Un monde en voie de disparition ?

Saison 3

Un monde en voie de disparition ?

Images de la coopération. Caricatures ou réalité ? A chacun d’en juger…

Assemblées générales désertées, triste rituel de la lecture de résolutions adoptées à l’unanimité par un public vieillissant, dans l’attente du pot conclusif, de discours ressassant la même invocation aux valeurs, à la proximité, à la solidarité, formalisme vide d’élections de représentants sans suspense et sans débat, en l’absence de candidats autres que le candidat coopté, réalité cruelle de moins d’un sociétaire sur cent participant au moins à une assemblée annuelle de la coopérative dont il est membre… ( même la Caisse Desjardins, du Québec, qui fait figure de modèle, reconnaît que moins de 4% des sociétaires participent à ces assemblées ! – évaluation donnée lors de l’intervention de Ghislain Paradis à l’OCDE – LEED, le 23 novembre 2007 )

Mobilisation grandissante contre les dérives de la grande entreprise, notamment la banque et la société d’assurance, au profit des associations, des ONG, des très petites entreprises se réclamant de l’économie sociale et solidaire, dont certaines réinventent ce qu’entreprit la coopération, mais le réinventent contre les coopératives devenues des géants des marchés… La Nef et le Crédit agricole, que certains naguère regroupaient parmi les entreprises de l’économie sociale et solidaire, ont-ils quelque chose en commun ? Les accusations répétées d’ententes anti-concurrentielles sur les conditions des prêts, instruites par la Direction générale de la concurrence aux sièges des banques coopératives, n’arrangent rien à ce sujet ( voir lesechos.fr, 16 janvier 2009, par exemple), et quelles présentations des comptes annuels sont plus orientées vers la performance financière et la fierté du résultat comptable que celles des Banques populaires ( depuis 2008, membre de BPCE ), du Crédit agricole ou du Crédit mutuel, toutes banques coopératives ?

Accusations convergentes contre un modèle productiviste qui épuise les sols et les mers, fait commerce de l’huile de palme au prix de la déforestation de Kalimantan ( Indonésie ), ou fait exploser les cours du maïs pour fabriquer de l’éthanol, prend en otage les agriculteurs ou les pêcheurs en détenant un monopole de fait de l’accès à la distribution dans certaines filières et/ou dans certaines régions ( exemple des vins de pays ), et a étouffé les tentatives de développement d’une agriculture économe de l’environnement, raisonnée et responsable. Les grandes coopératives agricoles, regroupées au sein de Coop de France, sont-elles les avocats de l’agriculture paysanne, qui peuple les campagnes et sculpte les paysages, ou les représentantes de multinationales qui achèvent de coloniser le vivant et d’en finir avec la gratuité de la nature ?

Multiplication des sociétés anonymes filiales d’entreprises coopératives, création de véhicules cotés, développement des activités de marchés de capitaux, acquisitions externes de sociétés commerciales à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières… En juillet 2011 encore, la Caixa bank espagnole célébrait son introduction en Bourse, avant une demi-douzaine de ses consoeurs, également banques coopératives, également appelées à être cotées. Si la coopération n’est pas soluble dans le marché, tout indique que le jeu de la conquête internationale et des relations globales a conduit maintes entreprises coopératives à des aménagements critiques avec leurs principes et leur identité et à la constitution de rentes qui reproduisent parfois les pires dérives du capitalisme de marché. Mais comment grandir, comment agir, comment se projeter, sans cette monnaie d’échange que sont les actions cotées, comment répondre aux attentes de clients appelés par des marchés et des prix mondiaux, sans se convertir aux règles universelles de la société par actions cotée ?

Explosion du périmètre de consolidation des groupes coopératifs, primauté des filiales sociétés par actions dans la formation du résultat, difficultés à venir du contrôle par les entités coopératives de groupes de services financiers étendus, constitution de rentes au profit de dirigeants élus… Que reste-t-il de coopératif dans les périmètres des banques qui se disent coopératives, au terme de quinze années de primauté de la gestion, de course à la taille par croissance externe et de multiplication des filiales sociétés par actions ? Que reste-t-il de mutuel dans des groupes d’assurance qui semblent saisis par le vertige de la taille et les rêves d’internationalisation ? La tête d’épingle coopérative prétend tenir le corps vigoureux d’empires cotés. Un dirigeant du groupe Mondragon lui-même témoignait du vertige qui le saisit devant les effets de la taille et de la croissance sans limites (en décembre 2006, lors des premières « assises mutualistes » organisées par le Crédit agricole Pyrénées-Gascogne). Et comment ne pas se souvenir du vertige qui a saisi tant de dirigeants coopératifs à l’idée de jouer d’égal à égal avec les Goldman Sachs, les Carrefour ou les Bouygues !

Concurrence naissante sur le front de l’innovation sociale. Alternative des associations, à but lucratif ou non, qui développent des activités économiques, entrent dans la concurrence et dans le marché avec d’autres forces, d’autres ressources, d’autres principes… Développement rapide des monnaies d’échange locales, fondées sur la confiance et l’empathie des membres d’une communauté, quelle qu’elle soit. Adoption en Californie d’une loi sur les « flexible purpose corporations », sociétés anonymes à objet non exclusivement financier, au terme d’une révolution juridique qui admet qu’une entreprise place au même niveau des objectifs sociaux, environnementaux, etc. et des objectifs financiers ( voir «  SA à but pas uniquement lucratif », Le Nouvel Economiste, 30 juin 2011 ). Le créateur de Virgin, Richard Branson, annonçait en octobre 2007 se consacrer à la création d’une banque « populaire », au sens premier du terme, en procédant par association de déposants-prêteurs volontaires. L’assurance-vie, premier placement des Français ( 1300 milliards d’euro sous gestion en 2010 ), n’a pas été moralisée et modernisée par les mutuelles ou les coopératives, mais par des associations, comme l’AGIPI ( créée en 1976 ). Plusieurs communautés proposent sur Internet l’organisation de transactions entre prêteurs et emprunteurs hors banque. Maria Novak exprimait dans une intervention publique consacrée à l’économie inclusive, en juillet 2007, un sentiment partagé ; l’ADIE, parmi d’autres, ne fait que remplir le rôle traditionnel des banques coopératives, abandonné sous l’effet de l’alignement concurrentiel sur les banques commerciales. BNP se veut d’ailleurs son premier partenaire Et certains s’interrogent ; qu’est-ce que le micro-crédit, sinon la forme contemporaine de la coopération ?

Ambigüité constante de la référence à l’économie sociale, à ses héros fondateurs, à ses réalisations majeures, à des valeurs universelles lénifiantes et non-discriminantes, de la part de systèmes, de cultures et d’objectifs de gestion parfaitement équivalents à ceux des sociétés anonymes, et qui ménagent des stock-options à leurs dirigeants. Combien de sociétaires-gérants de groupes coopératifs de distribution ne se félicitent-ils pas d’un enrichissement plus rapide, plus confortable et aussi plus discret, voire invisible, que celui des actionnaires des groupes cotés ? Combien de salariés de banques mutualistes n’ont-ils pas été saisis du vertige de la comparaison de leurs revenus avec celui de leurs concurrents des banques d’investissement ou des sociétés cotés ? L’argent invisible et la bonne conscience affichée ; serait-ce la nouvelle équation de la coopération ?

La liste pourrait s’allonger sans fin. La coopération est-elle sortie de la coopération, les mutuelles ont-elles encore à voir avec la mutualité de leurs adhérents ? Le changement des circonstances est-il en train de désarmer l’idée coopérative, et de vider de toute portée le potentiel de l’idée mutualiste ?

Le paradoxe de la crise

Ce devrait être l’inverse. La crise de 2007-2009, bancaire avant que d’être financière, crise du sans limite, crise de l’indétermination, crise de la démesure, devrait marquer le triomphe des entreprises coopératives, du modèle coopératif, sur des entreprises et un modèle actionnarial totalement à l’origine des dérives constatées. Il n’en est rien. Malgré les affirmations hasardeuses répandues ici ou là, les banques coopératives n’ont pas été à l’abri de la crise, du moins aucune de celles qui avaient cédé aux mirages de la cotation en Bourse et des acquisitions hors frontières. L’occasion était magnifique, elle a été manquée. Les entreprises coopératives ont été inaudibles au moment le plus aigü de la crise, celui qui a suivi la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, au moment où l’idéologie de la société des marchés financiers était si vulnérable que toute proposition alternative était non seulement audible, mais recevable, voire attendue. Au moment où le retour au territoire, la primauté de l’intérêt collectif, le respect des limites et des frontières, la valeur de la singularité et de la particularité pouvaient habiter le désert moral et politique laissé par la ruine de la maison du marché, les coopératives n’ont su rien dire, peut-être simplement parce qu’elles n’avaient rien à dire, rien à proposer, rien à combattre. Serait-ce le prix de tant de petits accommodements et de si constants renoncements à être ce qu’on est et à savoir ce qu’on se doit ? Le silence des entreprises coopératives ayu plus fort de la crise ne s’explique que par la confusion de ceux qui n’avaient pas su dire non, de ceux qui s’étaient laissé séduire par les charmes si attractifs du modèle actionnarial, de ceux qui encore qui avaient cru passer inaperçus en laissant dire et croire que la coopération était soluble dans le marché, et que quelques petites différences ne méritaient pas l’attention !’

L’erreur stratégique a été majeure ; dans le refus de l’affirmation de soi, dans la timidité à afficher sa différence, à proclamer sa singularité, à soutenir le débat sur le seul terrain qui compte, le terrain idéologique et politique, l’entreprise coopérative est partie vaincue et l’ironie de l’histoire pourrait bien lui valoir d’être la seule vraie perdante d’une crise dont elle n’est en rien à l’origine, mieux, qu’elle aurait pu participer à limiter et à résoudre. Faut-il s’étonner des effets de ce contre-pied stratégique et de cette incapacité à être fier de soi ? Le modèle coopératif est ignoré, quand il est connu, il est mal aimé, ses militants en parlent au passé sur le mode de la nostalgie, les institutions le décrient, et combien de ses dirigeants semblent tentés d’en tirer tout ce qu’ils peuvent, tant qu’il en est encore temps ! L’exemple de certaines coopératives agro-alimentaire est parlant ; du système coopératif ne semble demeurer que la protection contre les OPA, qui garantit la pérennité des dirigeants et le contrôle d’une minorité de producteurs. Les fournisseurs de Béghin Say qui ont accepté de devenir les producteurs sociétaires de Tereos l’ont bien compris ; ils avaient tout à gagner au change ! Doté d’une formidable capacité à répondre aux enjeux de la transition de sociétés rurales vers le marché, doté d’une pertinence ponctuelle à répondre aux imperfections ou à corriger les excès du marché concurrentiel, comme peuvent le faire les credit unions ou les community banks aux Etats-Unis d’Amérique, doté sans doute d’une actualité nouvelle auprès des nouveaux pays de marché qui doivent réussir la transition vers le salariat urbain de leur population, a-t-il quelque chose à dire à la société post -industrielle de la surabondance, des services et du virtuel ? Si la coopération peut entreprendre en Inde, au Bangla Desh, au Vietnam, ce qu’elle a réussi en Autriche ou en France, si elle peut jouer un rôle peu concurrencé aux Etats-Unis en donnant accès au marché à des catégories de la population démunies de cet accès, a-t-elle encore quelque chose à proposer à l’Autriche ou à la France ?

Non seulement l’entreprise coopérative ne sort pas de la crise confortée dans sa singularité et dans sa différence, mais elle s’inquiète pour sa survie. A l’évidence, à l’issue de la première phase de la crise, la survie du modèle coopératif est en question, et elle est en question parce que l’identité de l’entreprise coopérative est elle-même en question ; elle n’est pas toujours reconnaissable au premier abord, elle se perd dans les complexités d’organigrammes où le contrôle coopératif est pesé au milligrammes et découpé en microparticules, elle s’épuise à suivre des chemins détournés, elle se brouille dans les tours et détours de la tentation managériale et du conformisme gestionnaire. Et les contre-exemples ne manquent pas, qui interdisent désormais de considérer que la coopération lave plus blanc – et rappellent que tout système ne vaut que par les hommes qui le font vivre. .Mais il est vain de chercher d’abord à l’extérieur, dans un complot ou une volonté destructrice, les raisons de cette incertitude qui pèse et se renforce sur leur avenir. Car l’incertitude, ou la menace ressenties, procèdent d’abord de l’intensité du changement, de son ampleur, et du succès même des entreprises coopératives. Elles ne sont pas devenues impunément ce que nul n’attendait d’elles, elles n’ont pas conquis sans bouleversements des territoires où nul ne les attendait, et elles n’ont pas affiché leur éclatante santé sans provoquer aigreurs et ressentiment de la part de concurrents malheureux, d’institutions bousculées ou de confrères dépassés…

A l’évidence aussi, les sociétés coopératives se sont transformées rapidement et en profondeur. A l’évidence aussi, elles sont devenues beaucoup plus diverses qu’elles ne l’étaient, non seulement par la taille, les territoires ou les métiers d’origine, mais par leur organisation, par leur logique, par leur posture collective. Les transformations économiques ont joué. Moins sans doute que les évolutions règlementaires et prudentielles. Moins que les appétits individuels et la soif de puissance qu’abritent si bien les façades de l’intérêt collectif. Moins que les conséquences techniques de la mutation des métiers de la banque et de l’assurance. Moins que les conséquences de la politique européenne en matière agricole, moins que le phénomène montant des marques, des appellations et de la distinction dans l’agroalimentaire, moins encore que les défis montants de la biodiversité, du réchauffement climatique, des grandes migrations de population, du déracinement et de la mobilité. Et moins surtout que les transformations de nature politique et sociale pour modifier certains des fondamentaux des sociétés coopératives.

Succès des entreprises, épuisement du mouvement ?

Le succès des entreprises coopératives et des mutuelles est manifeste. Signifierait-il l’épuisement du mouvement coopératif et mutuel, son effacement derrière les réussites individuelles de ces entreprises qu’il a contribué à faire naître, à organiser et qu’il a porté jusqu’aux positions souvent exceptionnelles qu’elles occupent désormais ?

Dans son souci permanent de se conforter, de renforcer son estime de soi et de se justifier, la coopération tendrait à oublier le réel. Oublier les conflits qui ont toujours marqué son histoire ; conflits avec les institutions, avec les puissances en place ; conflits internes entre les élus et les salariés, entre les intérêts locaux et les intérêts du développement, entre la logique corporatiste et celle du décloisonnement ; conflit entre la volonté d’ouverture, de croissance et de conquête, et le souci de demeurer soi-même, de préserver sa différence, d’affirmer la continuité, conflits dont les opérations de regroupement des mutuelles donnent une illustration actuelle. Oublier les origines, qui se situent dans la marge, aux franges de la société établie, et qui emploient ou ont employé tous les moyens, y compris la violence des jacqueries paysannes de la Bretagne des années 1960, y compris la violence des commerçants rassemblés par Gérard Nicoud, pour ébranler l’ordre du marché et y conquérir sa place. Oublier les militants, les croyants, qui se sont voués à la coopération, comme idéologie, comme mode de vie et comme système d’action – dans combien de banques coopératives, de mutuelles d’assurance, de coopératives agro-alimentaires, le mot même de militant fait-il figure désormais de gros mot à bannir des assemblées générales ?

L’oubli est-il le fait du succès ? Un phénomène particulier à l’Europe, et plus précisément à l’Europe continentale, est l’exceptionnelle vitalité, non plus du système coopératif comme mouvement collectif, comme idéologie ou comme projet, mais des entreprises coopératives comme groupes privés, concurrentiels, rentables et agressifs au cours des vingt dernières années. Quand le Crédit agricole rachète le Crédit lyonnais, quand Sodiaal prend le contrôle d’Entremont, quand les Caisses Desjardins s’implantent en Afrique de l’Ouest, est-ce l’entreprise coopérative qui gagne, ou la coopération qui est soluble dans le marché ? Contrairement à ce qui semblait acquis, les groupes coopératifs n’ont pas disparu avec la mondialisation. Ils n’ont pas été balayés par la finance de marché sous l’effet de l’exigence des investisseurs pour des rendements sans cesse croissants. Ils n’ont pas été étouffés par la préférence des investisseurs pour les rendements élevés promis par les sociétés par actions. Bien au contraire. Jamais les groupes coopératifs n’ont été aussi puissants, jamais ils n’ont représenté des parts de marché aussi substantielles dans leurs secteurs respectifs, et jamais ils n’ont rallié autant de sociétaires qu’ils ne l’ont fait depuis dix ans. Le succès des coopératives agroalimentaires françaises et européennes, qui ont acquis des parts de marché considérables dans leurs spécialités respectives, par exemple le sucre avec Tereos rachetant Béghin-Say ( 2006), la chimie végétale avec Sofiprotéol, ou encore la recherche génétique ( Limagrain ), est significatif, comme peut l’être l’expansion mondiale des coopératives de la grande distribution, Leclerc ( Le groupe Leclerc a adopté le statut d’association, ACD Leclerc pour son organe stratégique, et le statut de coopératives pour les SCA, centrales d’achat régionales ), Intermarché et Système U en tête. Le phénomène des Caisses d’épargne françaises, recrutant quatre millions de sociétaires entre juin 1999 et 2005, mériterait plus d’attention et plus d’analyses. Des parts sociales ont été proposées à des sociétaires, sans pouvoir, sans influence réelle, et sans militantisme ; quatre millions de Français les ont souscrites ; le phénomène n’est pas banal en des temps où beaucoup déplorent la perte du sens collectif et l’absence de lien social.

Ce succès ne va pas sans contrepartie.

D’abord, il a contribué à rendre plus hétérogènes entre elles les entreprises coopératives. A l’écart des origines et des vocations, s’ajoute l’écart de la puissance et du périmètre. La nécessité de faire appel au marché, aboutissant pour certains groupes coopératifs à la création d’entités cotées en Bourse ( expériences diverses à cet égard du Crédit agricole, de Groupama, de Banques populaires, des Caisses d’Epargne, de Rabobank, de Sodiaal, de Tereos, coté au Brésil, etc. ), a marqué une rupture à cet égard. Quoi de commun entre le groupe géant, coté sur les marchés boursiers, actif dans plusieurs dizaines de pays dans le monde, dont les dirigeants comptent parmi les plus puissants d’Europe, et la coopérative de producteurs ou de distributeurs qui se bat pour conserver son pouvoir de marché et simplement pour continuer d’exister sur des marchés globalisés ? Quoi de commun entre des coopératives militantes, pour lesquelles les membres consacrent bénévolement temps et argent à s’engager, à partager responsabilités et tâches, et des coopératives dont la rentabilité se compare avantageusement avec celle des sociétés par actions, qui sont parfois fières de dégager plus de profits qu’elles, et qui tendent insensiblement à se confondre avec elles, dans une pure logique de la maximisation du profit, qui parfois utilise ce qui reste de confiance et d’engagement parmi les sociétaires pour accroître sa marge ? Le beau thème de « l’exploitation marketing du sociétariat » n’a pas fini de susciter des missions d’étude…

Ensuite et surtout, le mouvement coopératif lui-même est absent de la scène en tant que tel. Toute recherche sur le groupe Tereos éclaire le sujet ; si Tereos est présenté ( par exemple, sur Wikipedia) comme une union de coopératives, il est infiniment plus aisé de trouver l’historique de Béghin Say que de ses deux acquéreurs, Union SDA et Union BS, deux coopératives qui brillent par leur discrétion… Les entreprises coopératives cachent le mouvement coopératif. Malgré l’ampleur de la littérature consacrée à l’économie sociale ( qui contraste avec le petit nombre de travaux sur la coopération, la réussite économique semblant inversement proportionnelle au succès médiatique ), malgré la complaisance avec laquelle maints auteurs, voire maints leaders politiques, se flattent de voir apparaître l’aspiration à d’autres modèles d’entreprise, de croissance et de consommation, nulle part le mouvement coopératif ne se manifeste clairement comme faisant partie d’une économie sociale, par opposition sans doute à l’économie de marché, nulle part non plus il ne semble travailler réellement à s’affirmer comme une alternative à la société par actions. A tel point que la descendance des entreprises coopératives est à peu près exclusivement formée de… sociétés par actions ! Le mouvement coopératif paraît épuisé par le succès de ses membres, ou plutôt, détourné par certains de ses membres qui ont pris de lui tout ce qu’ils pouvaient, pour l’utiliser à leur profit individuel sans plus rien consentir au collectif – il faudrait examiner l’inversion morale qui consiste à traiter le sociétaire comme une ressource marketing et comme une cible privilégiée de la coopérative bancaire… Le potentiel demeuré intact du mouvement collectif aurait ainsi été utilisé à des fins particulières, et détourné de son objet initial.

Il semble même que le mouvement coopératif s’interdise de prendre conscience de lui-même, de sa force, de son universalité, à mesure que ses établissements connaissent le succès. Son succès le condamne à la discrétion, sa réussite se fait au mépris de lui-même. Dans la diversité de l’archipel coopératif, un archipel qui couvre le monde, dans la combinaison vivante des singularités, des enracinements, des communautés, et de l’ambition d’accéder par le marché au monde, réside un potentiel considérable d’attraction, de rayonnement et d’adhésion. Mais les entreprises coopératives n’en sont pas conscientes, ou ne veulent pas en être conscientes. Mais les mentalités, les visions, comme les comportements, manquent de l’enthousiasme des commencements.  La coopération aurait-elle vieilli ?

Le paradoxe du succès

La situation des établissements coopératifs est paradoxale. Leur succès économique est manifeste, il est reconnu, il suscite d’ailleurs critiques et attaques, centrées pour l’essentiel sur la faible rémunération du capital, la protection contre les OPA, les conflits d’intérêt au sein des Conseils, la banalisation des offres, des tarifs et de la relation, voire de la gouvernance, et en définitive sur les distorsions de concurrence que cette situation susciterait. Les attaques dont il fait l’objet, de toute nature, désignent le succès qui dérange et qui gêne. Faut-il s’arrêter à ce constat ? Sans doute pas, dans la mesure où certaines attaques méritent d’être prises au sérieux, moins seulement pour leurs effets potentiels, que pour les réalités qu’elles soulignent, et qui constituent des fragilités incontestables des entreprises coopératives. Le succès économique n’a en effet pas été accompagné par des progrès équivalents dans l’affirmation de soi, dans la réalisation d’un projet spécifique. Quand il le faut, les entreprises coopératives adoptent l’exact comportement des sociétés par actions. Les établissements coopératifs ont réussi, mais le mouvement a échoué. La coopération ne désigne plus un mouvement doté d’une force autonome, sa démographie est plate, et son projet semble avoir abandonné les grands sujets d’intérêt collectif qui ont fait sa force et sa légitimité historiques.  Ils ont réussi, mais ils semblent avoir abandonné leur raison d’être, et qui était d’être dans l’économie, autrement dit d’être dans le marché, différemment. Tout se passe comme si la réussite individuelle des entreprises coopératives avait épuisé le mouvement coopératif.

L’entreprise coopérative est restée à l’écart de l’engouement pour les ONG, les associations, les réseaux sociaux, et toutes les formes que la liberté naturelle de l’esprit a inventé à des activités humaines menacées par le monopole de la société par actions. Elle n’a pas su reconnaître les nouveaux lieux du pouvoir et de l’influence, les approcher, les investir. Ou bien, elle s’est isolée, au nom d’une liberté de comportement qui s’accommode de l’ombre et de la discrétion. Le résultat est identique. Les sociétés à statut coopératif ou mutuel, quand elles ne sont pas oubliées, font figure de cible. Elles seraient ce qu’il faut réduire, ou surmonter, pour progresser. De sorte que leur succès lui-même est paradoxal. Au sommet imprévu de leur puissance, la question de leur survie est posée. Aucun artifice ne permettra cette fois de l’éviter. Pas de la faute de Bruxelles, d’un commissaire européen ennemi, de hauts fonctionnaires convertis au marché ou de concurrents perfides. Du fait d’un singulier mouvement historique qui porte aux extrêmes les forces divergentes auxquelles est exposé le mouvement coopératif, qui secoue ses contradictions et fait éclater ses paradoxes.

Les entreprises coopératives conjuguent donc en ce moment le meilleur et le pire.

Le meilleur, sans doute. Une histoire d’un siècle et demi les a porté là où jamais nul n’aurait pensé les voir aller, surtout pas au cours de ces vingt dernières années où tout leur semblait contraire ; déréglementation, désintermédiation, extension des relations de marché, privatisation, règne des prix de marché, …

Jamais leur puissance n’a été comparable à celle qu’un mouvement constant de croissance interne, d’acquisitions, de modernisation technique et d’exigence gestionnaire leur a permis d’acquérir. Et jamais leurs dirigeants passés n’auraient pensé voir le monde s’ouvrir devant eux, en même temps que les conseils des sociétés du CAC 40, le paradis des stock-options et des cénacles parisiens.

Le pire, aussi. Les banques, les sociétés d’assurance coopératives saisies par la croissance, emportées par le mouvement de transformation sociale qui bouleverse les structures collectives et les repères individuels ont eu le vertige du changement. Les coopératives agricoles, actrices éminentes de la première révolution verte, organisatrices ( et bénéficiaires) de la PAC, de la prime à l’hectare, etc., semblent incapables de se projeter dans le modèle d’une agriculture respectueuse de l’environnement, recentrée sur ses territoires, sur ses marchés, à nouveau porteuse de repères et de structures. La croissance Téreos est extraordinaire, et l’a conduite à créer une société cotée au Brésil, à nouer alliance avec Petrobras ; mais, dans le culte de l’efficacité opérationnelle et dans l’obsession de la taille, que reste-t-il de coopératif à Téreos, sinon un statut protecteur contre toute OPA ? Quand le géant néerlandais de la collecte du lait, Friesland Campina ( 80 % de la collecte néerlandaise ! ) s’étend en Allemagne, en Europe du Nord, demain peut-être en France, après avoir pénétré l’Amérique du sud et du Nord, l’Asie et l’Afrique, conseillé par les plus grandes banques internationales, courtisé par les banques d’investissement en quête de mandats, quelle est la distinction réelle entre la coopérative et une société par action, sinon le statut juridique et la propriété du capital ?

Certaines coopératives industrielles, agroalimentaires, comme les coopératives de distribution, ont tellement grandi que les notions d’appartenance, de retour au local, de gouvernance démocratique, leur posent question et sont le plus souvent contournées ; création de holdings internationales, multiplication de filiales commerciales, investissements financiers,….La croissance semble devenue une obligation permanente pour des coopératives qui pratiquent la fuite en avant, faute de retrouver les équilibres de leurs origines. Le vertige de la mondialisation semble près de rompre le lien historique des coopératives avec leur territoire. Devant la force attractive du système de la société par actions, en voie d’extension et presque d’universalisation, elles se sentent quelquefois perdues elles-mêmes, et leur raison d’être, et leur fierté d’être ce qu’elles sont et de faire ce qu’elles sont. D’ailleurs, y a-t-il désormais tellement de quoi être fier ?

Car jamais non plus il n’a fallu aux établissements coopératifs autant de pleines pages de publicité pour affirmer leur rôle dans le développement local et régional, pour exprimer leur engagement et pour en convaincre leurs clients, ou pour s’en convaincre eux-mêmes. Jamais pareil vertige n’a saisi le dirigeant qui abandonne un dossier d’acquisition en Ukraine et d’alliance avec un fonds d’investissement situé aux îles Caïman, pour entonner à la tribune d’une assemblée générale le refrain de la proximité, de la confiance, et de la décentralisation, avant de repartir traiter un dossier de conformité pour le régulateur. Et jamais le vide des invocations à l’homme, à la solidarité, à l’engagement, n’a autant renvoyé à la perte de la différence, à la banalisation, à l’indifférenciation.

Marteau sans maître, puissance sans objet, ou bien force qui va, sans savoir où elle va, où est son honneur, où sont ses fidélités, qu’a fait la coopération de la vision de ses origines ? Natixis interroge le Crédit mutuel, non moins que Parmalat interroge Limagrain ou Tereos. Creuset du monde qui change et qui nous change, les groupes coopératifs paraissent quelquefois s’abîmer dans le rêve de la puissance pour la puissance, dans la course à la croissance pour la croissance, sans que nul ne sache plus très bien en quoi puissance et croissance servent leur objet, qui décide, qui y gagne, et quels projets servent la croissance et la puissance. Il est vrai sans doute qu’il ne s’agit pas d’enrichir l’actionnaire ; mais alors, de quoi s’agit-il ?

Aucune entreprise ne survit longtemps à l’utilité qui lui avait mérité des clients, un marché, et des marges. Et aucune entreprise en concurrence, sur un marché mature, ne survit longtemps à la distinction qui a justifié la préférence de ses clients et motivé leur attachement. L’entreprise coopérative a bien mérité de tous ceux qui lui ont fait confiance. Elle a fait grandir ses clients, elle les a porté plus haut. Chaque fois qu’elle gagnait, ils gagnaient avec elle. Est-ce toujours vrai aujourd’hui ? Les voies et les moyens de ce mouvement, qui se nomme le progrès, sans doute, sont aujourd’hui brouillés. Ils doivent être clarifiés. Car la coopération n’est ni un statut, ni un modèle, c’est un projet d’utilité collective. Et la disparition de ce projet, si elle était avérée, marquerait la disparition proche de l’entreprise coopérative, quelle que soit sa puissance, quelle que soit sa richesse, et sans doute d’autant plus rapidement et sans bruit qu’elle est plus puissante et plus riche.

Les réalités de la puissance et de la richesse financière, voire de la fortune privée, les réalités aussi de réussites particulières, de groupes qui comptent au CAC 40 ou au palmarès des plus belles entreprises de leur pays, tout en se réclamant des valeurs coopératives et dont les dirigeants salariés figurent au palmarés des mieux dotés de stock options ne doivent tromper personne ; la coopération est une espèce en danger. Elle n’a pas besoin d’ennemis extérieurs ; certains de ses dirigeants, de ses membres les plus éminents, se chargent très bien de la détruire de l’intérieur ! Car la qualité de coopérative ne lave pas plus blanc, elle n’évite ni la démesure, ni la cupidité, ni l’appétit de puissance, ni le vertige du chef, et il peut même arriver que les mécanismes supposés garantir une gouvernance originale constituent des facteurs aggravants ; cooptation, culte du secret, opacité des structures, intérêts croisés, prétexte de l’intérêt collectif… à leur ombre, grandit le meilleur aussi bien que le pire, dès que la vitalité du projet, la force du mouvement, l’exigence des militants, ne remplissent plus leur rôle !

S’il en avait fallu une confirmation, la crise l’a apportée de manière éclatante ; la coopération ne lave pas plus blanc ! Aucun statut, aucune forme sociale, aucun principe, ne sont garants de ce que les pratiques opérationnelles, la conduite des hommes et leur ambition construisent jour après jour.

En danger de progrès ?

La coopération est menacée. A tort ou à raison, elle se sent menacée, et d’abord par la référence unique qu’est la société par actions pour ceux qui décident, qui contrôlent, qui légifèrent. Pour ses acteurs les plus engagés, pour les dirigeants en quête de puissance et de reconnaissance, Bruxelles, la Bourse, la mondialisation, le régulateur, les normes, tout ce brouillard hostile d’autorité, de puissance et d’influence, participent d’un vaste mouvement cohérent, volontaire, argumenté, mondial, dont la coopération est la cible ; renforcée dans sa conscience minoritaire, confortée dans son vieux fonds contestataire, opposante aux institutions, une part de la coopération semble accueillir non sans plaisir une situation où elle aura de nouveau à se battre, à faire ses preuves, à remonter la pente. N’est-ce pas le frisson des origines qui remonte et caresse l’anarchisme latent de nombre de coopérateurs, toujours prêts à dénoncer les gros, les nantis, les puissants ? N’est-ce pas la fierté de ceux qui n’ont rien à prouver, qui les pousse à fronder les technocrates, les petits maîtres de Bruxelles ou du FMI, les experts autoproclamés de l’OMC ou de Bâle ? La restauration de sa posture minoritaire en péril, de challenger qui se bat pour survivre, sera-t-elle la clé d’une refondation ?

Ce n’est pas la situation, ni l’état d’esprit de la majorité des entreprises coopératives, dont les dirigeants semblent avant tout préoccupés les uns d’échapper au contrôle, quel qu’il soit, et de conserver les privilèges de la marginalité tout en touchant les dividendes de l’établissement institutionnel, les autres d’en faire le moyen de leur pouvoir personnel ou de leur enrichissement privé. Ce n’est pas non plus le combat de la majorité des institutions bancaires coopératives, dont les dirigeants salariés semblent avoir accepté sans mot dire l’application de normes, de critères, de ratios, qui font d’eux des banquiers comme les autres, dans des banques presque comme les autres, des industriels comme les autres, dans des usines comme les autres, des distributeurs comme les autres, à la tête de grandes surfaces comme toutes les autres – mais qui ont laissé éclater la crise des subprimes, à force justement d’avoir banalisé l’activité bancaire, permis la contagion dangereuse de l’innovation financière ( la titrisation ) et négligé le contrôle de la société sur la banque en marginalisant les élus et en affaiblissant les contre-pouvoirs aux dirigerants salariés.

Ce n’est pas davantage l’opinion générale. Le sentiment est négatif , et pourrait se résumer ainsi « sauvons ce qui peut l’être, pour le peu de temps qui reste encore ; après nous le déluge … » Certaines raisons de conjoncture tiennent à des dérives, à des opérations critiquables, voire à certains scandales plus ou moins avérés ; le scandale de la coopérative Parmalat, l’une des plus importantes d’Italie, voire d’Europe, a marqué non seulement l’opinion, mais le régulateur, et suscité une attention dont la coopération se serait bien passée. Les faillites de coopératives agricoles, les péripéties qui ont entouré le développement de la coopération dans le secteur de la grande distribution, ont marqué.  Mais l’essentiel est ailleurs, dans la perte du sens que ne compensent pas les invocations à l’histoire, dans la perte de consistance que traduit l’appel aux valeurs du passé, dans la défaillance, sans doute momentanée, du mouvement coopératif à proposer, à inventer, à donner envie et à faire rêver, dans le temps présent et pour le proche avenir, que ne peuvent masquer les réussites individuelles des entreprises qui se réclament de lui.

Ce n’est pas non plus le mouvement qui voit les entreprises coopératives s’éloigner du modèle qui les a fait naître, les a mises en mouvement, leur a donné force et allant, au profit d’un modèle qui dispense les dirigeants à la fois du contrôle par le marché, et du contrôle par les sociétaires, un modèle pervers qui ménage les responsabilités, assure les gains sans les risques, et peut même dans certains cas privatiser les gains en mutualisant les pertes.

Natalité zéro

Quand les Raiffeisen autrichiennes ont choisi de se développer en Europe de l’Est, elles ont choisi de créer des coopératives,  de les aider à se structurer, à s’organiser, à fonctionner. Cette stratégie à long terme paraît payante ; les Raiffeisen autrichiennes détiennent des parts de marché et une influence considérable en Slovaquie, en Hongrie, en Tchéquie. Faut-il ajouter que leur exemple est à peu près unique en Europe ? ( sur ce sujet, voir le courrier de l’Union internationale Raiffeisen, août 2007 , particulièrement le discours de M. E. Hameseder ). Il est vrai que le groupe Crédit coopératif a contribué à la création et au développement de La Nef, sous forme coopérative, que des banques coopératives ont aidé au développement d’entreprises coopératives dans l’agro-alimentaire, que des coopératives de distribution ont essaimé. Mais la constitution de groupes à partir d’entreprises coopératives, pour des raisons tant financières que d’organisation, a rarement évité le raccourci de la société par actions.

Cette situation met le système en danger.

En danger, d’abord, parce que sa démographie est plate ; en dehors du phénomène très particulier des SCOP, dont les fondements idéologiques et politiques tranchent avec l’évolution générale du mouvement vers une banalisation œcuménique, en dehors aussi d’expériences asiatiques ou sud-américaines qui mériteraient d’attirer plus d’intérêt ( exemples en Inde, en Argentine, au Mexique ) il ne se crée plus de coopératives, en France et en Europe du moins. Le panneau : «  Coopérativo maritimo, 1904 » qui se balance au vent sur le quai de Marsala, en Sicile, décore la façade d’une bâtisse aussi délabrée que les bateaux de pêche amarrés le long du quai ; non loin de là, un building flambant neuf et climatisé porte le nom d’un armateur privé, et une date : « 1984 ». Le rapprochement est violent, et il est expressif dans sa brutalité. Un entrepreneur qui choisit de donner forme à son projet met en balance plusieurs statuts juridiques ; pas, ou plus, celui de la coopération. Des entrepreneurs qui se rassemblent pour donner vie à leur projet s’interrogent de plus en plus fréquemment sur les différentes formes juridiques possibles, et notamment sur la forme associative, qui vient valablement concurrencer les Sociétés anonymes ( SA, SARL) et autres Sociétés par Actions Simplifiées (SAS) il est peu d’exemple qu’ils s’interrogent jamais sur la création d’une coopérative. Et même  les regroupements d’acteurs locaux en quête de développement local, de structuration du territoire, de croissance organique, oublient de considérer la forme coopérative comme une possibilité pertinente d’organisation.

Les entreprises coopératives installées il est vrai font peu de prosélytisme envers ce qu’elles ressentiraient probablement comme une concurrence mal venue, voire comme une usurpation ; quelques coopératives nées voici vingt ou trente ans ont à cet égard bien des souvenirs à ne pas raconter. Et tout se passe comme si certains groupes coopératifs, du haut de leur puissance et de leur richesse, avaient pour première préoccupation de jeter le modèle ; ne pas être imité, ne pas être suivi, et ne pas être concurrencé. Quel qu’en soit l’intérêt à court terme, cette attitude est simplement suicidaire. La biologie des entreprises, la psychologie des institutions qui font d’elles des êtres mortels comme tout autre être vivant, en fournissent suffisamment d’exemple ; quelle que soit sa taille, sa performance, sa puissance, et même sa pérennité passée et sa vitalité, un organisme ne défie le temps qu’en se reproduisant, et la seule garantie d’une présence dans le futur est la descendance. Les géants de la coopération devraient y penser ; de quel poids joue déjà, dans l’opinion publique qu’ils déplorent, l’absence de création, de renouvellement ?

Quand un groupe coopératif découvre un nouveau métier, il crée une SA.

Quand un groupe coopératif s’étend hors des frontières, il rachète ou crée une SA.

Quand deux groupes coopératifs développent une entité commune, c’est une SA.

A quelques exceptions près, la croissance des sociétés coopératives est capitaliste, financière, et ignore le mot de coopération. Le monde de l’entreprise coopérative s’est comporté de manière délibérément malthusienne au cours des vingt ou trente dernières années, en travaillant à démographie zéro. L’avidité du développement a toujours employé le raccourci capitalistique pour se satisfaire. La pression du court terme, l’obligation d’aller vite, explique-t-elle seule une situation qui voit les sociétés coopératives multiplier les créations de SA, sans jamais avoir contribué à créer une nouvelle coopérative ( les exceptions, par exemple des Raiffeisen en Europe de l’Est, des Caisses Desjardins en Afrique, se comptent vite) ? Il est certain que le mouvement coopératif vient d’en bas, de l’union d’acteurs qui ne trouvent pas satisfaction dans les offres existantes. N’est-ce pas la situation de maints secteurs ? Dans une situation où une partie de l’épargne est prête à s’investir dans la localité, dans la région d’origine, de manière responsable, dans une situation où la prise de conscience de l’urgence environnementale suscite des projets innovants de financement de la nouvelle économie de l’environnement, dans une situation où le secteur médico-social cherche de nouveaux modèles d’organisation, il est pour le moins surprenant qu’aucune création d’établissement ne soit venue enrichir, agrandir et renouveler un mouvement qui ne mérite plus son nom depuis qu’il s’est arrêté. Le seul nouvel établissement coopératif en France, les Caisses d’épargne, a vu son statut défini par la loi de juin 1999, dans un cadre qui ressemble à celui d’une transition ménagée vers la création d’un groupe bancaire privé. Et la seule grande création européenne, celle de The Cooperative Bank, en Grande-Bretagne, aujourd’hui forte de 6 millions de clients, s’est déroulée dans le contexte très particulier des suites d’une démutualisation quasi-complète du secteur financier ( dans les années 1990, avec le démantèlement des « building societies »), et d’une mobilisation syndicale intense en faveur d’un système alternatif.

Il faut porter le constat plus loin. Quel établissement coopératif, témoin de la volonté de communautés démunies, exclues ou fragiles, a entrepris de leur donner accès à la coopération, comme moyen d’insertion, d’autonomie et de progrès ? Qu’il s’agisse du développement de formes de crédit et d’épargne respectueuses du Coran ( finance islamique ), donnant naissance à des banques islamiques, qu’il s’agisse du respect d’interdits alimentaires propres à des minorités nouvelles sur le sol européen, qu’il s’agisse de donner une forme légale à des procédures de prêt d’argent ou de cautionnement à l’honneur dans ces minorités, comme la tontine, qu’il s’agisse simplement des formes d’ouverture de compte et d’accès au crédit d’équipement de nature à permettre à des représentants de ces mêmes minorités l’accès à l’entreprise, quelles entreprises coopératives ont choisi l’extension du mouvement qu’elles représentent, plutôt que la défense malthusienne de leur pré carré, de leur intérêt propre et à court terme ?

Si l’entreprise est un être vivant, si toute entreprise, quelle que soit sa puissance, naît, grandit et meurt, l’entreprise coopérative est en voie de disparition, quelle que soit la puissance de tel ou tel de ses membres, parce qu’elle ne se renouvelle pas. La démographie du système est plate. Car il a perdu sa dynamique entrepreneuriale, combattante et visionnaire, au profit de logiques institutionnelles, de puissance et de rentes. Car il s’est refermé, et si des jeunes entreprenants cherchent aujourd’hui à créer une activité, lequel pensera à le faire sous forme coopérative ou mutuelle ? Engagées dans l’émergence de nouveaux secteurs d’activité, comme en France celui des services à la personne, il semble que jamais les réseaux coopératifs d’artisans ou les banques coopératives n’aient jugé bon seulement d’étudier, encore moins de proposer, le modèle coopératif comme une solution possible, performante, souhaitable. La méconnaissance seule explique-t-elle que la solution coopérative ne soit jamais prise en compte dans les évolutions de la propriété des institutions et des entreprises publiques, dans la constitution de nouveaux réseaux de services, dans la mobilisation de l’initiative économique en région ? EDF, Eurotunnel, GDF, étaient autant d’acteurs économiques où l’intérêt du consommateur et celui du contribuable-propriétaire étaient à l’origine réunis sous la forme de l’entreprise publique, et auraient pu l’être à nouveau dans un cadre privé sous la forme coopérative. Dans ces cas récents, la solution coopérative a été totalement ignorée. Le plus étonnant n’est pas que les Goldman Sachs, Lazard ou Rothschild aient élaboré les solutions de la privatisation en tenant seulement compte de la société par actions ; ils étaient dans leur rôle, et dans leur conviction. Le plus étonnant, c’est que les experts du Crédit agricole ou de Ixis ( filiale de la Caisse des Dépôts et des Caisses d’Epargne, ultérieurement devenue Natexis, puis Natixis ) n’aient rien inventé d’autre, comme si aucune alternative n’existait à la société par actions, comme si la propriété collective du capitalisme coopératif ne pouvait pas être l’alternative du futur à la nationalisation…

L’alignement compétitif, ou la banalisation en marche ?

La coopération a été un mouvement, elle est devenue une institution. Elle était un challenger hargneux, elle faisait un pied de nez aux autorités constituées et aux institutions en place, elle passait par l’escalier de service pour se servir avant tout le monde, tirer la nappe des invités et renverser les tables en partant. Elle n’a jamais eu peur du tumulte, des fortes têtes et des corsaires. Car il en a fallu beaucoup, des Surcouf de la distribution, des aventuriers du crédit et de l’industrie, pour se faire une place au soleil, et pour gagner seulement le droit d’exister !

Cette impertinence, cette audace, cette ambition aussi, ont disparu à mesure que l’outil faisait la main qui le manie, sous prétexte d’expertise, à mesure que l’institution coopérative s’éloignait des militants, au nom du professionnalisme et des exigences de la gestion, se méfiait des enthousiasmes et organisait son confort durable. Sans cause, sans battements de cœur et sans élans majeurs, la coopération s’est installée bourgeoisement, à l’abri d’un modèle qui apaise les tumultes extérieurs, désarme les conflits et diffère le contrôle par les sociétaires.

La performance économique des banques coopératives a démenti l’analyse anglo-saxonne qui démontrait leur incapacité à survivre en environnement de marché (Voir les travaux de Jean-Noël ORY, Emmanuelle GURTNER, et Mireille JAEGER, CREFIGE-CEREMO, 2006). En particulier, des facteurs spécifiques, non pris en compte dans les analyses économiques classiques, ont donné aux banques coopératives des avantages substantiels dans les périodes récentes. Modèle de gouvernance économe en crise et en coût de transaction ; modèle de production du consensus interne et aussi externe, remarquablement efficace en matière de déploiement et de passage à l’action ; procédures de légitimation des dirigeants, des décisions et des orientations stratégiques complexes, mais effectives ; économie de capital, dans certains cas considérable, permise par l’impossibilité d’OPA sur le capital, et assurant à l’entreprise coopérative à la fois le privilège de l’action dans la durée, et l’opportunité d’affecter tout ou partie de son capital à des opérations ou des investissements à rentabilité différée ; les bases économiques sont solides, qui contribuent à expliquer une performance globale plus qu’honorable au cours des vingt dernières années. Une part vient de ce renversement ; les sociétaires détenaient une information sur les risques de crédit à laquelle les banques n’avaient pas accès, désormais, c’est la banque qui détient l’information sur les risques, sociétaires ou pas, caisses locales ou pas.

Mais cette performance économique n’a pas été réalisée sans coût. Le premier serait la conversion à la gestion financière, opérée dans les années 1980 à 1990, et qui a modifié en profondeur réflexes, culture, pouvoir.  Le second serait la course à la puissance, aux acquisitions externes, aux développement international, qui a justifié ou provoqué la mise en Bourse de structures destinées à permettre le financement d’opérations par échange d’actions. Le troisième serait-il le cynisme, qui aurait conduit certains dirigeants à copier les attitudes de prédateurs de certains de leurs homologues dirigeants de sociétés par actions ?

La coopérative, la mutuelle, étaient dans leur milieu, de leur terre et des leurs. Elles n’y sont plus. Ou bien, elles y sont moins. Certaines ont voulu sortir de leur territoire, nier leurs origines, se défaire de leur singularité. Et, pour maints observateurs, il faut prendre acte de la disparition probable du système coopératif tel que nous l’avons connu, tel qu’il a épuisé sa course dans les années 1990, tel qu’il ne sait plus répondre ni au défi de la conquête internationale, ni aux enjeux de la création de valeur en Bourse, ni à l’envie de puissance de ses dirigeants.

Faut-il prendre acte de la disparition de toute différence substantielle entre les établissements coopératifs et les autres, si ce n’est à travers un maillage du territoire qui permet une tenue de marché remarquable, à travers un capital confiance ardemment utilisé au placement de produits et de services, à travers un réseau relationnel sectoriel, professionnel ou confessionnel qui facilite les affaires ? D’une certaine manière, la coopération est devenue un atout stratégique dans la facturation de commissions, dans le développement commercial, et dans l’amélioration du résultat. L’instrumentalisation du sociétaire a-t-elle d’autres raisons ?

Des valeurs en trompe l’œil

Les valeurs sont partout, dans les mots et sur les tribunes. Pour le reste, la différence ne se trouve ni dans les tarifs, ni dans les conditions ou les clauses, ni dans la gestion des contrats, ni dans les pratiques commerciales. S’il comporte de notables et remarquables exceptions, le constat suggère trop souvent une instrumentalisation des grands principes et des sacro-saintes valeurs, au point que le mot de valeurs devient inaudible ou contre-productif ; ni Sésame ouvre-toi du paradis coopératif, ni pilule à tout faire passer aux assemblées rebelles, il rappelle trop de manipulations et de faux semblants pour être prononcé sans frémir et entendu sans défiance.

Quand une coopérative plaide en faveur d’acquisitions de sociétés par actions qui vont lui permettre de s’implanter hors de ses frontières d’origine, quelle est la part de la volonté de puissance de dirigeants salariés qui se comparent au modèle de la société par actions, quelle est la part d’intérêt réel des sociétaires, du territoire et de la communauté d’origine ?

Quand les banques coopératives plaident pour le maintien et la défense de la décentralisation, qui fait de chaque banque régionale ( Caisse régionale de Crédit agricole, Banque populaire régionale, Caisse d’Epargne, etc. ) une banque de plein exercice, au moins en théorie ( puisque nombre de ses politiques lui sont imposées au niveau national, demain européen ), quelle est la part d’attachement à la vie locale ou régionale, la part qui répond aux spécificités de chaque partie du territoire, et quelle est la part qui correspond à l’envie des dirigeants, élus comme salariés, de maintenir un système féodal qui les dispense de tout vrai contrôle comme de toute véritable contrainte stratégique ?

Quand des coopératives agricoles envoient des missions d’étude en Chine, en Inde, en Afrique du Sud, quand certaines méditent ou engagent des alliances, procèdent à des acquisitions, quelle est la part de l’intérêt commun, la part de la fierté irrationnelle d’être grand parmi les grands, et la part d’intérêt personnel des dirigeants qui savent que le contrôle diminue avec la distance ?

Pour aller plus loin encore, quand certaines entreprises coopératives refusent avec hauteur tout appel au marché des fonds propres, et condamnent celles qui ont entrepris de disposer d’un véhicule coté, soit directement ( Crédit agricole, Banque populaire, Caisse d’épargne, Groupama ) soit indirectement, par le biais de filiales, sont-elles réellement attachées à l’authenticité d’un modèle qui se pervertit quand il subit l’attraction du prix de marché, de la valorisation quotidienne du titre en Bourse, de la comparution trimestrielle devant les analystes, de l’intéressement de son personnel et de ses associés au cours de l’action, ou bien cherchent-elles à épargner à leur hiérarchie salariée comme à leurs élus nationaux et locaux d’avoir à rendre des comptes, d’avoir à comparer sur des bases comparables leur activité et leurs résultats, voire à utiliser la naïveté de sociétaires qui ne comprennent pas que leur intérêt direct serait de devenir les actionnaires de leur coopérative et de revendiquer les droits d’une situation dont ils ont les devoirs – apporter des fonds propres – sans les avantages – être rémunérés à due concurrence et de leur apport, et des résultats de l’entreprise, donc s’en partager les réserves ? L’opinion généralement partagée par les hauts fonctionnaires de la Direction du Trésor et de la Commission européenne, selon laquelle la coopération est un gâchis de capital, perpétré au détriment des sociétaires naïfs et confiants, n’en tire-t-elle pas quelque crédit ? Et l’opinion, que certains inspecteurs des organes de contrôle et de régulation en Europe se sont forgée, qui voudrait que la coopérative soit un moyen efficace de se soustraire au contrôle, de le rendre plus complexe et de tourner les obligations réglementaires ou prudentielles, est-elle totalement infondée ( voir les accusations répétées du Conseil de la Concurrence, les affaires à répétition qui ont secoué les coopératives céréalières françaises )?

Dans le principe de l’impartageabilité des réserves, si utile et féconde dans le passé, quelle est désormais la part qui répond réellement à l’ambition collective de doter la communauté d’un outil plus puissant et plus efficace, et celle qui assure le confort de la technostructure, celle qui l’émancipe de la confrontation avec le marché, sans exigence de performance, voire sans demande réelle de rendre des comptes ?

Et dans l’invocation aux valeurs, dans l’emphase des assemblées, quelle est la part de la manipulation qui donne à croire à une fonction, un pouvoir et des références pour mieux s’en dispenser dans l’action ?

L’observation suggère pour le moins que la coopération est un équilibre fragile entre l’authenticité d’une ambition et la réalité des projets personnels, une réussite économique vitale et une mission extra-économique, une efficacité et une légitimité.

Loin de ses bases

En danger, parce que les bases sociologiques et morales de la coopération ont changé. C’est pourquoi il faut considérer avec prudence les invocations aux valeurs traditionnelles, la mise en avant des racines et tout l’arsenal de la nostalgie qui résonne si bien dans les assemblées générales. Dans la réalité, les facteurs propres à la société de la première révolution industrielle et de l’exode rural, facteurs également propres à l’urbanisation et à l’extension du nationalisme démocratique de la fin du XIXè et du début du XXè siècle, ont pour la plupart disparu, et ceux qui demeurent à l’œuvre sont actifs dans un environnement tellement bouleversé que l’invocation au passé est de peu de portée pour les saisir dans leur actualité. Le rêve du retour est sans pertinence. Les communautés professionnelles se sont dissoutes, sous l’effet de la réussite économique pour certaines, de la mondialisation ou de la déterritorialisation pour d’autres. Les métiers ont perdu leur identité et leur magie ; qui chanterait encore le facteur, le paysan ou le routier, voire le pilote ou le mineur ? Ces figures exemplaires de la révolution industrielle ont perdu leurs paillettes. Le temps n’est plus où le lieu, l’habillement, le revenu, le mode de vie, la parenté, suffisaient à définir l’identité d’un individu et commandaient son appartenance à ces entités abstraites, mais reconnaissables et vraies ; le paysan ; le rural, l’employé de bureau ; le fonctionnaire ; le cadre ; le Français moyen… A sa manière, la mort du Français moyen, et avec lui l’explosion des stéréotypes qui caractérisaient chaque Français, chaque Européen, et lui assignaient un rôle facile à reproduire, à jouer et à imiter, ont détruit l’un des fondements de la coopération telle que nous la connaissions ; l’appartenance.

Cette situation modifie la capacité des semblables à s’unir pour réaliser ensemble les conditions de leur survie, de leur développement et de leur activité. Cette capacité identitaire, communautaire, est la base de la confiance, fondée sur l’appartenance commune, fondée aussi sur une conception holiste de la société ; celui qui trahirait la confiance de ses semblables serait exclu de la communauté et ne serait plus rien. Elle repose sur des éléments de différenciation et de préférence solides, existentiels, que sont la croyance religieuse, l’appartenance régionale, familiale, professionnelle, plus encore que nationale, la communauté des mœurs, elle se vérifie par la cooptation, cette acceptation de chacun par tous, cette forme de sélection qui enrichit quelques éléments explicites, rarement mis en avant, par nombre de critères implicites, difficiles à exprimer, impossibles à partager avec d’autres que les siens, et qui priment de loin les facteurs de compétence. Inutile de dire à quel point ce mode de sélection, ce privilège de l’appartenance, heurte l’idéologie contemporaine de la mobilité, à quel point l’invocation permanente des racines est à rebours d’une pensée correcte qui fait du « nativism » un péché contre l’esprit et qui juge que nulle appartenance ne doit tenir contre la volonté individuelle. La notation même du mutualisme, qui associe les semblables à la poursuite de leurs intérêt exclusifs communs, est fondée sur ce que les autorités de lutte antidiscrimination et les idées d’ouverture, de sans-frontièrisme et d’unité du genre humain dénoncent et sur ce qu’elles parviennent à prohiber dans les discours depuis plus de vingt ans.

La notion même de communauté, qu’elle soit territoriale ou professionnelle, identitaire ou sociale, a perdu beaucoup de sa pertinence dans une société européenne qui poursuit une trajectoire d’individualisation poussée, rançon d’une perte de repères qui la fait tituber dans l’universel, ivre de la disparition des singularités et de la fuite hors de soi. Si elle existe, c’est sous des formes entièrement nouvelles, aux effets nouveaux. En raison de la multiplicité des rôles sociaux, des appartenances revendiquées ou ressenties et des identités avouées de la majorité des contemporains ; nous sommes plutôt face à des complexités et des associations qui trouvent leur cohérence dans les parcours et les idéaux individuels, selon les modalités de la construction de soi, plutôt que devant les formes structurées et unitaires de repères et de structures établies.

La liquidation du collectif

Tout aussi réelle, et importante, est la crise de repères identitaires, sensible à tous les niveaux, et d’abord au plus décisif, celui de la communauté nationale qui rassemblait les territoires. Car le néo-libéralisme est moins uniquement le système du marché étalon universel des rapports humains, qu’il n’est le règne du droit et du contrat, qui s’imposent au politique et à la société, et le mouvement de transformation de la condition humaine, qui entend produire un homme nouveau. Les composantes juridiques du néo-libéralisme sont essentielles, aussi décisives que les composantes économiques ; généralement servies par les mouvements sociaux, socialistes, voire d’extrême-gauche, elles sont le soubassement invisible qui rend inatteignable le mouvement du marché et désinsèrent l’individu du collectif ; elles servent le mouvement d’extension du marché, elles le nourrissent, elles l’engendrent, elles sont la condition de sa prise de pouvoir sur et contre la société. Dans cette société des individus déliés par leurs droits, que reste-t-il à l’entreprise coopérative ? L’entreprise coopérative se veut intermédiaire collectif, mais de quel collectif, et comment le définir, donc le clôre ? Elle défend un territoire, une communauté, mais quelle signification a aujourd’hui le territoire pour des acteurs épris de mobilité personnelle et professionnelle, que signifie aujourd’hui communauté quand l’individualisation enseigne à chacun à se défier du collectif, à ne lui concéder que le minimum, à se délier en permanence  des engagements qui limiteraient ses expériences de vie et sa mobilité personnelle ? Et que signifient un territoire, une communauté, qui ne savent plus se clôre, faute de frontière pour gérer leurs relations avec l’extérieur, faute de définition des discriminations légitimes qui puisse redonner sens au faire société entre leurs membres ?

L’inflation des mots de citoyen, et de citoyenneté, de communauté et de cohésion sociale ne doit faire aucune illusion ; l’ouverture des frontières, la substitution d’ensembles flous, hétérogènes dans leurs constituants et leur loi, à l’ensemble national, qui procède de la proclamation des droits individuels, ont substitué d’autres repères et d’autres appartenances aux repères et aux appartenances nationales et républicaines. Mais l’essentiel pour la coopération est ailleurs. Il est dans l’idéologie sans-frontièriste qui refuse que l’origine, les racines, la provenance, importent, s’expriment, et soient même énoncés. Il est dans l’illusion que fait de toute discrimination une faute, sinon un crime, et veut interdire aux mêmes de s’instituer, de se reconnaître et de construire sur leur identité commune société, entreprise ou projet. Alors que toute société humaine est construite sur des discriminations légitimes et nécessaires, alors que chaque société se définit notamment par les discriminations qu’elle légitime, nous sommes engagés à l’aveugle dans une croisade contre toute discrimination, a priori.

Aussi fragile politiquement soit-elle, cette situation est la nôtre. Faut-il ajouter qu’elle est profondément hostile au modèle coopératif ? Rien n’est plus éloigné de l’union des mêmes qui caractérise la coopération, des mêmes qui se reconnaissent, qui choisissent de construire ensemble les moyens de leur avenir, et qui choisissent de partager entre eux,  pour leur communauté, et rien que pour elle, les outils d’une capacité économique accrue. Rien n’est plus hostile à la cooptation, à la sélection par l’appartenance, qui est le cœur de la gouvernance des sociétés coopératives. La religion séculière qui fait du contemporain un être indéterminé, celui qui ne se reconnaît aucune détermination, ni par l’origine, ni par la race, ni par le sexe, ni par l’âge, celui donc qui refuse que la nature commande quoi que ce soit de son devenir, est aux antipodes de la coopération. Union des mêmes avec les mêmes, fusion des intérêts et des projets de ceux dont l’origine garantit la communauté dans le temps, identité des postures dans et face au monde environnant, hostile, étranger, séparé, fondamentalement, la mutualité comme la coopération sont discriminantes. Qu’est-ce que la mutualité, sinon la distinction d’une communauté qui choisit de partager ses risques entre ses membres, à l’exclusion des autres ? Qu’était-ce qu’une coopérative, sinon une tentative de faire marché entre soi, ou de jouer un jeu unique dans le marché, avec une puissance fondée sur la discrimination entre les membres et les non-membres de la coopérative ? La solidarité d’élection, ferment de la coopération, est-elle autre chose qu’une discrimination ? Et d’ailleurs, quel secteur dominé par la coopération n’a pas connu de situation analogue à celle fréquente en région viticole, où le producteur n’a pas le choix ; c’est la vente de sa production à la cave-coopérative, ou la guerre ? L’âpreté des rapports entre coopérateurs et propriétaires qui veulent rester indépendants, en Hongrie ou en Grèce, entre enseignes coopératives et non coopératives, partout en Europe, est révélatrice. Il est difficile de rencontrer ailleurs que dans des groupements intégristes des communautés semblables ou comparables à ce qu’elles étaient à la naissance de la coopération. La logique de la confusion qui règne et qui s’amplifie au nom de la liberté individuelle, laisse peu de place à la clarté des engagements, des relations et des liens qui ont valu à la coopération sa plus grande force ; elle était société politique, elle le demeure dans une société qui se veut aveugle et sourde à la condition même de la politique, qui est la clôture.

Le paradoxe est ici que la coopération est d’une certaine manière victime de son succès. La réussite économique du groupe qu’elle a aidé, qu’elle a amplifié parfois au-delà de toute attente, a permis à chacun de s’autonomiser du groupe ; en réussissant, ils se sont séparés. La coopérative a grandi pour donner les moyens du marché et de l’action économique à ceux qui n’avaient pas ces moyens. Elle a assuré certains des bénéfices du marché, de la concurrence et de la croissance sans limites, à ceux qui en étaient exclus ; en les incluant dans la société de marché tout autant que dans l’économie de marché, en faisant d’eux des acteurs de plein exercice et de pleine capacité de la nouvelle société du marché, elle s’est privée de sa raison d’être historique, elle s’est coupée de la nécessité qui la portait, et elle demeure comme un témoignage de ce qui fut, tourné vers d’autres fins, à d’autres profits, et selon d’autres logiques.

Il vaudrait mieux le reconnaître.

Le progrès en question

La coopérative est également en danger, parce que la notion jadis claire d’intérêt public ou collectif est devenue fragile, et ses manifestations, délicates ou contestées. L’entreprise coopérative s’est vouée au progrès, mais que signifie le progrès ? La mutuelle se consacre à aux intérêts de la communauté de ses membres, mais que signifie cette communauté ? Pour beaucoup, la défense de l’environnement, la fin des frontières et des communautés, l’incarnent plus que la croissance économique ou l’amélioration technique. La quête du prix le plus bas est favorable au consommateur, mais que signifie l’engagement local et territorial d’une coopérative qui délocalise sa production vers les pays à bas coût de main d’œuvre ? Une coopérative est-elle celle qui garantit le prix le plus bas, fut-ce au prix du pillage des eaux territoriales des pays pauvres, de l’appauvrissement ou de l’expulsion de leurs terres des paysans  situés entre Equateur et Tropiques, de la délocalisation de toutes les fonctions centrales qui peuvent l’être, ou bien celle qui maintient l’emploi au pays, donc le savoir et les savoir-faire ? La question est posée aux banques coopératives, aux distributeurs coopératifs, et à l’ensemble du mouvement. Et elle oppose moins le réalisme à l’utopie, qu’un réalisme à court terme, et une juste reconnaissance des enjeux de moyen et long terme.

La coopérative a été l’un des moteurs de la consommation de masse, mais doit-elle poursuivre dans la voie de la surabondance au prix de l’épuisement de la nature et de la destruction du monde ? Quand la réduction du nombre des espèces cultivées inquiète jusqu’aux scientifiques, quand la dissémination des OGM rend les agriculteurs captifs des intérêts des multinationales de la manipulation génétique, quelle cause faut-il défendre, celle de l’alimentation à bas prix à tout prix, ou celle de la qualité alimentaire et de la diversité végétale ? Que dire à ces faucheurs volontaires qui attaquent des sociétés coopératives accusées de procéder à des essais d’OGM en plein champ, ou de se prêter à grande échelle à l’emploi de produits qui accélèrent la destruction des abeilles, jusqu’à menacer le processus de pollinisation ? Et de quel œil considérer le succès mondial d’une coopérative comme Limagrain, ou encore Sofiprotéol, qui figure parmi les pionniers des manipulations sur le vivant, et de la fabrication de ces mutants qui sont supposés demain nourrir l’humanité ?

Des coopératives à la taille de multinationales écument le monde pour obtenir les prix les plus bas, au mépris de toutes règles de sécurité et de qualité. Des coopératives ont armé quelques-unes des flottilles de pêche industrielle qui vident les océans, souvent hors de la légalité ( taille des filets, pêche dans les eaux territoriales des pays incapables de surveiller leurs côtes, etc. ) Les vertiges du progrès et de la volonté de croissance n’épargnent pas l’entreprise coopérative, qui sait utiliser toutes les armes pour s’imposer. Elle se drape dans l’intérêt de la communauté ; oui, mais de laquelle ? La crise qui a sévi dans les organisations professionnelles et les coopératives agricoles françaises est significative ; l’opinion publique accepte mal que l’entreprise coopérative assume promouvoir les intérêts particuliers de ses membres contre l’intérêt général, ou l’opinion qu’elle en a ; elle considère inacceptable que les valeurs revendiquées ne soient pas celles de tous ; tous les Français, c’est certain, tous les Européens, et pourquoi pas tous les hommes ? Une part de la légitimité des coopératives est aujourd’hui déportée vers ces nouveaux-venus sur la scène publique que sont les ONG, les associations humanitaires ou de développement, voire certaines campagnes de dons qui périodiquement mobilisent le public. L’objet même de la coopération se trouve ici en cause ; d’autres font mieux, ou plus large, ou plus juste, d’autres en tous cas semblent davantage capter les priorités de l’action collective.

L’innovation dans ce domaine est urgente, elle n’est pas inexistante, mais force est de constater que les entreprises coopératives y jouent un rôle marginal. Le mouvement qui incite les milliardaires à distribuer une part de leur fortune à des fondations ou des œuvres leur est étranger. L’Adie semble plus liée avec BNP Paribas qu’avec aucune banque coopérative. Les ONG qui oeuvrent pour l’environnement rencontrent généralement l’hostilité polie de coopératives dont le pilier agroalimentaire a si souvent œuvré pour paralyser les expertises indépendantes, fuir ses responsabilités, et se comporter comme si la terre appartenait à ceux qui l’exploitent, sans limites et sans comptes à rendre. La captation réglementaire réalisée par les semenciers français est un cas d’école ! ( Voir la thèse de doctorat en droit de Shabnam Anvar), comme l’affiliation à leurs centres de recherche de la quasi-totalité des experts dits indépendants. Et l’ensemble du travail d’ingénierie sociale qui entreprend ici et là de refaire société, paraît étrangement absent des priorités des coopératives, si bien converties à l’impératif gestion qu’il a effacé toute autre préoccupation.

L’entreprise coopérative est bel et bien en danger, dans sa survie en tant que système doté de son existence propre, comme partie d’un mouvement fort d’une irréductible singularité, et elle est en danger de son propre fait. En danger, et de manière plus systématique, par l’instrumentalisation des statuts et de la gouvernance au profit d’intérêts individuels habilement présentés et servis. C’est pour certains le scénario de la fin, que des observateurs avisés comme certains dirigeants d’entreprises coopératives n’hésitent pas à envisager. Portée vers une banalisation qui la transformera en entreprise comme une autre, sans rien lui enlever de sa puissance, de sa richesse, ni du capital relationnel ou institutionnel accumulé, l’entreprise coopérative est devenue une cible d’appropriation. Elle vivrait en profondeur une transition qu’il s’agit simplement d’aménager intelligemment pour qu’elle se passe au mieux des intérêts des dirigeants et des salariés. Dans ce cas, il est avisé d’abord de ne rien dire, rien publier, jamais avouer, ensuite d’organiser l’ensemble des dispositifs par lesquels, tout au long de la chaîne managériale, les collaborateurs, et aussi certains élus, soient assurés de trouver leur compte à la transition en cours, enfin de constituer par l’incitation financière le noyau dur d’élus et de dirigeants salariés appelés à contrôler le mouvement et à se muer de sociétaires engagés en actionnaires structurants du futur ensemble.

Un tel scénario est tout sauf naïf, tout sauf irréel, tout sauf condamnable a priori. N’est-il pas simplement celui des privatisations ? Sa vraisemblance tient précisément à ces antécédents, certains prestigieux, la plupart accomplis avec succès ; l’entreprise coopérative en se tournant vers le marché, en faisant appel au marché, en devenant société cotée, suivrait le mouvement engagé dans tout l’Occident et selon lequel il n’existe qu’un modèle d’entreprise qui associe pérennité, efficacité et légitimité, celui de la société par actions. Une fenêtre historique viendrait se refermer sur ce constat et sur le devoir qui en découle ; oublier les mots, les étiquettes et les discours, pour réussir l’entreprise du futur.

Un détournement achevé

Ce scénario est à tout prendre préférable à celui qui voit des administrations se substituer au militant et profiter de l’outil qu’ils ont constitué en l’employant à leur propre avantage, et des technostructures s’emparer d’un système à l’origine conçu contre elles.

L’expérience des propriétaires forestiers français qui se sont engagés dans la coopération est significative. Après des débuts prometteurs, portés par la volonté et l’action des coopérateurs, propriétaires et exploitants forestiers, avec le concours du Comité des Forêts ( organisation représentative des grands propriétaires forestiers privés), les structures coopératives ont entrepris de se conforter, de s’affirmer. Progressivement, les coopérateurs ont perdu la maîtrise de leur outil confié aux salariés. L’institution l’a emporté sur le projet, l’outil a transformé la fonction qui s’est banalisée. De sorte que non seulement la coopérative n’a pas accueilli les initiatives novatrices de tel ou tel coopérateur, mais elle a interdit toute initiative individuelle, au nom du collectif devenu étouffoir. De sorte qu’alors que les opportunités de toute nature se multipliaient, la coopérative a joué comme un anesthésiant, coupant les coopérateurs des sollicitations de leur environnement, et accumulant le retard sur le mouvement de l’industrie et du marché. Dans le pire des cas, et les coopératives viticoles en sont un bon exemple, la coopérative a outrepassé le droit et ses droits, en interdisant de fait l’accès au marché de tout propriétaire qui aurait refusé de se plier à ses règles, de passer par son monopole de fait pour accéder au marché ( organisation des coupes, des scieries, etc.), de sorte que des petits monopoles locaux ont nourri de nouvelles féodalités, généralement en étroite relation avec les réseaux bancaires, et organisé une tenue du territoire bien loin de la concurrence, de la démocratie invoquée et de l’intérêt commun.

Des exemples analogues pourraient être pris dans l’agro-alimentaire européen, dans la banque ou l’assurance un peu partout en Europe. A mesure que la coopérative change de dimension, à mesure que les enjeux se font plus lourds, les liens avec le territoire, avec l’origine, la valeur de l’appartenance et du lien se font plus limités.

Victoire de la technostructure sur les coopérateurs, revanche de la compétence sur l’appartenance et du système sur le projet, fonctionnarisation et bureaucratisation achevées de coopératives qui ne servent plus qu’à perpétuer la caste salariale qui s’en est emparée… Longtemps, la coopération a lavé plus blanc ; à l’abri du statut, mobilisant ce qui reste d’une image localement flatteuse, liquidant une légitimité historique durement gagnée, des intérêts privés ont pu s’abriter derrière le paravent du statut, et tiré de lui tout ce qu’il pouvait donner. Qu’il s’agisse des coopératives viticoles, des coopératives bancaires, des mutuelles d’assurance, de maintes associations à caractère social, un mécanisme identique a été à l’œuvre, aisément repérable dans les évolutions qui accompagnent souvent les changements de dirigeants. Au temps des militants en pleine possession d’une vision et d’un projet, comme de leur outil, succède une ou des générations qui abandonnent l’essentiel à la compétence réelle ou revendiquée de ceux qui « font tourner la maison ». Le désengagement qui s’ensuit libère l’administration gestionnaire, qui prolifère, produit des comptes, des normes, et parfois même des résultats, substitue la compétence à l’appartenance, le marché à la relation, et le système à l’engagement. L’appropriation par les dirigeants d’une richesse collective, accumulée depuis des générations, se cache derrière combien de nécessités économiques, notamment celle qui conduit à créer un véhicule coté ? La richesse, la puissance, l’explosion des périmètres d’activité, dispense du sentiment d’utilité, d’autant que l’aiguillon du rendement à l’actionnaire n’est pas là. Dans le même temps, et dans le meilleur des cas, l’outil grandit, grossit, se structure, se stabilise, s’autonomise de ses membres. La question consiste alors à savoir s’il est prêt à entrer dans une logique de marché et à rencontrer des actionnaires, ou si une reconquête par les militants coopérateurs est possible, ou si elle est même souhaitable.

La coopération ne lave pas plus blanc que l’association, la fondation ou l’ONG, pas plus que la société par actions. Aucun statut ne protège de rien, aucune étiquette ne dit ce que contient la valise. Comme aujourd’hui les ONG, comme en France les associations, la coopération s’est longtemps parée de son statut pour revendiquer une forme de supériorité morale autoproclamée sur la société par actions. Cette pétition de principe n’est plus tenable. Trop de contre-exemples plaident contre elle. Trop d’incertitudes, trop d’aléas, trop de conduites d’opportunité, ont fourni des exemples trop marquants pour que l’entreprise coopérative ne soit pas jugée comme une autre, réglementée comme une autre, sommée de rendre des comptes comme une autre, et soumise aux mêmes lois, aux mêmes règles et aux mêmes normes que les autres.

L’ensemble détermine un constat simple ; les facteurs passés qui ont expliqué le succès de la coopération sont de peu de portée pour expliquer son avenir.  Les exemples de sa pertinence, de son efficacité, de sa performance, signifient peu, et quelquefois ne signifient rien pour le futur. L’espace économico-social que, dans leur diversité, dans leur dynamique de particularisation territoriale ou professionnelle, les coopératives ont occupé, s’est déplacé. De sorte que non seulement les belles histoires du passé n’enseignent et n’engagent rien de l’avenir, mais que les trop belles histoires qu’on se répète en assemblée générale ne sont le plus souvent que le masque destiné à cacher une réalité perdue.

Saison 4

En danger de conformité ?

En cours de banalisation !

Voici quelques années, pour le commissaire européen Charlie Mac Creevy, le modèle : « une action une voix » doit s’imposer à toute entreprise européenne ; c’est la condition de l’achèvement du marché unique (interview publiée par le Financial Times, décembre 2005 ).

Pour la commissaire européenne Neelie Kroes, la prétendue décentralisation des banques coopératives et mutualistes est le faux-semblant d’une entente sur les prix anticoncurrentielle qui fausse les conditions de la concurrence et tend à fermer les marchés nationaux ( commentaires d’une enquête diligentée par la commission européenne, rapportés par le Financial Times, le 22 février 2007 ).

Et pour les théoriciens néo-classiques, la coopération est une anomalie économique, une organisation sous-optimale qui ne survit que par la complaisance ou la naïveté des sociétaires qui lui abandonnent un capital sous-rémunéré, qui dégrade la performance globale d’une économie et perturbe les équilibres spontanés du marché.

Aux tendances internes, aux pesanteurs ou aux tropismes propres aux coopératives et aux mutuelles, des pressions extérieures et l’évolution générale des sociétés s’joutent pour interroger l’avenir des mutuelles et des coopératives, parfois qualifiées de « dinosaures ». C’est l’effet le plus certain d’une extension du domaine du marché qui ne permet plus aucune extériorité, puisqu’elle affirme le marché comme système central, unique, et surtout comme vérité de tous les autres systèmes, qui pose comme principe que la vérité des prix et l’efficacité supérieure du système des prix dépendent de leur universalité et de la conformité de tous les acteurs et de toutes les activités économiques à leurs principes. L’entreprise coopérative s’est voulue modèle, référence, elle fait figure d’accusée et parfois de cible. Et elle est soumise à une pression intense,  de toute nature et de toute origine, pour se banaliser. Elle qui invoque à tout propos ses valeurs est sommée de se justifier. Elle qui se pose en exemple est appelée à défendre une cause qui paraît parfois mal engagée. Elle dont l’orgueil était de s’affirmer et de se croire différente, dans le marché mais autrement, dans la concurrence mais d’ailleurs, se sent progressivement prise dans un étau qui s’appelle conformité, exigences prudentielles, rendu des comptes, transparence du fonctionnement, clarification des responsabilités, prévention et dénouement des conflits d’intérêt, gouvernance, un étau qui se referme sans cesse….

Nous vivons un monde conforme. Le résultat est que l’entreprise coopérative doit se justifier sur tous les fronts, et surtout de l’injustifiable ; de ne pas être une société par actions. Dans le domaine bancaire l’évolution est marquante. Face à la Commission européenne, face à ses concurrents gênés par son dynamisme, comme parfois aux autorité de régulation, la banque coopérative doit faire preuve de sa contribution à la cohésion sociale, ce dont les sociétés par actions sont dispensées, face aux consommateurs, et dans un régime de liberté des prix, elle a à légitimer ses tarifs et ses prix, ce dont la société par actions est épargnée, et devant l’opinion, les élus et les fonctionnaires du contrôle, elle doit apporter des preuves d’elle-même qui ne sont jamais demandées aux autres formes d’entreprise. Et ce qui arrive à la banque tôt ou tard menace les mutuelles d’assurances, les groupements de distributeurs ou de producteurs, les unions de professionnels ; un monde qui poursuit le rêve insensé de l’unité planétaire veut ne connaître qu’un modèle, celui de la société par actions.

Un ensemble très divers mais très convergent d’évolutions survenues depuis les années 1980 va dans ce sens. Il a transformé les conditions réglementaires et prudentielles dans lesquelles l’entreprise coopérative peut poursuivre son projet et exercer son activité.

En moins de vingt ans, un cadre réglementaire, prudentiel, technique, entièrement nouveau s’est imposé à l’ensemble des sociétés. Les responsabilités des Présidents, des Directeurs Généraux, des mandataires sociaux, ont été transformées et multipliées. Ils sont payés en conséauence. Des notions juridiques nouvelles, comme celle de « conformité » se sont imposées. La qualité de fonds propres des parts sociales a été contestée, et reste sous surveillance ( les assimiler à une dette à long terme aurait instantanément ruiné les entreprises coopératives, contraintes de reconstituer leur capital pour pouvoir poursuivre leur activité ). Et le marché financier a été institué comme référent commun de toutes les sociétés privées. La coopérative n’a pas voulu le voir ; elle ne sortira pas indemne de la révolution de la gouvernance, qui a rendu le pouvoir aux associés de l’entreprise, ou qui a prétendu le faire. Actionnaires hier, sociétaires demain, la gouvernance, c’est-à-dire la clarification du pouvoir et de l’argent, des mandats et des responsabilités, est à l’ordre du jour !

En moins de vingt ans, les professionnels de la banque et des marchés ont pris le pouvoir à la faveur du mouvement de déspécialisation, de désintermédiation et de décloisonnement, à la faveur aussi des exigences des autorités de régulation. Ils ont incité l’entreprise coopérative comme toute autre à recourir à la croissance externe, ils l’ont persuadé d’engager ses fonds propres dans des opérations hors frontières, ils continuent de vanter les économies d’échelle, les effets de taille, et les vertus de la concentration mondiale, dont leur propre rémunération dépend.

En moins de vingt ans d’innovations législatives dans le domaine des instruments de fonds propres des coopératives ( voir article de David Hiez dans la Revue internationale de l’économie sociale en 2005 : « Les instruments de fonds propres des coopératives: 20 ans d’innovations législatives » ), l’extension inouïe des marchés financiers a généralisé à toutes les entreprises, et plus particulièrement aux groupes financiers, des règles de centralisation, de gestion des risques, de gouvernance, de prévention des conflits d’intérêt, de maîtrise de l’information, de séparation des fonctions, qui se sont imposées aux sociétés coopératives. Elle a surtout instauré des indicateurs de l’action exclusivement quantitatifs et financiers ; le cours d’une action ou le rating d’une émission sont devenus la langue universelle, le coefficient d’exploitation, le PNB par client, le taux d’équipement par client, le rapport sinistres à primes, etc., sont devenus les critères uniformes de classement des dirigeants, dans les établissements coopératifs comme dans les autres.

En moins de vingt ans, la plupart des groupes bancaires coopératifs se sont transformés davantage qu’au cours du siècle précédent.

Il est utile de détailler davantage les différents facteurs de la transformation de l’environnement des entreprises coopératives, tout particulièrement des banques, transformation qui a suscité en retour des réactions déterminantes dans l’évolution du modèle :

Entre ouverture et banalisation

Les comparateurs de prix, réalisés en France sous l’égide de la Direction de la Concurrence et de la Répression des Fraudes ( DGCCRF ), et imposés dans la grande distribution à l’initiative des Centres Leclerc, le démontrent ; ce ne sont plus les prix qui distinguent, de manière générale et indiscutable, les entreprises de distribution coopératives des autres.  S’il est un écart significatif, si uen différence compétitive demeure, il faut les chercher ailleurs que dans les prix. N’est-ce pas tout l’objet du discours obsédant sur les « valeurs » que de faire oublier une indifférenciation croissante ?

Les coopératives agro-alimentaires remplissent sans doute un rôle d’organisation de l’accès au marché et de la mise en marché dans des économies encore cloisonnées ou peu matures. Le rôle des coopératives de producteur est néanmoins contesté, et les épisodes récents qui ont marqué les céréaliers français, les caves coopératives viticoles, suggèrent que la quête de puissance des coopératives emploie tous les moyens, y compris quelquefois les plus discutables.

Les études, baromètres et suivi de décisions qui concernent les rapports des banques avec leurs clients en difficulté, qui peuvent être aussi des clients difficiles, convergent sur un point ; plus aucune différence ne distingue les banques coopératives des autres dans leur souci de poursuivre, de faire saisir, de faire interdire. Non sans raison ; la confiance est de peu de poids dans la relation bancaire, et un nombre croissant de clients ne se sentent tenus à rien à l’égard de leur banque. Non sans surprise, quand même, pour des établissements qui continuent à s’affirmer différents dans leur relation avec leurs clients. Que signifient les mots de « proximité », ceux de « responsabilité sociale » quand le traitement des incidents et la facturation imposée aux clientèles les plus fragiles constituent ici ou là des sources majeures de revenu ? Une remarque analogue peut être établie pour les mutuelles d’assurance ; des exceptions demeurent, souvent pour des contrats ou des opérations limitées, mais les tarifs, les conditions et les contrats ne se distinguent plus fondamentalement de ceux des sociétés privées d’assurance.

Déspécialisation, décloisonnement, désintermédiation, déréglementation… La banalisation a d’abord désigné l’inverse de la spécialisation ; le fait que chaque entreprise, même dans les secteurs surrégulés de la banque et de l’assurance, allait pouvoir entrer en relation avec toutes les clientèles, proposer tout type de produit et de service, sans cloisonnement, sans exclusive et sans privilège, ou encore le fait que les coopératives de distribution comme les mutuelles d’assurance n’étaient plus limitées à une catégorie de clients ( par exemple, la CAMIF, réservée aux achats des fonctionnaires, ou la MACIF, mutuelle des artisans et commerçants ).

La question est de savoir si les banques coopératives et les sociétés d’assurance coopératives, en affrontant une situation qui leur était étrangère, si même elle ne leur était pas fondamentalement hostile, n’ont pas voulu et réussi à faire trop bien. La question est de savoir si, dans la nécessaire conversion à la rigueur de gestion, qui a rallié l’ensemble des coopératives, de la distribution à l’approvisionnement, des abattoirs aux pêcheries, elles ne sont pas allé trop loin, si elles n’ont pas pour tout dire manifesté la ferveur des nouveaux convertis qui y vont trop fort, qui en font trop, et qui perdent leurs bases.

La banalisation, en supprimant l’accès privilégié, mais aussi la communauté de destin entre le banquier, l’assureur, et des communautés de clients, a porté un coup sévère à l’une des bases politiques de la coopération ; la certitude des intérêts liés. Face à des acteurs indéfiniment mobiles, qui font jouer tous les facteurs de la compétition, il existe peu ou très peu de raisons pour que le mouvement ait un sens. Cette évolution a transformé la relation des coopératives avec leurs clients, sur ces points au moins :

- Les gammes de produits, le niveau des prix et la structure tarifaire ne distinguent plus les banques coopératives des banques sociétés par actions. Certaines banques régionales, pour des raisons historiques particulières, ont même fait partie des banques les plus chères ( jusqu’à facturer un total, certes exceptionnel, de 1 800 euros par an de commissions à des clients en difficulté ! ), tandis que d’autres figurent parmi les plus agressives sur le plan commercial, y compris dans les domaines du crédit à la consommation qui sont clairement à l’origine de maintes situations de surendettement et de détresse familiale ou individuelle.

- Les établissements coopératifs ne se distinguent pas davantage par leur hésitation à recourir au contentieux. Les conflits juridiques et parfois violents jalonnent l’histoire des groupes coopératifs de distribution. L’appartenance au système coopératif agricole est quelquefois imposée de force. Et certains établissements coopératifs de banque font partie des réseaux les plus agressifs à dénoncer des clients qui deviennent interdits bancaires. La réduction spectaculaire de la liberté d’appréciation laissée aux agents, aux agences, voire aux banques régionales, ne laisse pas de recours avant d’en arriver au contentieux.

- Les établissements coopératifs ont renversé la logique du service au client. Ils ont été construits sur la base de la triple valeur ; ce qui est bon pour le client est bon pour la maison est bon pour le sociétaire. Dorénavant, et chaque opération de fusion de banques régionales est l’occasion de le mesurer davantage, ce qui est bon pour la maison commande ce qui sera vendu au client et ce qui sera présenté au sociétaire. Une fonction d’intermédiation sociale et économique qui a permis la professionnalisation du chef d’entreprise et de l’artisanat, le développement des associations, la modernisation de l’agriculture et le succès de l’urbanisation, est progressivement abandonnée. Dans ce mouvement, il faudrait s’interroger sur la liquidation d’un capital de confiance amassé pendant des décennies, si ce n’est des générations, qui est mobilisé de manière de plus en plus intense pour accroître les résultats à court terme, pour placer des produits et augmenter les commissions, un capital de confiance qui sert à la « vente à la confiance », et qui ne se retrouvera plus.

- La différenciation proprement bancaire s’est réduite. Les entreprises coopératives ne manquent pas d’idées, de projets et de moyens pour les réaliser ; mais ces idées et ces projets relèvent de plus en plus du mécénat. Ils ne sont pas discriminants, les banques sociétés par actions s’engagent de la même manière, et d’ailleurs l’intérêt fiscal vient souvent significativement réduire la portée réelle des engagements médiatisés. En revanche, la différence est quelquefois imperceptible là où la coopération s’est constituée ; dans les particularités opérationnelles. Le terrain fécond de la facilitation et de l’intermédiation sociale que chaque groupe coopératif a joué historiquement à sa manière, pour les groupes sociaux dont il était issu, et auxquels il était destiné, est devenu diffus. Fonctionnement difficile avec l’ADIE ; mauvaise qualité des dossiers transmis aux commissions de surendettement ; gestion judiciaire des incidents plus dure que celle des banques commerciales ; nombre et diffusion géographique limités des opérations comme « Point Passerelle » du Crédit agricole ou « Parcours Confiance » des Caisses d’épargne; les sociétés coopératives se sont fait voler le champ de l’action d’intérêt collectif par leurs concurrentes sociétés cotées. Il est significatif qu’en fin 2006, lors des grands Prix du supplément hebdomadaire Le Parisien Economie, le prix de la meilleure politique sociale soit remis à une banque société cotée… Et combien plus interpellant le fait que l’Association D’aide à l’Initiative Economique (ADIE ) de Maria Novak se voit spontanément associée à la BNP par le public interrogé !

-La séparation la plus marquante instaurée par l’économisme et le néolibéralisme est celle qui dispense l’individu d’avoir à s’interroger sur les conséquences de ses actions, en vertu des lois supposées rationnelles et parfaites du marché, de la concurrence et des prix, alors qu’au contraire, le progrès et l’innovation aussi bien que la coopération, relèvent entièrement de l’interrogation sur les fins, sur le sens et sur le bien ou le mal qui résultent de l’action. Cette séparation entre les individus et l’action est la plus marquante et la plus puissante de toutes celles qui sont en cours.

Faut-il l’écrire au passé ? Maints exemples témoignent d’une indifférence marquante aux résultats de l’action, de la facturation ou de l’engagement, dès lors du moins que la coopérative est loin de ses bases et de ses mandants. Les établissements coopératifs savent bien faire ailleurs ce qu’ils ne feraient pas chez eux. Les modèles de facturation appliqués en Afrique de l’Ouest comme à Madagascar, par des établissements qui se disent coopératifs et attentifs à la juste valeur de leurs prestations, mais se félicitent en interne de parvenir à prélever jusqu’à 20 % des revenus mensuels de leurs clients en commissions et frais divers, mériteraient examen ( exemple d’une filiale de banque coopérative à Madagascar, à Antananarivo, en 2008)…

Il faut naturellement aller plus loin., car ces exemples pourraient être développés, mutatis mutandis, dans les autres secteurs de l’économie coopérative ; agroalimentaire, distribution, services, etc. Que, sur un des marchés ouverts et concurrentiels, les gammes de produits tendent à se rapprocher et que les conditions tendent à se resserrer, aurait peu d’importance si les comportements de vente, si les relations avec les clients et les démarches des réseaux de distribution et des conseillers en clientèle étaient manifestement différents. Or, cette différence, encore très sensible dans les années 1990, a sans cesse tendu à se réduire, au point de disparaître tout à fait. Il est significatif d’entendre désormais dans des banques coopératives ou mutuelles ; «  nous avons défendu le client contre des offres qui lui étaient manifestement inadaptées, mais en faisant tout pour que la hiérarchie ne le sache pas ! » Les modes de rémunération et de classement interne des dirigeants salariés laissent peu de place au doute ; le coefficient d’exploitation, le PNB et le ROE font toute la différence. Dans le choix entre Carrefour ou Casino et une enseigne coopérative, le choix se fait sur la proximité, la facilité d’accès, le prix, et bien peu sur la confiance, le conseil ou l’équité du processus de production des biens vendus. Quant aux coopératives agricoles, elles ont de plus en plus à s’imposer à des agrimanagers capables de valoriser eux-mêmes leur production, et qui ne voient aucun avantage distinctif à traiter avec la coopérative …

Les effets de cette situation sont considérables, ils sont parfois violents. Ainsi, c’est une banque coopérative qui a mérité à plusieurs reprises le titre de banque de détail la plus chère de France. Ainsi, certaines des banques coopératives viennent en tête des contentieux ( nombre de contentieux rapporté au nombre de clients ). Ainsi, les banques coopératives font souvent preuve d’indigence dans leurs dossiers présentés aux commissions de conciliation. Ainsi encore, certaines sociétés coopératives se sont-elles heurtées à leur organe de tutelle pour leur peu d’attention à respecter les principes d’indépendance des associations d’assurés organisés de par la loi pour la gestion du PERP ( à l’exemple de Predica, filiale d’assurance vie du Crédit agricole condamnée par la Commission de Contrôle des sociétés d’assurances et des Mutuelles pour l’inconsistance des associations d’assurés supposées les représenter, négocier et valider les évolutions des contrats de groupe qui les lient à l’assureur ), ou le formalisme imposé lors de la renégociation des contrats d’assurance collective, afin de ménager les intérêts des assurés par rapport aux décisions de l’assureur.

Des questions convergentes sont posées aux autres groupes coopératifs, qu’ils appartiennent au monde de la distribution, de l’approvisionnement, ou bien à celui de l’agro-alimentaire. Les uns comme les autres sont sortis de leur territoire d’origine, ont étendu leurs domaines d’intervention, et noué des relations d’affaires avec des acteurs multiples, de toute nature et de tous statuts.

La cooptation en question.

La première contrainte qui pèse sur les entreprises coopératives porte sur le mode de sélection de leurs dirigeants. Contrainte, parce qu’il s’agit de préserver l’identité, les valeurs la spécificité de la coopérative. Contrainte aussi, parce qu’il ne saurait être question d’avoir recours à ces professionnels interchangeables du management, de la distribution, de l’industrie ou de la finance, qui sont des mercenaires prêts en permanence à se vendre au plus offrant, de la même manière que l’entreprise est à tout moment prête à les remplacer par un meilleur, plus performant, ou plus promettant. Et contrainte lourde de risques de réputation et de risques juridiques, tant le principe de l’indépendance des administrateurs, d’une sélection ouverte, non discriminatoire, des dirigeants, et le refus du conflit d’intérêt marquent les exigences nouvelles et croissantes du régulateur en matière de gouvernance des entreprises.

La sélection des dirigeants des entreprises coopératives est très largement déterminée par le souci de couverture du territoire, celui de représenter la ou les communautés servies par l’entreprise, celui enfin de disposer de circuits courts d’information. Au service de l’objectif global de capacité d’action sur un territoire, pour une communauté, il est fréquent que le conseil d’une coopérative accueille les plus gros clients de celles-ci, ou ses plus gros donneurs d’ordres, fréquent aussi que les dirigeants d’une branche professionnelle, d’instances consulaires ou d’élus locaux, non seulement soient admis, mais que leur présence soit activement recherchée.

Ce mode particulier de gouvernance se rapproche de celui d’une corporation. Il est caractérisé par l’association recherchée des intérêts et des activités les plus divers au sein de la coopérative, au bénéfice global invoqué d’une communauté ou d’une collectivité. La coopération veut poursuivre l’intérêt collectif, local ou professionnel, au-delà des intérêts individuels de ses membres, elle se revendique corps intermédiaire, et en ce sens se revendique pleinement politique. C’est pourquoi elle a toujours et continue d’associer sous toutes les formes les intérêts liés à son territoire, à sa communauté, aux siens. Les plus gros clients d’une coopérative sont naturellement à son conseil, comme les plus grosses coopératives ou entreprises clientes sont naturellement au conseil d’une banque coopérative ; et est-ce un hasard si les élus, présidents d’association, acteurs locaux ou régionaux sont généralement largement représentés au conseil de l’entreprise coopérative avec laquelle par ailleurs ils contractent ? La situation institutionnalisée porte un nom dans le droit et la pratique contemporaine des affaires ; conflits d’intérêt. Et c’est l’un des points où la différence culturelle de l’entreprise coopérative et de la société par actions apparaît la plus irréductible ; le principe même de proximité impose à la coopérative un modèle d’intérêts croisés prohibés dans la société par actions, mais il ne se justifie que par la proximité, et sous l’égide de ce contrôle de chacun par chacun que la proximité autorise, qui se dissoud dans la croissance ou la mondialisation.

Plus important encore est le souci de la permanence des valeurs et des constituants de l’action. Le futur dirigeant est choisi, éprouvé, éduqué, par la structure coopérative pendant des années, des décennies même le plus souvent. L’impératif identitaire est plus important que celui du savoir ou de la technique. L’appartenance compte plus que la compétence ; certains arbitrages réalisés lors de conflits majeurs entre dirigeants ont, récemment encore, toujours donné raison à l’appartenance.

Pour les tenants des modèles anglo-saxons de la gouvernance, qui tendent à s’imposer subrepticement en Europe continentale, ces processus ne sont pas conformes à ce qui est attendu d’une entreprise en concurrence, d’une société capitaliste, quand elle choisit ses dirigeants. L’unique critère doit être leur capacité à bien diriger l’entreprise, à développer sa rentabilité, à augmenter sa productivité par rapport au capital investi. La compétence prime l’appartenance, le résultat financier mesure l’action, le savoir et la technique du dirigeant sont plus importants que l’appartenance, qui ne lui est pas réellement demandée.

Une gouvernance sous surveillance

L’emploi du terme « gouvernance » est récent. Dans le domaine politique, il désigne l’organisation de pouvoirs et d’acteurs dans laquelle les Etats et les institutions publiques ne jouent qu’un rôle second. Dans le domaine de l’entreprise, importé des Etats-Unis puis de Grande Bretagne ( rapport Cadbury, 1992, à l’origine des deux rapports Viénot et du rapport Bouton ), il traduit une évolution des notions de pouvoir et de légitimité au sein de l’entreprise, et tente d’instaurer un modèle unique, universel, de fonctionnement des instances dirigeants, supposé assurer la qualité des décisions par un mélange de formalisme, de responsabilité, d’explicitation et de principes de portée générale. Né au sein de la société par actions, il s’est progressivement vu appliqué à la fois aux associations, aux institutions d’ordre public, aux coopératives et aux mutuelles, selon l’idée ou l’illusion que ce qui est bon pour celles-ci sera nécessairement bon pour celles-là.

La gouvernance ne désigne rien d’autre en définitive que l’ensemble des règles, des principes et des conditions qui facilitent la bonne décision au sein des entreprises, c’est-à-dire la prise formelle de la décision, la qualité de l’information et du débat préalables, la clarté des responsabilités engagées par cette décision. Elle entend remédier à une situation réelle ou supposée de confusion des rôles, d’absence de prise de responsabilité, d’opacité sur les mécanismes de décision. Et elle doit éviter la spoliation des propriétaires par les dirigeants salariés.

La gouvernance est un sujet sensible pour la coopération. Sensible, en raison du formalisme qu’elle met en jeu, si opposé à la tradition, aux usages, et aussi aux bases interpersonnelles de la coopération. Sensible, en raison des principes généralement adoptés, importés de la société cotée par actions, et impropres ou inconséquents dans le cas de la coopérative. Sensible enfin, parce qu’elle révèle quelques-unes des dérives qui menacent toute entreprise coopérative, ou qui l’emportent, et qui sont contenus dans ses gênes, reproduits à l’infini par son code génétique.

La mise en cause des conflits d’intérêt structurels dans les coopératives est l’un des sujets les plus graves qui touche leur gouvernance et leur modèle original ; il dissoud la communauté, il rompt le lien d’appartenance. Faut-il ajouter qu’il est instrumentalisé ? La banque universelle, comme l’intermédiaire de marché, sont en conflit d’intérêt permanent et vivent de ce conflit d’intérêt. D’abord parce qu’un intermédiaire vit d’opposer ses clients ; les uns perdent ce que les autres gagnent. Ensuite, parce que la banque d’investissement a pour règle de se servir avant ses clients, et mieux qu’eux ; d’où l’utilité du trading pour compte propre, etc. Aussi, et pas enfin, parce la diversité des métiers est un moyen pour bénéficier d’une asymétrie d’information, et gagner contre des clients moins informés, ou plus lents ( voir l’article de DFCG, janvier 2011 ). Une coopérative n’est ni moins, ni plus en conflit d’intérêt que toute banque universelle ; quand va-t-elle le faire savoir ?

Après la quasi-disparition des coopératives de consommateurs, captées par leur technostructure, l’appropriation de la structure coopérative par ses salariés et plus particulièrement, par ses dirigeants salariés, est un débat récurrent. Soit la coopération est bien l’effet de la volonté de ses membres et agit dans le cadre de leur décision, elle est légitime, et les dirigeants ont toute autorité pour mettre en œuvre, développer, amplifier. Soit la coopération est l’instrument de ceux qu’elle emploie, et elle a fini sa course historique, pour la simple raison qu’aucun pouvoir sans contre-pouvoir efficace ne saurait demeurer pérenne dans un univers de complexité croissante.

Un modèle institutionnel controversé

La majorité des dirigeants des coopératives et des mutuelles ont été en même temps élus de leur fédération ou de leur syndicat professionnel, ont siégé au conseil d’administration de leur banque régionale, ou de la mutuelle d’assurance spécialisée, quand ils ne sont pas élus de telle ou telle collectivité territoriale. La situation est caricaturale en Allemagne, où la multiplication des mandats semble être un critère de sélection ; elle est également forte en Italie, où elle contribue à la protection ou à la promotion des fortes identités régionales ; elle est la règle en Espagne, où les dirigeants des Caixas sont des personnalités locales ou régionales de premier plan, qui poursuivent à travers la Caixa leur rôle public, et elle se vérifie en France, où maintes coopératives agro-alimentaires ont pour dirigeants des  acteurs aux multiples intérêts dans leur secteur ou sur leur région.

Cette situation est recherchée. Elle fait partie des raisons du choix d’un dirigeant. Elle participe de l’appartenance,  de la recherche d’une intimité forte avec la ou les communautés représentées et services, elle contribue surtout à dépasser la fonction économique de l’entreprise coopérative au profit de sa fonction politique ; travailler au bien commun, participer au progrès.

Dans le monde des sociétés par actions, le principe de la séparation des rôles et des intérêts a été adopté comme principe majeur. L’analyse de Coase et de Williamson, avant et parmi bien d’autres, fait de l’entreprise une organisation qui minimise les coûts de production, mais aussi les coûts de transaction entre des agents rationnels et opportunistes (concepts de la théorie de l’agence développés par Ronald Coase, à partir de 1952, et Oliver Williamson, en 1975). Selon l’approche néoclassique de la firme, la séparation absolue du client, du producteur et du propriétaire serait la clé de l’efficacité économique et de la pertinence d’une organisation, leur confusion signifiant immanquablement délits d’initiés, manipulation de l’information et des prix. Le conflit d’intérêt est devenu une faute, et parfois un crime (Voir Sarbanes-Oxley Act, Title IX, « White Collar Crime Penalty Enhancements » qui désigne et sanctionne le conflit d’intérêt). Les fonctions du propriétaire, du salarié, du client, sont séparées par des règles de toute sorte qui visent à assurer la conformité du fonctionnement de l’entreprise au modèle unique qui lui est assigné. La liberté des parties, la liberté même de l’entrepreneur d’organiser comme il le veut le rapport entre le capital, le pouvoir et le marché, est déniée. La même séparation vaut dans le domaine de l’information. Des « murailles de Chine » doivent prévenir toute prise illégale d’intérêts, par exemple entre une banque d’investissement et une société de gestion, entre une banque introductrice de titres en Bourse et un service d’analyse, etc.

Le principe du conflit d’intérêt est l’inverse du principe sur lequel le système coopératif est bâti ; l’un prône la réunion du propriétaire avec le producteur et/ou le client, dans l’esprit même de la coopération, l’autre fait un crime de leur union. Les principes sont de nature politiques. Le principe de la société comme un tout s’oppose au principe du marché souverain. Ils sont irréconciliables, et toute tentative de les ménager l’un et l’autre est institutionnellement vouée à l’échec, juridiquement dangereuse, politiquement contestable. La situation d’initié structurel de l’administrateur et de l’élu coopératif doit être revue selon les principes de gouvernance qui préviennent les conflits d’intérêt. Mais c’est là leur faire perdre leur fonction, leur spécificité et leur intérêt. Mais c’est là nier la singularité de la coopération et du mutualisme. Au-delà du conflit d’agence entre actionnaire et sociétaire, il y a là un problème fondamental, auquel le thème de la professionnalisation des administrateurs, s’il peut utilement développer une sensibilité jusqu’alors absente au risque civil et pénal du mandataire social, ne répond pas seul.

Pour une entreprise coopérative, pour une mutuelle, les nouvelles règles en vigueur en matière de gouvernance multiplient les sources d’insécurité juridique, et de conflit potentiel entre les parties. Elles la fragilisent, elles peuvent la condamner. Car l’entreprise coopérative, dans sa vision du bien commun et au service de l’intérêt collectif, est fondée sur l’institutionnalisation du conflit d’intérêt. Non seulement elle ne s’attache pas à la prévenir, sinon par la qualité des personnes, et par la durée ou la rigueur des mécanismes de cooptation. Elle est fondée sur la participation à ses instances de ses clients, manifestation pour elle de la proximité, recherche du lien et renforcement de l’appartenance. Et elle repose sur l’honnêteté de ses élus contrôlés par leurs pairs et mûs par leur intérêt mutuel, sous la menace de leur réputation. Au nom de l’intérêt de ses clients, elle utilise toute l’information dont elle dispose, sans murailles de Chine et sans confidentialité, et néglige souvent le caractère contractuel de la relation. Le privilège de l’implicite et de la confiance personnelle l’éloigne des obligations de conformité à des règles venues d’ailleurs. La faible conscience de ses dirigeants des risques civils ou pénaux encourus du fait de leurs responsabilités peut les confronter à des surprises désagréables.

Des contraintes comptables et réglementaires contre nature

Les exemples des coopératives de distribution, celui de coopératives agricoles, parlent d’eux-mêmes ; les dérives de la technostructure s’appropriant l’outil commun conduisent souvent à l’abandon des principes fondateurs et de la légitimité de la coopérative. L’application des règles édictées par l’autorité de contrôle va dans le même sens et donne des arguments ou des prétextes à la technostructure. Les banques coopératives sont soumises, de manière générale, à des règles rigoureusement identiques à celles qui s’appliquent aux autres banques. Le principe de l’égalité de traitement s’applique en Europe dans toute sa rigueur. D’origine, de nature, d’objet divers, ces dispositions sont généralement adverses à l’entreprise coopérative, notamment parce qu’elles ne tiennent aucun compte du mode particulier de constitution de son capital et de ses réserves, de son modèle d’organisation spécifique, du contrôle à plusieurs niveaux qu’exercent ou sont supposés exercer les sociétaires..

Cet exemple bancaire s’applique dans d’autres domaines. De manière anecdotique, mais illustrative, la remise en cause du modèle français des appellations des vins, qui substitue des noms de cépage, tels que «  merlot », « chardonnay », « cabernet franc », etc. aux noms de villages, de terroirs ou de châteaux,  tend à enlever aux caves coopératives leur monopole de fait sur les appellations locales.

De manière plus générale, à partir de 2005-2006, la conversion des entreprises à un nouveau système comptable, nommé « IFRS », résultant de la décision de l’organisation mondiale des experts comptables et commissaires aux comptes, l’International Accountant Standard Councel, ou IASC, a resserré considérablement leurs relations avec le marché financier ; cotée ou non, chaque entreprise dépend désormais pour son bilan, dans des proportions certes valables mais importantes, de la cotation des différentes catégories d’actifs qu’elle détient  ou sur lesquels elle est engagée. L’effet est majeur et décapant ; même les mutuelles ou les coopératives les plus rétives à la cotation, les plus éloignées des marchés financiers, le voient s’installer par un détour imprévu au cœur de leurs comptes, il fait leur bilan, il transforme leur résultat d’exploitation, et les normes comptables qui donnent à tout actif, à tout engagement du bilan, sa valeur actuelle de marché, aboutissent d’une certaine manière à ce que toute société soit cotée sur un marché financier.

L’adoption des comptes aux normes IFRS n’est pas la seule contrainte qui touche au cœur de leur spécificité les entreprises coopératives et menace les modalités de leur constitution financière.

La notion de traçabilité, qui renvoie la responsabilité de la qualité sanitaire et alimentaire d’un produit jusqu’au producteur, et directement à lui, enlève à la coopérative une partie de l’efficacité de la mutualisation qu’elle opérait entre producteurs ; l’alignement tant critiqué sur la moyenne, et souvent la moyenne basse de la production, se trouve progressivement mise hors-jeu par les techniques de suivi, de marquage, d’individualisation de la production ; le mécanisme coopératif n’est plus un écran total entre le producteur anonyme et le consommateur final.

La perspective d’une nouvelle révolution verte, telle que l’appellent les observateurs alarmés de la réduction de la biodiversité, de l’épuisement des sols, de la réduction des rendements et des productions céréalières, la pression accrue sur la production végétale, a déjà pour conséquence une plus grande disparité des méthodes de culture, des intrants, des modes de vente. Le système coopératif est monolithique dans sa préconisation d’une industrie agricole faisant sans compter appel à la chimie et à la génétique. Intolérant à l’agriculture « bio », complice de la manipulation organisée par les industriels sous le nom d’agriculture raisonnée, la coopération se voit directement mise en cause par les révélations successives sur les compromis passés avec les industriels de la chimie, des OGM et des manipulations génétiques ( voir « Enquête sur une scandale français », 2006 ). La captation réglementaire des semenciers, pour supprimer la gratuité de la reproduction végétale et faire payer un droit de péage aux producteurs de fruits et légumes, aurait-elle été possible sans les coopératives ( voir «  La propriété des semences, un exemple de captation juridique », Shabanm Anvar, thèse de doctorat) ?

Dans le domaine prudentiel applicable aux établissements bancaires, les exigences de solvabilité adoptées à la suite des travaux du Comité de Bâle I puis II présidé par M. Alexandre Lamfalussy ( ratio Cooke ) ont renforcé la pression sur les résultats. La mise en place de nouveaux ratios, dans le cadre de Solvency II, va dans ce sens. Jusqu’au dernier moment, la notion de capital social coopératif, de fonds propres variables, représentés pour l’entreprise coopérative par des parts sociales, non par des actions au nominal fixe, est demeurée en dehors des nouvelles normes comptables ( les IFRS ) ; les sociétés coopératives auraient été des entreprises sans capital ! L’alerte a été chaude, et elle aura servi de leçon ; au détour de dispositions en apparence anodines, parce que purement techniques, c’est l’existence même des entreprise coopératives qui peut être en question, ou se trouver rayée d’un trait de plume au dix-huitième alinéa d’une disposition générale de nature comptable ou prudentielle. Il est significatif qu’un débat sur les fonds propres des coopératives, apparemment clos, est rouvert en 2009 à la suite de la crise ; alors que les établissements coopératifs n’ont été pour rien dans le déclenchement et l’aggravation de la crise, ils pourraient bien en être les premières victimes, s’il se confirmait que le recours aux parts sociales va devenir impossible !

D’une autre manière, les évolutions techniques engagées pour parachever le marché unique, améliorer les conditions de la concurrence, de la transparence des offres et des conditions, et surtout faire bénéficier le consommateur européen des services bancaires et d’assurance d’une réduction des prix, vont dans le même sens ; la plateforme de paiement SEPA ( système européen de paiement automatisé ) par les coûts qu’elle induit et surtout les contraintes de fonctionnement qu’elle imposera, est un autre facteur de la centralisation et de la disparition de l’autonomie technique des banques régionales. De manière convergente, dans le domaine de la gestion des risques bancaires (qu’ils soient systémiques, de crédit, ou opérationnels) le principe de la centralisation de la prévention a été adopté.

De la conformité à la centralisation .

Dans la mesure où le respect de règles formelles, indifférenciées, s’impose à tous les établissements quel que soit leur statut et quels qu’en soient les effets, la banalisation est en cours.  Le principe de la confiance doit se plier au formalisme de la norme et de la règle. L’appartenance est remplacée par la conformité. L’implicite cède devant l’explicite, l’utopie de la transparence anime le régulateur, la forme juge le fond, et le processus doit assurer la qualité de la décision..

La décentralisation est l’une des bases de la coopération. Proximité avec les territoires, démocratie des sociétaires, boucle courte et réactive des clients et des collaborateurs, … cette base là aussi est en question.

Dans le domaine de la surveillance des opérations, de la lutte contre le blanchiment d’argent et la fraude fiscale, l’obligation de conformité à des règlements détaillés et formels a été adoptée. Les banques coopératives ont été longtemps réticentes à s’aligner sur les pratiques des banques centralisées ; les injonctions de la Commission bancaire, parfois exprimées avec force, voire rendues publiques comme ce fut le cas dans le groupe des Caisse d’Epargne en 2005, ont modifié cette situation. Le cas précis de la centralisation des risques, condition de l’adoption d’un modèle de contrôle et de gestion du risque de la banque jugé satisfaisant par l’autorité de contrôle, est significatif ; il ne peut que réduire la capacité de décision et l’autonomie des entités décentralisées.

L’effet cumulé de ces évolutions rapides, qui se sont succédées à un rythme accéléré depuis moins de vingt ans, a sans doute été sous-estimé par les établissements coopératifs. Car elles font système. Car leur ensemble fait bouger les grands équilibres et modifie la substance même de l’entreprise coopérative, au point de poser la question ; à partir de quelle exigence, de quel degré de formalisme et de conformité, invoquer une quelconque différence entre société coopérative et société par actions a-t-il un sens ?

Les systèmes de contrôle, les obligations de déclaration, la désignation obligatoire de responsables nationaux, rendent plus difficile ou plus illusoire le fonctionnement d’un système «  bottom up ». Le système de mise en jeu de la responsabilité des mandataires sociaux impose cette centralisation ; il donne à la signature unique du dirigeant une valeur exceptionnelle. Le principe de la décentralisation subit la règle du contrôle des risques. Il est encore plus violemment atteint par la cotation, qui appelle la personnalisation du pouvoir et de la responsabilité. La notion de « banque régionale de plein exercice » est vidée de son sens par les exigences du contrôle.

Il vaudrait la peine à cet égard de mettre en question les formations à la gestion, aux techniques marketing et commerciales, prodiguées aux administrateurs et aux élus dans les entreprises coopératives ayant atteint ou dépassé une certaine taille. Les formations données aux administrateurs des banques coopératives, et qui en font de sous-banquiers vaguement frottés de ratio, de rating, de canaux de distribution, de ROE et de TRI, aboutissent seulement à conforter le pouvoir des dirigeants salariés et des techniciens. Un administrateur, un Président, armé de son seul bon sens, est capable de s’opposer à ce qui heurte le sens commun, ou d’imposer ce qui va d’évidence ; un administrateur ou un Président imbibé de techniques bancaires a perdu toute capacité à s’opposer aux techniciens et à rappeler que le banquier en eux est au service du client et de la collectivité qu’il représente. Il était juge, il devient complice. Il était supérieur, du fait de l’élection, du fait de sa propre réussite professionnelle, dans son métier ; avançant sur la pointe des pieds dans un territoire qui n’est pas le sien, mais dont les portes lui ont été entr’ouvertes, il n’est ni juge, ni supérieur, les bénéfices de l’élection lui sont perdus comme ceux de l’autorité de la fonction ; il n’a plus que l’infériorité de la compétence, les lacunes de sa technique, et la fausse raison de la conformité.

Derrière la valeur dite toujours actuelle du projet politique, les difficultés de son expression se sont accumulées. Ces difficultés sont à la fois opérationnelles ( par exemple, comment concilier le principe de la décentralisation et les exigences du régulateur quant à la centralisation des risques et du modèle de pilotage du risque ? ), commerciales ( par exemple, comment concilier une relation personnalisée, de confiance, avec les obligations de déclaration et le formalisme exigé pour la lutte contre le blanchiment de capitaux ? ), institutionnelles ( par exemple, comment concilier le mode actuel de sélection des administrateurs avec la prévention des conflits d’intérêt ? ) Y répondre est une question de survie.

Une pente irrésistible ?

Placées devant des contraintes aussi lourdes, doublées d’échéances prévisibles, voire certaines et proches, les entreprises coopératives se sentent entraînées sur une pente irrésistible, diverse selon leur maturité, leur secteur, leur région d’origine, mais partagée par toutes ; celle de la banalisation, celle qui tend à en faire des entreprises comme les autres, jugées selon des critères communs, en fonction d’objectifs communs.

Ce danger de conformité, donc de banalisation, est réel. Il n’avait rien d’inéluctable. Pourquoi faut-il que des règles, dont une partie est incompatible avec les fondamentaux des entreprises coopératives, dont une autre partie modifie gravement leur fonctionnement, dont la dernière partie est inutile ou indifférente dans leur cas, s’appliquent à elles ? Pourquoi les entreprises coopératives de banque et d’assurance, premières touchées, les coopératives de production et de distribution, n’ont-elles jamais porté le débat au niveau qui paraît être naturellement le sien ; le niveau des principes, et le niveau de la diversité des systèmes, des modèles et des pratiques.

Que s’est-il passé ? Les dirigeants actuels des sociétés coopératives ont reçu un patrimoine avec pour mission de le transmettre plus grand, plus riche et plus fort. Dans un environnement transformé, sur un terrain de jeu multiplié, avec des arbitres et des règles du jeu différents, ils s’y sont engagés avec une seule certitude ; pour préserver l’essentiel, il fallait que tout change. Il le fallait, pour préserver le seul vrai patrimoine que la coopération doit à tous les siens ; la capacité à agir.

Que s’est-il passé ? Confrontées à des principes et des logiques nouveaux, les établissements coopératifs ont tenté de concilier leurs propres principes et leurs logiques d’origine, avec des effets quelquefois complexes. Dans l’histoire récente des établissements coopératifs, trois phénomènes ont joué un rôle sans doute disproportionné par rapport à leurs effets : le principe de discrétion, la volonté d’agir, et la fierté collective.

Le principe de discrétion.

«  Ce qui fait du bruit ne fait pas de bien, ce qui fait du bien ne fait pas de bruit » ; ce principe paraît dépassé, en ces temps de posture humanitaire obligée, ce principe semble toujours dominer l’entreprise coopérative dans ses rapports suspicieux avec le monde extérieur. La société coopérative a vécu sous deux principes ; «  pour vivre heureux, vivons cachés », et «  laissons dire, laissons faire, nous nous débrouillerons toujours ». La discrétion se combine avec une grande confiance en soi, et parfois, l’opacité avec une excessive assurance. Ces deux principes émanent d’une culture séculaire, territoriale et corporative, profondément enracinée dans le milieu coopératif, qui veut que l’entreprise coopérative tienne son milieu. Ils sont malheureusement inopérants et même contre-productifs dans le contexte européen et international tel qu’il s’est organisé depuis plus de vingt ans.

Corps intermédiaire existant et puissant s’il en est, l’établissement coopératif n’a pas ou très peu utilisé la force du corps social qu’il rassemble – les quelques dix millions de sociétaires mobilisables. Une situation politique particulière peut être invoquée à ce sujet. La France, tout particulièrement en Europe, vit dans la perspective de la loi Le Chapelier ; «  entre l’individu et la Nation, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, il n’y a rien ». Pour la majorité des élus locaux, régionaux, nationaux, européens, pour la majorité de ces représentants de la société civile qui s’arrogent, à travers différentes associations, une autorité morale sans mandat et sans représentativité, l’entreprise coopérative est suspecte de vouloir reconstituer ces corps intermédiaires qui séparent la Nation contre elle-même, de représenter des intérêts corporatistes, bref, d’être illégitime. D’où la prudence, d’où la retenue dans toute expression de force, d’où cette attitude constante ; se faire oublier, qui va jusqu’à nier la dimension militante du mutualisme ou de la coopération, jusqu’à gommer la dimension alternative de la proposition du capitalisme coopératif.

Cette attitude explique la défiance à l’égard du monde intellectuel en général, des économistes et des universitaires en particulier. Sans doute les uns et les autres ont-ils généralement accordé peu d’attention à un système présenté comme marginal, et à un modèle qui semblait avoir vécu. Sans doute aussi le refus de tout parisianisme, la fuite devant le centre, l’autorité, ont-t-elles éloigné les entreprises coopératives de ceux qui font l’opinion et notamment celle des élus et des décideurs.

Faut-il y ajouter un refus assez général de la théorie, et une pudeur étonnante, qui fait des établissements coopératifs des maisons mystérieuses pour le plus grand nombre, parmi les plus fermées pour le journaliste, l’enquêteur ou l’analyste ?

Trois faits en témoignent :

- les intermittences de l’action régulière, dédiée, constante, de représentation et de lobbying des établissements coopératifs, pour rencontrer, informer, alerter, avec les élus ( par exemple, les membres du groupe parlementaire d’économie sociale ), même si l’on peut souligner la journée sur la gouvernance coopérative organisée par le GEBC en décembre 2005 et le récent congrès organisé conjointement par l’AISAM et l’ACME en 2006 (« Capitalizing on Mutuality, Bruges, 18 – 21 Octobre 2006), qui constitue une première avancée dans ce domaine;

- l’absence, considérable, de toute mobilisation par les établissements coopératifs des sociétaires et du corps social. A aucun moment il n’a été réellement envisagé de mobiliser cette force considérable. Les dirigeants des établissements coopératifs auraient-ils eu peur de la force qu’ils pouvaient déclencher, et ont-ils eu peur d’être emportés par une force en mouvement qu’ils n’auraient pas su contrôler ? La question mérite d’être posée, tant la ressource stratégique que constitue le sociétariat a été, à cette occasion comme en d’autres, délibérément négligée et inemployée, tant l’opportunité de ranimer le mouvement coopératif comme une force sociale a été manquée ;

- la faible ouverture des entreprises coopératives au dialogue et à l’échange avec des mouvements qui, d’une autre manière, parfois de manière critique à leur égard, travaillent sur des sujets et à partir de fondamentaux proches, qu’il s’agisse de l’école de l’économie sociale, de tous les groupes alternatifs, et jusqu’aux groupes altermondialistes, écologistes ou aux organisations non gouvernementales. L’absence notable des sociétés d’assurance dans le monde associatif, et l’opposition à l’inscription dans le droit français du principe de l’action de concert, autrement nommée «  class action », en sont les récentes expressions.

La coopération n’est plus ni militante ni missionnaire, elle est gestionnaire. Peu soucieuse de convaincre, d’attirer, de faire adhérer, elle semble consacrer ses plus grands efforts à s’aligner tant bien que mal sur des règles qui ne sont pas faites pour elles, une conformité qui la blesse, un impératif gestion qui la dispense de se penser.

.

La conversion gestionnaire

Dans les années 1970 et 1980 encore, une majeure partie des coopératives ne savaient pas ce qu’était un compte de résultat, et la notion de bénéfice leur était tout simplement inconnue. La notion de « trop perçu » la remplaçait avantageusement, pour les sociétaires coopérateurs tout au moins. Il s’agissait d’équilibrer les comptes, de développer l’activité, de satisfaire les coopérateurs ; la coopérative ne poursuivait aucun objet qui lui soit propre, et qui s’exprime dans un compte de résultat, un bénéfice, un taux de croissance. Les coopératives de distribution, comme les coopératives agricoles et afro-alimentaires, frémissent encore d’histoires savoureuses à ce sujet ; tant qu’il y a avait de quoi payer les salaires, les dîners du conseil et le verre aux sociétaires, la coopérative allait bien.

Avec une brutalité qui n’a pas été sans ruptures et mouvements internes, avec une réussite qui mériterait d’être davantage observée, les coopératives ont réussi en une dizaine d’années, à peu d’exceptions près, à se convertir à l’impératif de gestion. Elles se sont converties au capitalisme du résultat bénéficiaire. Elles ont mis leur bilan en ordre, elles ont travaillé leur compte de résultats, et elles ont appris à réaliser des bénéfices à la hauteur des leurs ambitions, parce qu’ils en étaient les moyens. Le compte d’activité et de résultat par sociétaire-coopérateur, les calculs de productivité et la pression sur les approvisionnements les sous-traitants, le coefficient d’exploitation, les frais généraux et les taux d’équipement par client, sont entrés dans le vocabulaire quotidien des coopérateurs ; et les modes de rémunération et d’incitation des salariés des coopératives sont devenus de plus en plus dépendants de leurs résultats commerciaux, au point de reproduire et parfois de dépasser les dispositifs des sociétés commerciales en la matière. La fiction du régime «  un sociétaire, une voix », n’en est pas sortie indemne ; dans la plupart des coopératives de distribution, des coopératives agricoles, des coopératives industrielles, les coopérateurs ont été de plus en plus différenciés selon ce qu’ils apportaient et ce qu’ils faisaient gagner à la coopérative. La dépossession progressive des assembl »es générales était écrite dans lenouveau mode de gestion, elle n’a pas manqué de se développer jusqu’à ses conséquences ultimes ; la cotation d’un ensemble représentatif de l’ensemble des activités commerciales et de la richesse accumulée.

Cette conversion était sans doute au service de la volonté d’agir, puisque seuls les résultats bénéficiaires et la mise en réserve des bénéfices donne capacité d’agir sur les marchés, pour investir, procéder à des acquisitions externes, accompagner sa croissance interne. Mais elle a également transformé cette volonté d’agir. Les objectifs propres à la coopérative l’ont progressivement emporté sur les objectifs extérieurs. La satisfaction des sociétaires, l’enrichissement ou le développement des sociétaires ont progressivement été relègués au second plan, tandis que la croissance, l’enrichissement et l’accélération de la coopérative devenait l’objectif ultime, sinon le seul. De manière paradoxale, une plus grande ouvertue au marché a signifié le repli de la coopérative sur elle-même, et sur le souci de persévérer dans son être.

De sorte que l’impératif gestion a bien souvent signifié fusion, centralisation, professionnalisation, mais aussi dépossession, perte de contrôle, absorption de la coopération par les agrégats de gestion, banalisation de ses processus et de ses méthodes ; l’irruption des consultants dans un milieu qui leur était instinctivement hostile, ne trompe pas sur l’étendue de ce processus de normalisation et d’indifférenciation. De sorte que l’objet même de la coopérative s’est trouvé transformé par la mise en place d’indicateurs de plus en plus rigoureux, organisant la compétition interne des dirigeants salariés, déterminant les comparaisons externes, et tendant à faire de l’entreprise coopérative une entreprise comme les autres, jugée comme les autres sur ses résultats financiers, à la recherche comme les autres d’une maximisation de son résultat annuel.

L’illusion perdue de la marginalité

Confrontée aux directives européennes de plus en plus précises et contraignantes visant au progrès du grand marché unique des biens, des services et des capitaux, prise dans le mouvement européen de réglementation de la concurrence et de standardisation des organisations et des pratiques de gouvernance, la coopération a choisi de rentrer dans le rang, dans l’espoir d’adopter une posture sans conséquence en demeurant dans la marginalité, une marginalité qu’à la fois la taille des entreprises coopératives, l’exposition de leurs métiers, et surtout l’inflation de la règle et du contrôle, leur rendent impossible.

Alors que certains prônaient une manière d’insurrection, fondée sur l’irréductible différence séparant la société par actions de l’entreprise coopérative, faisant appel aux militants de la coopération pour s’opposer à toute disposition hostile, gênante, ou simplement contraignante, le pari de la majorité des coopérateurs a consisté à laisser passer l’orage, en jugeant publiquement que les décisions européennes étaient généralement compatibles avec la vie de la coopérative, en déclarant tout bas que les règlements n’engagent que ceux qui se sentent engagés. Faut-il y voir la trace persistante d’un vieux fonds d’anarchisme régional ou d’irrédentisme local, particulièrement prononcé dans les coopératives agricoles ou les SCOP ? Le résultat est connu. Alors que la mobilisation des sociétaires, un lobbying collectif structuré et permanent, aurait sans doute abouti à faire reconnaître la diversité des modèles d’entreprise privée comme une force européenne, et consacrer la coopération comme modèle européen à part entière, les divisions internes du mouvement, la faiblesse des structures européennes et des organisations transverses à la coopération, malgré les travaux du GEBC, ont abouti à ce que les directives concernent toutes les entreprises, alignées de fait sur la société par actions, sauf en quelques points critiques sur lesquels la coopération menacée dans son existence même a su négocier des aménagement à la marge ( par exemple, en 2003-2004, quand les parts sociales ont été menacées de ne pas être considérées comme des fonds propres au titre de la réforme des normes comptables dites IFRS ).

La coopérative est une société par actions comme une autre, excepté quelques petites différences ; c’est le message implicite que sa posture européenne, ou plutôt son déficit de posture européenne, a communiqué.

L’inverse est probablement vrai ; la coopérative emploie les techniques, les capitaux, les organisations d’une société par actions, mais elle les emploie dans un but différent, au service d’une vision différente de son rôle, avec une ambition collective différente.

Vouloir se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, prétendre effacer sa différence pour demeurer inaperçue ; la coopération a joué sa partie, sans représentation significative à Bruxelles, sans véritable délibération collective et décision politique, sans stratégie d’influence. En des temps où chaque organisation est interrogée sur sa légitimité et doit se prononcer sur sa mission, l’erreur stratégique est de taille. Elle n’a pas fini de se payer.

La transformation de l’environnement humain

Les origines du paradoxe coopératif, et peut-être de son effacement historique de nos sociétés européennes, ne résident pas seulement, et même pas surtout, dans les dérives internes,  elles ne procèdent même pas de l’inévitable montée des intérêts particuliers au sein d’entreprises qui peinent à assurer la balance entre le pouvoir démocratique issu de l’élection, et le contrôle des professionnels sur des activités de plus en plus réglementées, diversifiées, complexes. Les transformations du milieu, de l’environnement économique et social, ont été, sont, et seront décisives. Ont été déterminantes dans la naissance et le développement de l’idée et des pratiques coopératives ; sont déterminantes dans la réussite des entreprises qui se réclament du statut, aussi bien que dans l’essoufflement du mouvement et la panne idéologique des militants ; et seront déterminantes pour un renouveau qui libérerait les virtualités inclues dans le projet et dans la vision, mais auquel les mouvements récents de l’opinion, de la société et des économies ont accordé peu de place.

Un environnement public marqué par la primauté de l’Etat et des choix politiques de la communauté nationale, un environnement social marqué par la foi majoritaire dans le salut terrestre par l’action collective, un environnement économique marqué par la tension dynamique entre le marché et la société, ont dessiné le champ d’extension de l’entreprise coopérative. La disparition rapide et sans préavis de cet environnement au profit d’une société de marché, dans laquelle le modèle de la concurrence, des prix et de la mobilité a revendiqué et pris la primauté sur l’Etat et la Nation, sur la société, et désarmé les espoirs de salut collectif, bouleversent les conditions de la pertinence et du déploiement des entreprises coopératives.

Emanation du collectif, fondée sur la discrimination des mêmes sur la base de leur salut commun, la coopération s’est développée dans des milieux de faible mobilité géographique ou professionnelle. Artisans, commerçants, patrons de père en fils ; enracinement de la lignée au voisinage immédiat du village, de la terre ou de la ville d’origine. Ces circonstances rendaient manifeste la solidarité intergénérationnelle ; chacun savait ce qu’il devait à ceux qui l’avaient précédé, qui avaient travaillé et bâti pour lui, chacun pouvait se projeter dans une situation meilleure où ses descendants bénéficieraient de ce qu’il aurait construit. Cette situation a été bouleversée par la mobilité géographique, plus encore par la mobilité professionnelle, qui met à mal les anciennes solidarités communautaires et familiales, même au sein de la famille resserrée, mais qui détruit plus sûrement encore la solidarité entre générations ; quand il suffit de déménager, de passer les frontières pour commencer une autre vie, nul n’est plus sûr de ce qu’il transmet, mais plus personne n’est certain que construire, travailler, s’engager, bénéficiera avant tout aux siens, sur son territoire et dans son métier. Le rapport au collectif s’en trouve distendu, voire effacé ; il est improbable que l’effort consenti pour le collectif bénéficie aux siens. Les facilités de l’argent public rompent les solidarités intergénérationnelles. Les désordres de l’assistance dégradent l’estime de soi, effet direct de la responsabilité d’autrui. A chacun donc de retirer un bénéfice immédiat de son action. L’incertitude du lien dans le temps détruit quelques-uns des fondamentaux de la relation coopérative.

La coopération s’est enrichie en enrichissant les siens, elle s’est développée en développant ses territoires, et elle a gagné en faisant gagner ses communautés d’appartenance et d’action. La formule est facile, elle est historiquement fondée. Il ne lui manque que la reconnaissance du rôle majeur de l’Etat, comme pilote et comme distributeur des opportunités dont les coopératives vont être en quelque sorte les agents de mise en œuvre, avec une efficacité souvent extraordinaire. Enracinée dans sa communauté, implantée sur ses territoires, et pour durer, et pour réussir avec eux, la coopération a pu multiplier les externalités invisibles dans un contexte peu exigeant sur les résultats financiers, parmi des institutions à la fois attentives et souples, et sous le parapluie protecteur de systèmes publics qui garantissait tout acteur contre les dérives majeures. Les métiers de la banque et de l’assurance étaient trop sérieux pour être laissés à des entrepreneurs, ils étaient dans la main de l’Etat, et ils y étaient bien ( ce pourquoi le mot même de stratégie est une réalité toute nouvelle parmi les banques et les sociétés d’assurance ; la Direction du Trésor ou le SLF faisait leur stratégie ). La fonction de l’agriculture et de la pêche était trop essentielle – nourrir la population ! donner accès à tous à une alimentation des qualité à bas prix ! – pour être laissée aux intérêts privés et à la loi des actionnaires. Dans d’autres pays, la santé était un service trop vital pour s’organiser autrement que dans la coopération de réseaux de professionnels également intéressés à améliorer leur service et à progresser professionnellement. Dorénavant, c’est dans les résultats mis en réserve, c’est dans la concurrence et c’est à travers les mécanismes de marchés ouverts que la sécurité doit être recherchée. La performance de gestion est la condition de la survie ; le résultat financier est l’indicateur qui supplante tous les autres ; les externalités ne justifient plus rien et ne pardonnent plus rien, les institutions régionales ou nationales elles-mêmes n’ont plus le pouvoir d’exempter des ratio, des contrôles et des reporting.

La coopération a pu survivre et se développer dans des relations croisées parfois serrées avec des organismes professionnels, d’autres coopératives, des institutions locales ou régionales. Le maillage des coopératives de distribution, des coopératives agroalimentaires, de certaines coopératives artisanales ou industrielles, des coopératives de banque et d’assurance, vaut à cet égard un examen attentif ; c’est le maillage de réseaux économiques infra-politiques, d’intermédiaires structurants les intérêts locaux, régionaux, nationaux, dans cet ordre et avec cette préséance ( voir à ce sujet un ouvrage éclairant ; « Les coopérateurs », par Patricia Toucas, Editions de l’Atelier, Paris 2005 ). La tenue du territoire, reposant sur des règles implicites, était un objectif en soi. L’implication des coopérateurs et des dirigeants dans la vie locale, sportive, associative, etc., y contribuait. Le territoire ou le métier jouaient comme une appartenance commune, facilitait la résolution des conflits, instituait un principe d’intérêt supérieur commun. Chaque acteur est à présent appelé à poursuivre son propre intérêt, à éviter les confusions et les mélanges.  L’appartenance n’autorise plus rien que la règle n’ait fixé préalablement ; et même, ce que supposait l’appartenance, la discrimination en faveur des siens, les avantages divers pour les plus proches, les plus fidèles, les plus engagés, est devenu prohibé au titre de règles et de normes qui privilégient les droits de l’individu, contre le collectif.

Dernière transformation, et non la moindre ; le marché est devenu non seulement le repère, mais la langue unique de l’économie. Tout acteur, coté ou non, société par action ou non, voit ses prix, ses taux, sa valeur déterminée par les mouvements des marchés. Ce qu’ont préparé les agences de rating est entré dans les faits ; plus aucune entreprise n’est hors marché. C’est une révolution pour des entreprises coopératives qui avaient remplacé la loi de l’offre et de la demande sur un marché ouvert par un consensus sur les prix et les conditions en des milieux fermés. Et c’est une question pour l’avenir ; la banque la plus coopérative, demain, pour des clientèles fragilisées, voire paupérisées, n’est-elle pas celle qui a pris les dispositions, notamment en matière de plates-formes industrielles, y compris en matière de délocalisations, pour offrir les prix les plus bas ?

Les effets économiques de ces transformations sont connus ; ouverture des marchés, montée du niveau de la concurrence par les prix, réduction progressive des structures locales, régionales, désengagement des institutions, individualisme, mobilité inédite des milieux dirigeants. Le plus important est sans doute l’annexion par la classe des actionnaires financiers des dirigeants d’entreprise, à travers les mécanismes de participation à la création de valeur tels que les stock-options, les retraites par capitalisation, etc. Ils n’ont pas laissé les entreprises coopératives indifférentes, bien au contraire ; car ils ont été puissamment relayés par les règles et les techniques.

Le rêve d’un présent infini

Si la crise de la coopération est d’abord la crise du rapport entre l’individu et le collectif, elle n’est pas moins la crise du rapport au temps qui traverse les sociétés occidentales, et pas seulement elles.

A vrai dire, ce n’est là qu’une autre manifestation de la crise de l’individu. Là où le lien entre les ascendants et les descendants était manifeste et d’ailleurs vérifié dans la vie quotidienne, là où la projection naturelle de l’individu sur ses descendants et la force du lien du sang déterminaient le sens des efforts, du travail et du progrès, ces liens se sont défaits, ces liens ne commandent plus le sens d’une vie, ils ne fournissent plus la clé du rapport au passé et à l’avenir.

Des systèmes de protection sociale, tels qu’ils ont été mis en place en France depuis 1947, puis des systèmes d’assistance, tels que la socialisation forcenée de l’Europe les a multipliés depuis vingt ans, ont tous travaillé dans le même sens ; qu’aucun incident ou accident de la vie individuelle ne soit à la charge des proches, des parents, des enfants, de la famille. Sous un objet manifeste – assurer l’autonomie de l’individu par la prise en charge collective – se jouait un objet profond – libérer chacun des engagements ou des servitudes de nature familiale pour le vouer plus sûrement à l’économie. Les représentations de la mobilité individuelle, sexuelle et affective, telles qu’elles ont envahi les media et le champ public depuis vingt ans, ont amplifié un mouvement de rupture, de déliaison, que traduit bien la multiplication du nombre de logements occupés par des personnes seules dans la France et dans l’Europe des années 2000 ; deux fois plus de logements dans ce cas, et un phénomène essentiellement concentré sur Paris et sa région se diffuse à toute la France ( non sans rapport avec un taux de divorce par rapport au nombre de mariages qui dépasse 50 %). Et si chaque maison de retraite accueille ces grands vieillards qu’enfants et petits-enfants ont oublié, parfois depuis des décennies, un phénomène déjà à l’œuvre dans les grandes villes canadiennes, celui des enfants ou jeunes adolescents perdus, sans responsables parentaux identifiés, connus ou seulement présents, se développe également en Europe.

Loin d’être limitées au domaine privé et familial, ces ruptures se retrouvent dans le champ professionnel. Le rôle de l’organisation, du système, de la normalisation, est à cet égard crucial. Les identités professionnelles sont en recul, sinon en disparition, du fait d’abord des transformations rapides des savoirs, des techniques et des organisations qui les mettent en œuvre, plus sûrement du fait là encore de la mobilité professionnelle et institutionnelle qui semble de rigueur. De la perspective de l’emploi et du métier à vie, nous sommes passés bien au-delà de réorientations professionnelles possibles ou souhaitables, à l’incapacité de développer un projet professionnel et personnel dans le temps. Dans ce contexte, toute notion d’appartenance à un corps de métier, toute identité professionnelle durable, tout lien collectif avec une communauté de travail sont réduites à des opportunités, deviennent inconsistantes, ne fournissent plus les structures et les liens durables qui permettaient en retour la construction d’une identité ( comme travaillent toujours à la constituer les SOCAMA, sociétés de caution mutuelles professionnelles ).

L’ensemble à l’évidence met à mal quelques-unes des conditions essentielles de la démocratie, mais aussi de la coopération, et d’abord la projection commune dans le temps de ceux qui se savent un devenir commun, et d’abord l’engagement dans la recherche du progrès à long terme, pour les siens et pour sa communauté. C’est tout de suite qu’il faut des résultats, tout de suite qu’il faut obtenir satisfaction, tout de suite et pour soi qu’il faut voir les résultats de son action ; tout ce qui est pour plus tard est perdu, tout ce qui est pour les siens n’a pas de sens, est pour les autres, pour tous, et sera perdu. L’objectif de transmission intergénérationnelle de l’outil collectif perd de son sens. Et il perd de son sens parce que la perspective de voir l’outil servir à la communauté – laquelle ? -, à la profession – pour combien de temps ? – ou à la collectivité locale – définie comment ? – perd elle-même beaucoup de son sens.

L’idéologie de la mobilité

Les qualités qui étaient celles des actifs financiers, la liquidité, la mobilité, l’anonymat, la fluidité, sont devenus celles de la vie. La réversibilité de tous les engagements, la liquidité de tous les liens et de toutes les appartenances, la mobilité géographique, familiale, morale et spirituelle affirmée contre tous les déterminismes, ceux des origines comme ceux de la foi ou de la famille, la fluidité de tous les mouvements, de tous les choix, réduits à leur effet sur la fortune, le revenu, ou les prix, sont l’objet d’une morale nouvelle, d’une doctrine assénée par l’industrie des représentations européennes, et d’un conformisme galopant. Il est mal venu d’être né quelque part ; interroger quelqu’un sur ses origines devient suspect, depuis que les origines sont insignifiantes. Quant à avouer une foi, ou une fidélité ! Se sentir lié, tenu par quelque engagement que ce soit est une marque d’archaïsme, de conservatisme borné ; tout contrat a un prix, tout lien et tout engagement peuvent se liquider à un prix convenu. Comme l’analyse le sociologue américain Zigmunt Bauman, l’idéal de flexibilité partout vanté signifie en fait la disparition de tout engagement durable. Quitter son amie par un SMS et se faire licencier par e-mail semblent le vécu exemplaire de la modernité. S’agit-il vraiment d’un idéal ?

Cette idéologie de la mobilité n’est pas indifférente à la croissance, et même à la surabondance matérielle qui caractérisent nos sociétés, et plus sûrement modèle les aspirations du monde. Car la mobilité de tout et de tous concourt à la mobilisation de toutes les ressources pour la croissance. Dans le livre «  La mobilisation infinie » ( Le Seuil, collection Points, 2000) , Peter Sloterdijk illustre la mobilisation intense, sans précédent, qu’effectue l’économie quand sa primauté est affirmée sur tout ce qui pouvait la contenir, la dériver ou la dominer ; foi religieuse, idéologie politique, civilisation, famille, etc. Ce mouvement exige la liquidation de toutes les structures collectives, comme la coopération, qui limitaient l’autonomie dévorante du sujet désirant en l’insérant dans le réel social. Et ce mouvement caractérise la mondialisation, plus que la mobilité géographique des biens, des services et des capitaux à laquelle elle est trop souvent réduite. La mondialisation est d’abord la mobilisation de toutes les ressources du monde, d’abord au profit de l’Occident colonial et investisseur, dorénavant au profit de l’idéal de croissance sans limites et de surabondance généralisée. Que cet idéal soit impossible à atteindre, qu’il puisse être la source du ressentiment, de la colère, puis de la violence, est un autre débat – sans doute le premier des prochaines années.

Face à cette idéologie, enracinée dans la croyance aux vertus du doux commerce, assénée avec les moyens des marchands et des banquiers, soutenue par la puissance de tout modèle neuf, jamais éprouvé et peu confronté encore à ses effets, les discours sur l’enracinement, sur la proximité, sur l’engagement, sont souvent inaudibles. Comment s’en étonner, quand les images de la vie ( espaces Internet, jeux video, séries TV, TV réalité ) sont devenues plus vivantes que la vie elle-même ? Plus encore ; ils paraissent hors de propos, inactuels, archaïques. Et ils le sont d’autant plus que le contraste est violent entre le substrat d’un discours coopératif peu ou pas renouvelé, et des techniques, des pratiques des affaires, voire des comportements personnels, développés au sein des entreprises coopératives, pleinement intégrés aux marchés, tout aussi mobiles et volatils, tout aussi contractuels et désengagés que les autres.

Il faut sans doute aller plus loin ; dans la mobilisation des ressources, des liens et du capital culturel ou structurel au profit de l’abondance, de la croissance et de la satisfaction, il faut discerner le processus de liquidation à l’œuvre. Ces ressources que nous consommons avec frénésie feront défaut à l’avenir. Ces liens que nous dénouons contre un bénéfice immédiat ne se reconstitueront plus à l’identique. Ce rapport aux origines qui assurait la projection sereine dans le futur ne se rétablira pas. Et ces identités, ces communautés forgées par les épreuves du temps et l’habitude du débat commun, se renaîtront pas. Cette liquidation est une condition de la croissance sans limites, sans doute. Elle a pour champion la société par actions, et pour Sésame ouvre toi le marché, qui réduit chaque chose, chaque relation, chaque singularité, à l’élément le plus banal, le plus commun et le plus universel, en même temps que le plus signifiant, son prix.  Et elle assure dans le même mouvement le triomphe de la société par actions, et le vertige du vide qui se creuse, d’un mouvement qui ne conduit nulle part, de l’isolement qui suit l’ivresse  des départs sans but.

L’ensemble de ces transformations de l’environnement, telles qu’elles ont pu s’engager au cours des trente dernières années, a crée les conditions de l’avènement de la société par actions. En elle, les éléments majeurs de l’idéologie de la mobilité et de la mobilisation infinie trouvent leur pleine expression. En elle, peuvent se réaliser les nouveaux dogmes de la religion séculière de la croissance et de la surabondance promise à tous. Il n’est pas certain en revanche, que l’excès même de l’idéologie sur la réalité ne constitue pas un piège redoutable pour l’entreprise par actions, comme pour l’ensemble de la forme entrepreneuriale. Car si le mouvement a la force du désir individuel, il ne peut que rencontrer vite et fort les limites du collectif.

Et c’est à cette confrontation entre un mouvement invoqué, apparent, de liberté individuelle et de triomphe du libéralisme économique comme séparation avec le collectif, et la mise en place d’une économie souterraine du pouvoir, du collectif et de la détermination, que seront dûes les formes pertinentes du futur, et c’est dans cette confrontation qu’il faut lire, au-delà des ruptures récentes de l’environnement de l’activité humaine, l’émergence d’un nouveau rapport entre l’entreprise et le social, entre l’individu et le collectif.

0 trackback

Voici la liste de liens se référant à cette note : Un monde en voie de disparition ?.

URL de trackback de cette note : http://blogs.lexpansion.com/cooperative-2012/2011/07/05/un-monde-en-voie-de-disparition/trackback/

1 commentaire

Merci pour cet article copieux et très intéressant. Etant acteur du monde coopératif et travaillant depuis plusieurs années sur cette forme d’entreprise, je partage beaucoup de votre diagnostic. Je trouve par contre que vous ignorez « ce qui bouge en vrai » dans la coopération. La question par exemple, pour ne parler que de ça, de l’adoption du statut de SA dans la croissance externe est au coeur des préoccupations des groupes coopératifs. Mondragon, qui conduit sur la durée son « expérience » coopérative non seulement en a conscience mais travaille dessus, et nous montre combien la coopération est par construction attachée à une culture territoriale et que le modèle ne peut se reproduire qu’à condition qu’il y ait un socle à la fois de connaissances et d’expériences. Le modèle dominant dont vous dites à juste raison je crois qu’il a encombré les esprits des dirigeants coopératifs, encombre aussi celui des salariés et du public. Ainsi, lorsqu’un groupe coopératif dit « voulez-vous prendre des parts de capital social? », les salariés réfléchissent et répondent « non! ». La contradiction de notre temps est que si la coopérative n’existait pas, les hommes de bonne volonté l’inventeraient car elle est sur le papier la forme la plus efficace pour associer entreprise et société. Mais lorsqu’on dit « elle existe déjà », beaucoup s’évertuent à démontrer qu’elle a fauté (ce que vous dites), et quand on dit « réinventons-là », il n’y a plus beaucoup de candidat. Le consensus est en gros « Voilà une excellent modèle », mais « mieux vaut critiquer ses réalisations que de se coltiner de le faire vivre ». Je témoigne qu’il y a dans les grands groupes coopératifs comme dans les Scop, et un peu partout dans le monde des femmes et des hommes qui inventent les formes coopératives de demain. Sachons les reconnaître et parfois, aussi, les saluer… ils ont plus besoin d’encouragements que de critiques…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Pub

A propos du blog

La coopération est-elle l’alternative moderne à la nationalisation ? La coopérative est-elle un gâchis de capital, une forme dépassée du capitalisme ? Coopérative, cooptation et connivence vont-ils toujours ensemble ? La coopération est-elle socialiste ? Je suis sociétaire… faut-il en sortir ? Coopération, capitalisme, concurrence, économie sociale et solidaire… comment s’y retrouver ? Identité, territoire, enracinement… la coopération est-elle de droite ? Pourquoi la Poste n’est-elle pas une coopérative française ? C’est parce que ces questions se posent, et que l’actualité les pose, que « Coopération 2012 » ouvre le débat. Les candidats à la présidentielle de 2012 s’emparent, les uns après les autres, de l’idée coopérative pour en nourrir leur programme économique. Savent-ils de quoi ils parlent ? Savent-ils quelle réalité recouvre le mot de « coopération », beau et vaste comme un archipel ? C’est pour contribuer au débat, éclairer les Français, et partager une conviction, que l’Expansion et Hervé Juvin s’associent pour vous proposer « les sept saisons de la coopération ». Car la coopération n’est sans doute pas la réponse, elle est certainement l’une des réponses que devrait entendre une Europe, une France, qui ne sont pas sortis de la crise et qui ont à inventer un capitalisme intelligent, c’est-à-dire social, c’est-à-dire territorial, c’est-à-dire dirigé.

A propos de l’auteur

Commentaires récents

  • barone jacques a commenté sur A propos de l’auteur: un très bon texte bravo nous fêtons cette année les 90 ans de notre cave coopérative de vin à Pertuis...
  • Jean PHILIPPE a commenté sur Un monde en voie de disparition ?: Merci pour cet article copieux et très intéressant. Etant acteur du monde coopératif et travaillant depuis plusieurs années sur cette...
  • Anne-Sophie Boisgallais a commenté sur À propos: désolée pour la faute sur anticipés !
  • Anne-Sophie Boisgallais a commenté sur À propos: Monsieur Juvin, Etudiants en master 2 "développement territorial" à l'Ecole de Management de Normandie (Caen), nous organisons un colloque de...
  • Vandormael a commenté sur À propos: Bonjour, J'aurais aimé savoir ce que vous pensiez du communisme. Merc

Catégories