Saison 5
Les quatre secrets de la coopération
Le constat est sévère, il n’est pas injustifié, il justifie la critique et surtout le progrès qui fera qu’il appartient au passé. C’est la conviction que nourrit l’analyse de la crise actuelle, crise morale et politique plus qu’économique et bancaire, une conviction que fonde l’histoire économique et sociale, qui illustre de manière récurrente la faillite des systèmes qui se veulent universels, et c’est la conviction que justifie la découverte des secrets cachés de la coopération.
Secrets cachés, découverte radicale – remontant aux racines – et effort impératif de lucidité, aussi. Nous restons éblouis par l’histoire sainte des marchés parfaits. Nous avons vécu un moment particulier de l’histoire de l’économie et de nos sociétés, nous restons éblouis par ce moment, un moment dans lequel le potentiel de la coopération paraît proche de l’épuisement, et plus encore, dans lequel son discours paraît hors de propos, comme les invocations aux valeurs paysannes qui continuent de nourrir le rituel de tant d’assemblées générales annuelles pour tant de sociétaires désabusés. Ce moment est celui où la force singulière du mouvement du marché semble étouffer toute alternative. Malgré les réserves, les réticences et les failles, malgré les débats propres aux vieilles Nations lentes à se laisser dépouiller de leurs prérogatives, non seulement le marché financier est devenu le système de l’économie, mais le prix de marché est devenu le système de la société. Des relations amoureuses (de l’échange des femmes ou des hommes ) au choix de sa résidence, de ses engagements, de ses croyances, et jusqu’à l’attribution de sa bienveillance et de ses charités, chacun de nous et nos sociétés dans leur ensemble confient au marché ce qui était il y a peu confié à la foi religieuse, politique, ou au simple savoir-vivre. Le marché dispose de la civilisation, de la culture, et il tend à produire ce qui est dans sa logique ; à réduire toute singularité au commun, c’est-à-dire au prix. La marchandisation poursuit de ses foudres séculaires la singularisation ( comme l’écrit Lucien Karpik ; « la singularité se poursuit dans la culture et se perd dans le marché » ; voir à ce sujet « L’économie des Singularités, Gallimard, 2007).
Dans ce mouvement, qui pourrait s’appeler tout simplement la modernité, un très ancien savoir, une très vieille croyance plutôt, celle du doux commerce cher à Montesquieu ( L’Esprit des Lois, titre IV ), celle du transfert des passions ruineuses de la guerre, du pouvoir ou de la conquête vers l’enrichissement et la satisfaction personnelle, celle de l’apaisement des passions par l’argent, le contrat et l’échange, s’épanouissent et produisent des conséquences à vrai dire inattendues. La plus étonnante est sans doute que le marché financier donne naissance à un modèle de vie, à une morale, et à une société. L’économie qui était encastrée dans la société dispose de la société, ou du moins prétend en disposer. Pas n’importe quelle économie ; celle de la croissance sans limites, celle aussi de la primauté des prix et des quantités sur tout facteur d’ordre social ( primauté dans laquelle Karl Polanyi a cru déceler les raisons des deux guerres mondiales du XXè siècle, en raison du déracinement et de la perte des repères humains qu’elle aurait déterminés auprès d’individus qui n’y étaient pas préparés… ) Sous l’emprise des promesses de la croissance sans limites, la mobilisation du travail, des énergies, des savoirs et des techniques humaines atteint des niveaux improbables et stupéfiants. Le salariat moderne est un assujettissement de l’être entier à l’activité économique auquel nous n’avons pas été préparés, auquel les générations de paysans attachés à leur terre étaient impréparées, et qui les aurait laissés démunis. Qui se souvient que voici cent cinquante ans, cinq générations, un éclair, le salariat était l’exception dans une Europe vouée au travail de la terre, dans une France qui comptait ses usines ! Plus est le moyen du plus ; il faut travailler plus pour désirer davantage. Et nous sommes tous en proie à ce vertige de l’insatisfaction dans la surabondance, à un désir de mobilité, à un appétit de mouvement, à une férocité de la concurrence, dont nul n’avait rêvé avant nous. Je revois le jardinier de La Couvertoirade, disant avec méfiance ; « Paris, j’y suis allé à mon service militaire, je n’y suis pas retourné, ça n’est pas pour moi. Ici, ça me vaut mieux. » Ils sont des millions à croire que non seulement La Couvertoirade ne vaut plus rien pour eux, mais que le monde seul vaut pour eux – le monde, c’est-à-dire désormais nulle part.
Liquidité, mobilité, réversibilité de tous les engagements, rupture de tout lien, de toute racine, désinsertion des relations, déliaison de l’individu avec tout collectif, grand jeu avec les identités, les masques sociaux et les appartenances, désenfouissement de l’être soumis à transparence, acharné à ne se trouver que dans la vitesse, dans la mobilisation de ce qui fut et de ce qui tenait pour liquidation immédiate, à s’affirmer comme grand liquidateur de ce qui l’a fait et ses pères et les générations avant lui ; ce modèle de la modernité ne marche pas sans caillou dans la chaussure, et l’un de ces cailloux est la coopération. Indétermination de tous, non discrimination, interdiction des références à l’identité, à l’origine, à l’appartenance ; ce modèle de l’effacement de toute singularité, de réduction de toute différence à son prix et à sa négociation, au contrat qui en assure le transfert et la paisible jouissance par son nouveau propriétaire, n’est pas de mise dans la coopération, qui unit les mêmes.
L’archaïsme de la coopération, ou sa sauvagerie, est sa première arme. Car ce sont des sauvages dont il s’agit – des sauvages qui ont gagné leur bataille. Tel directeur général d’une des plus puissantes coopératives au monde avait pour habitude de dire ; « j’ai toujours gagné parce que là où les concurrents prenaient la porte, je prenais la chatière ». En effet. Ce sont des sauvages parasitant, court-circuitant, dynamisant l’ordre établi qui ont fait le succès des premières coopératives ; des sauvages qui ont obtenu en bloquant des supermarchés, en coupant les routes, en occupant les sous-préfectures, d’entrer dans un jeu qui n’était pas pour eux. Des sauvages encore qui ont emporté à la pointe du discours et de la conviction l’adhésion et l’assentiment de leurs coopérateurs. Des sauvages tout autant, qui mobilisent les moyens du marché pour des fins qui ne sont pas celles du marché, et qui vont plus loin dans l’exigence, dans la responsabilité vis-à-vis de leurs associés, et qui ne sont pas solubles dans le marché. Cette sauvagerie, cette barbarie, sont loin de nous, loin de ce Président de banque coopérative qui interdisait l’emploi du mot « militant », loin de ce dirigeant de coopérative de distribution qui expliquait comment parler toujours à ses sociétaires, ne jamais les laisser parler ? Cette sauvagerie, cette barbarie, sont l’âme de la coopération. Elle n’est pas moderne. Elle n’est pas conforme. C’est en cela qu’elle a de l’avenir, en cela qu’elle sauve, et qu’elle réconcilie chacun avec ce qu’il est secrètement, qu’elle rompt avec les conformités du bien et avec l’illusion plus grave encore de l’expulsion du mal.
A – La démocratie est une force
« Le gouvernement représentatif assure plus efficacement la mise en ordre du Tout que le pouvoir indiscuté n’y parvenait, parce qu’il repose sur la participation de tous ; le droit des individus les associe plus étroitement que leurs anciennes appartenances obligatoires, parce qu’il leur laisse négocier contractuellement leurs intérêts privés et parce qu’il mobilise la raison des citoyens ».
Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie,
II ; la crise du libéralisme
Comment faire tenir ensemble le marché et la société ? Comment permettre, dans une économie de marché, de la concurrence et de l’initiative privée, que les préférences éthiques et les valeurs irréductibles au marché s’expriment et se transmettent ? Comment concilier la recherche du profit maximal et le respect de l’obligation morale ? La question a fait l’objet de maints travaux académiques, elle a mobilisé quelques-uns des penseurs du temps, de Durkheim à Karl Polanyi, elle a suscité fort peu d’intérêt chez les économistes, qui s’en sont pour la plupart tenus à la vision réductrice de l’économie de marché, pur produit de la concurrence par les prix. La société coopérative prétend pour sa part y apporter une réponse différente, en instaurant une limite à l’illusion de l’idiot rationnel, l’acteur individuel à tout moment commandé par la quête de la satisfaction maximale, et en dépassant le modèle de progrès par la concurrence, qui repose sur l’alternative simple, ou simpliste ; être client d’une firme ou ne l’être plus, être actionnaire ou ne l’être plus. Dans ce modèle, l’information communiquée par le consommateur comme par l’actionnaire vit sur le mode binaire ; y être ou ne pas y être ; acheter ou ne pas acheter ; rester ou sortir ; être in ou être out, et rien d’autre, aucune possibilité de se faire entendre, d’émettre un avis, simplement d’être reconnu autrement que par son achat ou son non-achat ;.
Pour la coopération, cette limite est celle de la démocratie participative, elle repose notamment sur le principe « un homme une voix », mais tout autant sur la proximité qui rend effectif le risque de réputation, sur l’obligation de loyauté et de préservation de la confiance. Le pari de la coopération rejoint ici celui de la démocratie moderne, comme la caractérise Marcel Gauchet au sortir de la religion et de la monarchie ; obtenir par le consentement éclairé de chacun ce que l’autorité tentait de faire la contrainte et la peur ; élever le choix individuel au rang de principe souverain de l’union sociale et de la décision collective, à travers la délibération, la conviction, puis l’adhésion, au lieu de valoriser la soumission à un ordre supposé supérieur parce que venu d’en haut. N’est-ce pas la découverte du XXè siècle, au sortir de cette illusion suprême de la politique qu’a été le totalitarisme nazi et stalinien ; les démocraties, apparemment si faibles en elles-mêmes, seulement fortes de l’adhésion de tous leurs membres, l’emportent sur des régimes à la fois si bien construits, et si soucieux d’imposer et de contraindre, faute de pouvoir précisément associer et faire adhérer !
« En être ou ne pas en être » ; si la société par actions fonctionne sur le mode de la concurrence de tous contre tous, exprimée dans ce choix binaire, supposé résumer la relation avec ces parties prenantes éminentes que sont l’actionnaire minoritaire, le salarié et le client, la coopérative fonctionne sur celui de la démocratie, c’est-à-dire de l’élection et plus encore, de la participation. Ce mode est celui de l’expression organisée, diversifiée, capillaire, des sociétaires en double qualité d’apporteurs de capital et de clients. Et la démocratie envisagée sous ce mode participatif se révèle une force, un atout stratégique et une ressource concurrentielle aussi inattendues que considérables.
Chacun a sa place dans la coopération, chacun des coopérateurs est chez lui dans l’entreprise coopérative, et la participation signifie bien autre chose que le rituel des assemblées générales ; que chacun puisse donner son avis et le faire entendre. Cette participation est l’inverse de la concurrence et de la relation binaire « dedans ou dehors ». Quels qu’en soient les résultats concrets et la mise en œuvre effective, elle vise à établir une communication riche, multiple et personnelle entre sociétaires, clients, et entreprise. Elle a pour déterminant la limitation des droits de vote par personne, ou le « un homme, une voix », pour fondement idéologique le refus de séparer dans la même personne, le client, le coopérateur, voire dans certains cas le collaborateur. Ce que la vision dominante de l’économie sépare, ce que la version actuelle du libéralisme dissocie, l’entreprise coopérative le réconcilie, et prétend y trouver une supériorité de fonctionnement notable. Et ce n’est pas pour cette raison que la coopération est menacée de disparaître, c’est même l’une des raisons de sa pertinence, de sa performance et de son assez remarquable résilience ; le vieux débat entre modèle concurrentiel et modèle relationnel, le débat renaissant entre la banalisation par le marché et la singularisation par l’identité n’est pas clos. Le modèle relationnel à survécu à tous les excès des marchés, aux effets de mode et à la banalisation, et le choix par la relation, le modèle de développement par le tissu relationnel interpersonnel, la confiance qui y préside et qui en résulte, valent bien certains des atouts communément vantés du modèle de concurrence. Il se peut même qu’il lui soit supérieur, en raisons des multiples externalités positives qu’il dégage pour les siens et pour son milieu.
« Voice, Exit et Lie », ou les aventures du progrès
Le modèle de la concurrence pure et parfaite suppose la réduction de tous les biens ou services en concurrence à un dénominateur commun ; le prix de marché. La réduction de toutes les particularité des produits répondant à un besoin identique ou remplissant la même fonction, à une quantité et un prix, est la condition de l’arbitrage du client, et de la comparabilité de tous les produits disponibles ; elle remédie à l’incertitude du choix, elle limite l’asymétrie d’information ou l’inégalité dans les dispositifs du jugement. Dans ce prix, s’expriment toutes les qualités, toutes les fonctions du produit ou du service, en même temps que toutes les attentes et toutes les opinions des acheteurs.
Nous en sommes au point où, entre les trois solutions qu’ont trouvées l’animal politique et l’agent économique, telles que les a identifiées Albert Hirschmann, ( in « Exit, Voice and Loyalty : response to decline in firms, organizations and States », Fayard, 1975 ), l’engagement gratuit pour un avenir meilleur est le plus décrié ( voice ), le plus méprisé, et quelquefois aussi le plus inutile. Inutile, tant les possibilités de contournement ou de dispense se multiplient ; inutile surtout, tant il est facile d’aller voir ailleurs en votant avec ses pieds, tant le modèle de la concurrence en vigueur entre offres commerciales s’est étendu aux offres des services publics, et jusqu’aux systèmes politiques. La mobilité désengagée entre les systèmes et l’arbitrage permanent entre les produits et services sont un privilège heureux pour quelques-uns ( exit ), comme les réfugiés fiscaux en montrent l’exemple, alors que la fraude, le contournement ou le jeu avec le système s’imposent pour le plus grand nombre dans le monde, et aussi en Europe. Nous en sommes au point où le triangle de Hirschmann est pris en défaut ; plutôt que « Voice, Exit et Loyalty », mieux vaudrait dorénavant analyser « Voice, Exit et Lie », tant détourner le système est devenu commun pour qui ne peut ni en bénéficier, ni le quitter ; il s’agit quelquefois de survivre.
L’extension du régime de marché a cette conséquence imprévue ; le modèle de la concurrence, qui veut que le client mécontent vote avec ses pieds, et achète un autre produit, ou va trouver un autre fournisseur, s’applique de plus en plus directement à un système politique qui se plaît désormais à vanter l’attractivité de ses territoires, la compétitivité de ses systèmes, voire traite ouvertement de son offre publique, mais suggère par la même que la mobilité des acteurs est légitime, et qu’il existe une attitude politique plus efficace que l’opposition à un régime ou une politique détestés, c’est la fuite vers un autre régime et une autre politique, ailleurs dans le monde. Il n’y a là rien que de très logique ; si l’origine, si l’enracinement, si l’engagement territorial et la responsabilité collective ont perdu toute signification, pourquoi voter, quand il est si simple de déménager ? Appliqué jusqu’à son terme, ces principes trouvent leur conclusion logique ; si le peuple ne vote pas selon ce que les experts déterminent être son intérêt rationnel, il suffit de changer le peuple – la vieille plaisanterie des politologues trouve des exemples inattendus dans la chronique contemporaine des errements des démocraties post-majoritaires, ces démocraties où la majorité ne détermine plus la loi que la conformité enserre.
La seconde mondialisation, celle de la mobilité infinie et en temps réel de l’information et des mouvements de capitaux, dont la cotation des marchés boursiers en continu est le symbole le plus emblématique, a changé la condition économique du client comme celle du collaborateur, elle n’a pas laissé indemne notre condition politique et notre citoyenneté, elle n’épargne pas davantage la démocratie comme nous l’avons connue. La transformation essentielle introduite par la financiarisation est la capacité et la facilité de la sortie du système et du territoire ; la mobilité géographique des individus est une condition de leur mobilisation à la poursuite des opportunités de bonheur qui leur sont présentées, en réalité au service de la croissance infinie. Chacun se voit enrôlé au service de cette guerre de la croissance, non seulement de son plein gré, mais avec une adhésion totale, celle de l’envie, celle du désir inassouvi. La faculté de choisir son territoire, de choisir ses racines, est l’une des modalités de cet enrôlement. Il ne s’agit plus de combattre et de lutter pour les générations futures, sur ce territoire et dans ce système ; il s’agit de déterminer sur quel territoire et quel système trouver le bonheur, et sa condition essentielle, l’enrichissement. Il ne s’agit plus d’emporter son territoire à la semelle de ses souliers, il s’agit de disposer de partout, à tout moment et en n’importe quelles circonstances, de toute l’information sur son patrimoine, de toute la capacité de mobiliser ce patrimoine, et de toute faculté de liquider ce patrimoine. Les migrants de jadis partaient encombrés de malles-valises, les vêtements cousus de pièces d’or ou de pierres précieuses, et chargés de tout ce qui revêtait valeur universelle. Les migrants d’aujourd’hui partent avec pour unique Sésame leurs cartes de crédit et leurs numéros de compte bancaire ou le numéro de téléphone de leur gérant monégasque. Le monde leur est un terrain de jeu unique, à la seule condition que les outils de communication fonctionnent. A ce jeu, chacun se trouve tout doucement dépossédé de son identité et de la certitude de soi. Le défaut de sûreté de soi caractérise un état de l’individuation paradoxal, où la place du hasard, de la conjoncture, des aléas du marché, dispose des existences d’une manière que d’autres collectivités, ou nos collectivités, en d’autres, temps, n’auraient jamais acceptée.
L’extension accélérée de ce modèle est présentée comme le triomphe du régime de la concurrence, et comme une composante du progrès incessant de l’économie et de la capacité à croître. Sans doute. Mais il ne s’ensuit pas que la qualité des prix, que la capacité à préparer l’avenir et que l’intégration des signaux venus du marché s’y trouvent également réalisés. En réalité, tout indique que la concurrence sur les marchés est un régime de progrès pauvre, limité, et inefficient. En réalité, tout indique que le consommateur ne dispose que de moyens extrêmement pauvres et limités pour se faire entendre dans un système de concurrence de marché, en fait de concurrence par les prix, et que l’essentiel des raisons d’achat d’un produit, comme l’essentiel des souhaits d’amélioration ou de progrès est irrémédiablement perdu pour la firme en concurrence, à partir du moment où le seul message réel du client est son départ – c’est-à-dire aucun message.
Notre passé, comme le discours de la coopération sur elle-même, continue de nous suggérer que la condition économique et politique générale est « Voice ». En qualité de consommateurs, nous aurions capacité de nous faire entendre des entreprises. En qualité d’actionnaires, nous aurions la capacité de voter pour ou contre leurs décisions. En qualité de citoyens du monde, nous aurions capacité à faire prévaloir nos choix de qualité de vie. Tout le suggère, de la montée en puissance des associations de consommateurs à l’invocation des sociétés à leurs valeurs, et jusqu’à l’activisme actionnarial, ou bien au vote par correspondance, par lequel les actionnaires sont supposés faire entendre leur voix et participer à la décision. La réalité est bien différente. A travers ce que Michel Foucault a analysé comme « dispositif », carrefour de media, de publicité, de discours dominant, d’attitudes valorisées, les entreprises se sont mises à l’abri de leurs consommateurs, ont entrepris de retirer leurs marques de l’arène du débat public et se sont sanctuarisées. Au nom de la croissance, au nom de leur intérêt confondu avec l’intérêt général, au nom du bien apprécié par la marche des affaires, elles se sont placé au-delà de leurs clients, de sorte que le prétendu mécanisme de la concurrence qui trouve son déclenchement dans la satisfaction-insatisfaction du client s’est en réalité inversé ; c’est l’entreprise qui décide ce que veut le client, ce à quoi il a droit, ce qu’il peut et ne peut pas choisir, c’est l’entreprise qui gère ses représentations de la satisfaction, qui lui fabrique ses désirs et ses passions, et c’est l’entreprise qui fabrique des fausses alternatives, en réalité des choix fermés, où le choix entre A, B et C, quand A,B et C voient toutes leurs caractéristiques homogénéisées pour ne plus se différencier que par d’infimes variations de packaging, de composition ou de marketing, est l’équivalent d’un non-choix, ou plutôt de l’oukase ; « il est interdit de ne pas choisir entre les trois produits en rayon ». N’est-ce pas le propre de tous les fournisseurs de services sur Internet, et n’est-ce pas de manière plus systématique le propre des prestataires de service de haute technologie, du téléphone cellulaire à la TV haute définition ou au GPS automobile ; ne pas offrir de solution de dispense, de retour en arrière, retirer au client toute liberté de, simplement, s’en passer ? Le développement de l’addiction comme modèle de croissance mériterait plus de considération qu’il ne lui en est généralement accordé…
Sous couvert d’organisation, de rationalisation, de performance, de protection du droit commercial, l’entreprise est en congé de la contestation, du débat et du commentaire. Elle ignore ce qu’elle ne domine pas, au point que la concurrence n’est qu’une fiction orientée dans la plupart des secteurs de l’industrie et de la grande consommation. Et elle menace le fonctionnement du marché, au point que l’économie néo-classique n’est plus qu’une fiction, et les conditions qu’elle pose à la pertinence des prix de marché, des conditions marginales, exclues de la majorité des relations économiques.
La réalité du monde économique combine « Exit » et « Lie » ; une immense capacité de l’entreprise institution à mentir sur ses buts, ses comptes, ses gammes et ses projets, une seule manière de manifester leur existence pour les clients et les actionnaires non dominants, l’exit.
Peu sensible à un Nord-Américain, pour lequel la solution du mensonge, de la fraude ou du contournement est difficile voire impensable, la voie de l’abstention, du recul intérieur et du retrait, paraît promise à un avenir fulgurant, pour tous ceux qui n’ont pas de solution de départ, trop riche pour n’avoir rien à perdre, trop pauvres pour avoir les moyens de partir. La voie d’un délitement des démocraties, et d’abord du consentement à l’impôt, est ouverte ; elle tourne le dos à la voie nommée « légitimité ». Car c’est bien la délégitimation de l’action publique, due notamment au gâchis de l’argent public et de la gestion publique, qui en est la cause la plus manifeste. Le tournant le plus significatif à cet égard a été pris par les politiques locaux et régionaux lorsque tous se sont lancés dans ces démarches dites « d’attractivité du territoire ». De quoi s’agit-il, sinon de faire venir de l’extérieur ceux, hommes, capitaux et techniques, que l’on a renoncé à trouver ici ou à produire ici ? Et de quoi s’agit-il, sinon de reconnaître à l’exit sa fonction majeure d’aménagement du territoire et d’équilibrage public, non par l’engagement et la participation, mais par le droit à sortir d’un système qui semble moins favorable pour entrer dans celui qui promet de l’être davantage ?
Faut-il ajouter que la perspective d’un « exit » généralisé comme système politique mondial n’introduit pas seulement une confusion regrettable entre le domaine marchand et le domaine public, elle est aussi et très vite sans issue ? D’abord parce que, du même mouvement, elle promet le bénéfice de l’écart, de la différence, et contribue à le réduire, de même que sur un marché concurrentiel ouvert, l’intensification de la concurrence aboutit généralement à la banalisation des offres, en aucun cas à leur différenciation. Ensuite et surtout, parce qu’exit n’est pas une perspective possible en matière de milieu et d’environnement. Nous n’avons que ce monde. Nous sommes sur cette planète, sans sortie possible. La figure de l’exit ne nous est pas permise, ou plutôt ; le seul exit, c’est la mort. Ici, le politique mesure que la planète est une. Ici, le politique sait que nul ne peut échapper, que nul ne peut sortir, que l’argent même ne permet pas de quitter le jeu, et qu’il faut ou qu’il faudra bien se battre. En matière de milieu de vie, et de survie, ni exit, ni lie ne fournissent la moindre solution viable à moyen terme à la question lancinante de notre survie collective ; de gré ou de force, le retour de Voice est inscrit dans tout agenda politique.
Au-delà de la concurrence
De Paul Bairoch à Stiglitz, de l’école de la psychologie des investisseurs à celle des effets du chaos, c’est un pavé dans la mare de l’analyse néo-classique, de l’équilibre de Marchal ou de Samuelson ; la concurrence n’est pas le régime unique du progrès économique. Il n’est même pas sûr qu’il soit le meilleur indicateur permettant aux entreprises d’agir dans le sens du progrès, du moins quand il est seul, du moins quand concerne des produits ou services complexes, en évolution ou en transformation, qui répondent à des besoins ou satisfont des attentes également diverses et complexes, et sur lesquels l’information du consommateur et sa capacité à déterminer ce qui est bon pour lui sont nécessairement limitées. C’est même l’un des régimes les limités, les plus réducteurs et les plus aveugles qui soient, tant la capacité du régime de concurrence par les prix à transmettre au producteur les informations, les désirs et les souhaits des acheteurs est pauvre, tant le prix est un message pauvre, tant son modèle d’information binaire « plus cher – moins cher « et « plus vendu, moins vendu » appelle les compléments des enquêtes, des sondages, des études pour détecter les attitudes du consommateur, analyser ses préférences effectives et faire évoluer en conséquence les offres, les gammes et les produits.. Système efficace de formation des prix sur des marchés de produits matures et comparables, la concurrence est un système inefficace pour assurer l’amélioration de produits non comparables, non substituables, et dont les particularités ne sont pas limitées à leur prix de marché. Il est surtout et notoirement hors de propos dès qu’il s’agit de comparer des biens et services singuliers.
Sur des sujets aussi importants que les préférences environnementales, les soucis éthiques, sur de sujets aussi complexes que la qualité d’un service ou son mode de délivrance, la concurrence par les prix délivre un signal inexploitable parce que trop simple. Et il faut considérer que des économies qui sortent de la rareté pour entrer dans le monde des singularités ne pourront longtemps se satisfaire d’indicateurs aussi frustres et de relations aussi limitées que celles et ceux de la concurrence par les prix.
Au-delà de la concurrence, dès qu’il s’agit d’aborder dans l’action et dans le marché les singularités d’une offre, le caractère incommensurable de certaines préférences ou de certaines exigences, la coopération des sociétaires, sur la base du principe « un homme, une voix », trouve une pertinence exclusive. La faculté donnée à chacun de se faire entendre et d’agir au sein de la structure pour le progrès est la différence fondamentale de la coopérative. La faculté de chaque sociétaire à s’exprimer, à organiser l’expression collective, à demander des comptes, des explications et des justifications, représente le premier véritable atout stratégique de l’entreprise coopérative. Elle a été puissamment à l’œuvre dans l’avance que les banques coopératives ont prise en inventant la banque-assurance, dans l’avance que les coopératives agricoles ont prises en développant certaines spécialités, dans l’avance que les mutuelles ont prises en supprimant ces intermédiaires qu’étaient les agents d’assurance.
Cet atout n’est pas garanti pour l’avenir. Pour ne pas être dérangés, pour ne pas être troublés dans leur supériorité manifeste, les dirigeants et les salariés des coopératives ont manifestement tendance à oublier de mobiliser leurs sociétaires, de s’appuyer sur eux, d’utiliser leur apport – et de le solliciter. C’est une petite économie qui leur coûtera cher. Car il s’agit de légitimité, mais aussi d’efficacité. Le corps social que représentent les sociétaires est une ressource stratégique de premier ordre, elle est généralement inexploitée, et elle l’est au profit d’une arrogance technique qui banalise l’entreprise. Cette préférence pour le confort professionnel qui anime tant de salariés et de dirigeants les prive d’une ressource concurrentielle essentielle. Car l’entreprise coopérative a ses consommateurs avec elle, puisqu’ils sont à l’intérieur, puisqu’ils lui sont associés. Le potentiel de cette internalisation d’une force généralement extérieure, connue seulement à travers études, sondages et études d’impact, est aussi considérable qu’inexploité. Le culte de la compétence technique, de la professionnalisation, a dépassé son objet nécessaire. Désormais, la coopérative doit redevenir ce qu’elle est, une association d’hommes et de femmes qui veulent améliorer les produits, les services et les prix.
Une ambition démocratique
L’entreprise coopérative sera-t-elle la dernière organisation à faire vivre le principe majoritaire, quand la société politique le fait doucement mourir sous l’égide des droits individuels, de la conformité et des règles supranationales ? L’ambition démocratique était au cœur du projet des fondateurs de la coopération, elle a connu des expressions variées, parfois difficiles, elle demeure le principe essentiel de la vie coopérative. Les sociétaires votent. Il est permis de penser qu’ils ne votent pas suffisamment, qu’ils ne votent pas sur les vraies décisions, qu’ils n’ont pas vraiment le choix de leur vote ; mais ils votent. Et la majorité des suffrages emporte la décision.
Par démocratie, il faut entendre d’abord et pleinement le fait majoritaire. Par démocratie, il faut entendre ensuite le fait que tout mandat est subordonné au mandat local ; le plus puissant patron de la puissante coopérative peut être démis de tous ses mandants s’il perd la confiance de ses proches. Par démocratie, il faut entendre enfin la liberté des sociétaires de faire leur choix, et de s’en tenir à ces choix.
Le principe : « une action, une voix » fait dépendre la propriété et la conduite de l’entreprise de la partie du capital détenue. La propriété de l’entreprise, quand elle est fonction du nombre d’actions détenues, concentre le pouvoir et sépare l’entreprise de ses communautés d’appartenance. Le principe ; « un homme, une voix », généralement appliqué dans l’entreprise coopérative ( avec des exceptions ), protège l’entreprise de toute appropriation particulière ; l’entreprise est au service de tous ses sociétaires, elle ne peut être détournée de sa vocation pour travailler au service d’un seul, ou de quelques-uns. Le principe « un homme, une voix », ou celui de la large répartition des parts sociales, compte-tenu d’un plafond de détention, évite en principe tout risque de prise de contrôle par un groupe hostile au management. Ce principe organise en même temps la légitimité sociale du pouvoir et des contre-pouvoirs, puisqu’il assure une répartition étendue des parties prenantes au vote en assemblée générale, à l’élection des dirigeants ( au moins locaux et régionaux ), et à la sanction des dirigeants ( puisque tout mandat est subordonné au mandat local ).
Les conditions de la participation
Des assemblées générales qui se vident de leurs participants, des dirigeants qui se montrent sceptiques sur leur capacité à attirer, motiver et associer des administrateurs de qualité, des sociétaires qui jugent que ça n’en vaut plus la peine… A l’évidence, la participation n’est pas un eldorado dont les entreprises coopératives auraient une fois pour toutes trouvé la clé. A l’évidence aussi, la rénovation de la gouvernance, c’est-à-dire des modes de participation à la décision, d’association à la décision, de slection et d’élection des dirigeants, est à l’ordre du jour.
Les modalités particulières du vote aux assemblées et les conditions de la participation des sociétaires, qu’elles comportent le principe « un homme une voix », ou qu’elles plafonnent le nombre de droits de vote disponibles par votant, n’entraînent pas la participation effective des sociétaires.
Il faut même observer une désaffection générale. Les assemblées générales de la majorité des coopératives attirent moins de participants, elles n’attirent que les plus âgés, et bien souvent, elles attirent des assistants passifs plus que des coopérateurs engagés et mobilisés. Beaucoup en concluent à la désinsertion de l’individu dans les collectivités, qui frapperait la coopération comme elle toucherait les diverses formes de la participation à la vie démocratique, comme en attesteraient ailleurs les faibles taux de participation au suffrage politique.
Pourtant un contre-exemple est donné par la participation des actionnaires au vote et aux assemblées des sociétés par actions. Dans le cadre des réformes générales de leur gouvernance, il semble bien que les nouvelles techniques du vote à distance, du vote par Internet et des consultations variées et ouvertes, aient produit des résultats bien réels. Il semble qu’une authenticité de la participation des actionnaires à la vie de l’entreprise soit en passe d’être trouvée, en tous cas une rénovation des liens. Pour avoir anticipé, pour avoir été pionnière et souvent inventrice, l’entreprise coopérative aurait-elle perdu sa dynamique et sa capacité à se remettre en question pour avancer ?
Pour qu’elle ait sens et qu’elle soit effective, la participation suppose trois conditions ;
- que le choix soit donné. Il doit se passer quelque chose dans les assemblées ; il faut qu’il puisse s’y passer quelque chose. Un choix réel, ouvert, significatif. Trop de propositions sans alternative, trop de résolutions déjà mûries et consensuelles, trop de politique avant l’assemblée et pas assez pendant, constituent des indicateurs impitoyables d’un déficit de vie interne, ou d’un déni de participation..
- Qu’il y ait accès à l’information de manière équitable et loyale. La rétention d’information par les dirigeants salariés au détriment des élus, parfois aussi par les conseils au détriment des sociétaires, vide la coopération de son contenu. Le droit d’accès à l’information à caractère stratégique doit être formalisé, établi, respecté, et opposable à la direction.
- Que l’essentiel soit soumis au vote des coopérateurs sociétaires, et pas seulement l’élection des administrateurs ou présidents, ni les détails de la vie de l’entreprise coopérative. Les résolutions à l’initiative des sociétaires, ou d’un certain nombre d’entre eux représentant une part des parts sociales, sont le remède à la confiscation du pouvoir par les dirigeants salariés. Que cent sociétaires puissent déposer une résolution à l’assemblée générale, quelle qu’elle soit, serait un pas dans la voie d’une revitalisation des assemblées et du débat interne.
Réaliser ces conditions de la participation, rendre tout son sens à la démocratie en entreprise, suppose une réforme de la gouvernance des mutuelles et des coopératives, sans doute, mais au-delà, une nouvelle vision du rôle et de la fonction de l’entreprise coopérative. Le culte du professionnalisme, la mainmise des dirigeants salariés sur l’organisation et les choix structurants des coopératives, l’abandon aux compétences réelles ou supposées des dimensions politiques et sociales du mutualisme, ne vont pas de pair avec le progrès de la démocratie ; le chantier est ouvert, qui redonnera à la voix des sociétaires son poids et sa portée.
L’inclusion de tous dans la préparation de la décision, la fabrication en amont du consensus, la prise en charge du progrès humain, représentent le premier potentiel de la coopération pour le futur. Car elles donnent sa force et sa portée à la différence revendiquée de la coopération. Car elles postulent que meilleurs sont les clients, plus informés et plus lucides ils sont, meilleure sera la coopérative, plus performante et plus capable, en opposition avec la relation d’intérêts contraires qui est la règle entre la société cotée et ses clients. Car elles ouvrent la voie, aujourd’hui comme hier, à l’association libre et à la participation concertée comme recommencement de la démocratie.
B – Durer est un privilège
« Une coopérative forte joue un rôle d’amortisseur de crise »
Pascal Prot, Président de Champagne Céréales, AG 2010-12-28
« Dans un monde qui va de plus en plus vite, le statut coopératif est un gage de stabilité. Nous n’avons de compte à rendre qu’à nos salariés sociétaires. Nous pouvons continuer à investir dans les périodes difficiles »
Jacques Landriot, Président de Chèque Déjeuner ( Le Monde, 1er février 2011)
Le temps est ce qui manque le plus. Le choix le meilleur ne vaut rien si ses résultats ne sont pas visibles dans les trois mois, il est condamnable s’il pèse sur le résultat annuel. La crise de 2007-2009 aura-t-elle été autre chose que celle du court terme, qu a exercé sur les banques une pression telle qu’elle les a obligé à sortir de leur métier et de leur bilan ? Le long terme et la durée sont les dernières catégories de l’expérience humaine que la transformation du corps, et les moyens inouïs que nous donne la technique permettent de conquérir, sans les avoir gagnés. Car l’évolution des moyens de transport, la révolution des télécommunications, comme celle de la gestion, jouent en sens inverse ; la pression du présent, du temps réel, de l’immédiat, a envahi de place en place les domaines qui lui semblaient soustraits par nature.
La différence est marquante. L’entreprise coopérative a l’extraordinaire privilège de la durée. Ce privilège ne va pas sans obligations, ni sans risques, dont le moindre n’est pas de se dispenser de la pression et du jugement, dont le pire n’est pas se mettre en congé du réel. C’est pour avoir bénéficié de ce privilège, sans le mériter, qu’elle voit sa légitimité interrogée. C’est aussi, ou peut-être, parce qu’elle saura mobiliser ce privilège qu’elle trouvera certains des moyens de se renouveler et de faire valoir son utilité unique.
Ce privilège résulte de la petite différence née des statuts de la coopérative. Elle est dans son code génétique. Et son identité en dépend. La coopérative a le temps. Ou plutôt, n’étant pas soumise comme la société par actions opéable à la menace permanente de l’OPA, c’est-à-dire du changement de contrôle provoqué par des actionnaires mécontents, elle dispose d’une liberté d’arbitrage par rapport au délai de retour sur investissement, par rapport à l’objectif de profit qu’elle choisit de se donner et par rapport à la distribution à laquelle elle choisit de procéder ( distribution aux sociétaires qui se trouve limitée par la loi, à un niveau équivalent au taux moyen des emprunts d’Etat ). Plus qu’une préférence pour le long terme qui n’aurait pas de sens si elle aboutit à un laissez-faire insouciant en matière de gestion, c’est la capacité de gérer le temps qui constitue un avantage remarquable de la société coopérative par rapport à ses concurrents.
La première vertu du système coopératif est purement économique ; le modèle capitalistique assure une économie considérable de capital, et il place l’entreprise coopérative hors toute possibilité d’OPA ( théoriquement du moins ). Et cette vertu lui confère un privilège stratégique redoutable ; elle ne supporte pas le prix de son capital.
Nul n’a réellement chiffré l’économie réalisée du fait de ce que le Président Philippe Dupont ( Pdt du groupe Banques populaires de 1998 à 2009 ) nommait : « le bonnet magique » de la coopération. Elle est considérable. L’exemple de sociétés cotées au capital dispersé, donc en situation de cibles potentielles d’OPA, suggère qu’une part significative des ressources de l’entreprise, et d’abord l’énergie des dirigeants, est consacrée alors à des opérations anti-Opa, que la menace pèse sur l’ensemble des décisions stratégiques en multipliant la préférence pour le court terme, elle suggère surtout que certaines de ces dispositions affectent gravement la position de la firme sur ses marchés, devant ses clients, devant ses prestataires. Obligation de performance à court terme et de maximisation du résultat, contrainte de distribution de dividendes, réduction drastique de la liberté stratégique des dirigeants, autant d’éléments qui représentent un coût direct et surtout indirect énorme, un coût que l’entreprise coopérative n’a pas à supporter, et qu’elle peut donc à niveau égal de performance, distribuer autrement entre ses parties prenantes.
En termes financiers, ce privilège découle de l’impossibilité pour les coopérateurs, non seulement de disposer des réserves, non seulement de fixer librement la rémunération du capital, mais plus encore, de bénéficier de la survaleur de l’entreprise. Cette survaleur, mesurée par l’écart entre la situation comptable nette et le prix d’acquisition de l’entreprise, reflète la propension à payer une entreprise au-dessus de sa valeur nette que des investisseurs ou une autre entreprise peuvent avoir, en fonction de la part de marché à acquérir, de l’apport de compétences ou simplement de la disparition d’un concurrent. Et la logique de la survaleur est la logique de la liquidation des entreprises au profit de leurs propriétaires, qui réalisent ainsi leur fortune personnelle en vendant l’outil de travail constitué. En excluant toute captation de la survaleur par les sociétaires associés, la coopérative exclut de fait autant que de droit la vente au plus offrant, et permet que la transmission de l’entreprise s’opère de personne à personne ( au besoin,en mettant en place des formules d’aide au financement des nouveaux associés, comme l’a fait Système U avec ExpanU, qui consent des prêts aux nouveaux associés reprenant un magasin Système U à son ancien propriétaire ).
Ce privilège est souvent mal interprété. Il est entendu sur le mode de la protection, d’une moindre exigence, et peut être aisément pris pour du relâchement, voire du laxisme en matière de performance économique. Sous sa forme la plus simple, la plus désastreuse aussi, il pourrait être résumé en ; « ce qui pourrait être fait aujourd’hui pourra aussi l’être plus tard .» Il accrédite l’opinion d’un modèle sympathique, accommodant, confortable, protecteur, en définitive relâché, qui relâche la tension managériale et méconnaît cette pression de l’objectif formulé en termes de résultat, qui a fait accomplir tant de progrès à l’entreprise privée et qui l’a posée en modèle achevé d’organisation.. Sous cette forme, ou sous la forme plus générale du défaut de contrôle des sociétaires, il est très directement à l’origine de cette critique majeure, formulée tant par des auteurs anglo-saxons que par certains auteurs européens ; l’absence de mise en cause des dirigeants en raison de la faiblesse de leurs résultats serait la raison d’un gâchis de capital ou d’un sous-emploi du capital et des réserves des établissements coopératifs, résultant en une moindre croissance économique générale.
Il faut inverser ce discours, et la vision qui le supporte. A la vision naïve et réductrice d’un privilège défensif, apportant le confort et réduisant l’exigence, il faut substituer la vision dynamique et conquérante d’une exigence supérieure, d’un modèle qui demande plus parce qu’il apporte davantage. A la vision protectrice du relâchement, il faut substituer la vision historiquement vérifiée d’une utilité supérieure, d’une validation sociétale du service et de la valeur apportée, au-delà de la relation client ou de la relation sociétaire. Il faut reconnaître dans un modèle qui assume ses engagements à long terme, et d’abord sa propre pérennité, celle de son offre et de son utilité, un niveau d’exigence supérieure, parce que plus globale, moins réductrice et moins arithmétique, que celui que suppose un modèle dominé par le résultat à court terme. C’est seulement dans cette perspective que le modèle coopératif révèle la dynamique secrète qui l’a animé pendant tant de décennies, et que quelque chose de son potentiel demeure actif, voire explosif, pour les années à venir.
A la base, le sociétariat
Le privilège de la durée est tout entier issu de la spécificité juridique et financière de la part sociale, non cessible sur le marché secondaire, dont le transfert est subordonné à l’agrément de l’entreprise, qui se trouve non attributaire des réserves non distribuables.
C’est parce que le coopérateur renonce à une part de rémunération de son capital, qu’il renonce à la valorisation de ce capital sur le marché secondaire des titres qu’il détient, au titre de la survaleur, qu’il renonce à avoir sa part des résultats mis en réserve et qu’il renonce à ses réserves ad nutum, que l’entreprise coopérative a le privilège de la durée ; ses dirigeants semblent parfois avoir oublié à qui ils ont dû une tranquillité d’esprit, et quelquefois un confort, auxquels leur performance est étrangère.
Ce pacte fondateur de la coopération, qui équivaut de la part du coopérateur sociétaire à un renoncement à la qualité de copropriétaire au profit d’une qualité d’associé, ou de son équivalent, permet seul d’apprécier ce que signifie le privilège de la durée, ce qu’il engage, et ce qui le juge. Contrat social entre les coopérateurs, la mise en commun de capitaux destinés à constituer les fonds propres de la coopérative, mais surtout la non distribution des bénéfices, qui sont et demeurent propriété de la coopérative, en réalité propriété indistribuable et inaliénable des coopérateurs, mais surtout la renonciation explicite des coopérateurs à vendre leur entreprise commune, quelles que soient par ailleurs les règles de la vente, pour s’en partager le prix, place l’entreprise coopérative à l’abri de la pression du court terme, à l’abri de tout risque d’offre publique d’achat, à l’abri de toute exigence spécifique d’un, de plusieurs ou même de tous ses sociétaires.
La valeur de ce privilège est considérable, et rarement analysée, plus rarement encore mesurée.
C’est d’abord le privilège de n’être pas opéable. Ce privilège a un prix, qui pourrait être calculé en fonction des moyens déployés par les sociétés cotées au capital dispersé susceptibles d’être rachetées. Ce privilège a une valeur, celle de la capacité des parties prenantes à se projeter à long terme dans leur histoire avec la coopérative, parce qu’ils savent, tous, à de titres divers, que leur relation avec la coopérative ne dépend pas d’un mouvement d’humeur de la Bourse, d’un raid financier, ou du caprice d’un ou de quelques actionnaires capables de rallier une majorité de votes en assemblée. La coopérative est protégée, non contre elle-même, mais contre les ambitions ou les dérives de ses dirigeants, dans cette mesure au moins ; ils ne peuvent pas la vendre, ils ne peuvent pas aliéner son patrimoine, et ils sont soumis à la ratification de leurs sociétaires – pas seulement en théorie, en droit.
C’est ensuite le privilège de pouvoir prendre des positions à moyen ou long terme, et de tenir ces positions. L’entreprise coopérative demeure l’une des rares structures organisées capables de prendre des paris et de porter ces paris quelle que soit la conjoncture, quelle que soit la marche apparente, favorable ou contraire, des affaires. Cette capacité devrait lui valoir une avance significative en terme d’innovation, de développement d’offres et d’utilités nouvelles. Cette capacité est partiellement utilisée, sans doute parce qu’elle incite au confort et à la satisfaction des positions acquises. Là encore, le devenir de la coopération passe par une inversion ; l’inversion d’un privilège détourné pour le confort des salariés et des dirigeants, en un privilège de prise de risques, d’engagement et de mouvement. Car le privilège de prendre plus de risques pour ses clients, de pouvoir apporter de la valeur en plus, de pouvoir se porter sur les champs du futur, ne signifie pas moins d’exigences, mais davantage. Il ne s’agit pas d’enfouir dans les profondeurs de la structure les dividendes non distribués, dûs à personne, ou de se dispenser de les gagner, il s’agit de les employer à aller plus loin et plus fort dans son métier et dans son utilité.
C’est aussi le privilège de pouvoir répartir avec une grande liberté d’arbitrage ses résultats, voire de piloter ce résultat avant formation, en investissant davantage dans des actions commerciales, dans des progrès de qualité, dans des technologies ou des produits nouveaux, etc. L’impératif gestion a balayé la tranquillité des coopératives d’avant les années 1980, qui se souciaient fort peu de réaliser des bénéfices à partir du moment où elles avaient payé les salaires, réglé les fournisseurs et acquitté l’impôt, généralement maigre,du au Trésor public, voire servi aux parts sociales un intérêt équivalent à celui des obligations d’Etat. Ces pratiques conservatrices ont vécu. Mais la question demeure ; quel est le bon niveau de résultat souhaitable pour une coopérative, quel est le niveau au-delà duquel se pose la question de la redistribution à son milieu, voire celle de la légitimité du résultat lui-même ? Posée en termes de gestion, la question est insoluble. Elle l’est moins posée en termes d’acceptabilité et de légitimité de la coopérative dans son milieu.
C’est enfin et surtout le privilège de ne pas être soumis à la flexibilité, c’est-à-dire au refus de tout engagement, et d’être dispensé de devoir à tout moment liquider pour son prix de marché toute valeur détenue. La coopérative est là pour durer. Quand elle est installée sur un territoire, elle y est enracinée, elle y porte une part de responsabilité, elle la revendique même, et elle se considère liée à ce territoire, à ces habitants, à ses acteurs économiques. Ce privilège s’exprime en termes très directement stratégiques et commerciaux ; la coopérative travaille sur le mode de la relation plus que sur celui du contrat, elle peut ignorer les contraintes de la rentabilité à court terme pour souscrire des engagements à long terme, explicites et implicites,, elle peut investir dans son développement, dans la conquête de clientèles, dans l’installation de ses réseaux et le renouvellement de ses offres, dans des conditions indépendantes de celles du marché financier. Elle peut agir comme elle le juge bon ou nécessaire, sans être soumise à la contrainte financière au même degré que la société par actions au capital dispersé.
Le prix à payer pour ce privilège est à la hauteur des avantages qu’ils confèrent à la coopérative, et dont les premiers bénéficiaires sont le plus souvent ses salariés. Les parts sociales sont sous-rémunérées. A la fois le niveau de distribution des dividendes annuels est faible, notamment parce qu’ils ne s’accompagne ni de distribution de parts sociales gratuites, ni de revalorisation fréquente de ces parts sociales, et les espérances de plus-values significatives sont nulles, étant donné l’absence de toute perspective d’OPA. Le système coopératif peut donc s’analyser financièrement comme un transfert de plusieurs milliards d’euros annuels des sociétaires vers leurs coopératives, qu’elles soient coopératives agricoles, coopératives de distribution, coopératives de banque ou d’assurance.
Un privilège inconscient
C’est peut-être le premier atout stratégique de toute entreprise coopérative, même si elle en est souvent trop peu consciente. Car la culture de la gestion et du résultat est passée par là. Elle a rallié les plus réticents. Elle a fait des nouveaux convertis. Il est frappant de voir que les entreprises coopératives qui ont choisi d’aller en Bourse, d’une manière ou d’une autre, ont choisi d’adopter le discours ultra-dominant des résultats annuels en hausse, des résultats trimestriels significatifs, au lieu de le refuser pour faire valoir leur propre modèle d’appréciation à long terme, de lissage des événements et d’engagements sur le fond dans la durée. Et il est frappant de voir aujourd’hui certaines coopératives faire du résultat d’exploitation rapporté au fonds propres, du coefficient d’exploitation pour les banques ou des ratio de productivité pour d’autres coopératives, les critères apparemment uniques d’appréciation des dirigeants salariés, au moment même où les dirigeants des sociétés cotées se voient demander un exercice complexe, voire contradictoire, qui vise à réconcilier la société par actions et ses collectivités d’appartenance.
Cet être-là signifie plus que l’enracinement, il signifie que la coopérative peut affirmer une fonction d’intermédiation collective, et qu’elle peut revendiquer une fonction politique. Ni par raccroc, ni par démagogie, ni surtout par conformité ; parce qu’elle ne grandira pas sur un champ de ruines, et parce que son destin est irrémédiablement lié au destin de celles et de ceux qui eux aussi sont là.
Cette situation n’est en rien passive. Elle est un engagement. Car elle signifie qu’à aucun moment l’entreprise coopérative ne peut se désintéresser des territoires où elle est implantée, des communautés auxquelles participent ses coopérateurs, du milieu de vie dans lequel elle opère. Les destins sont liés ; et personne ne demeure longtemps riche et prospère dans un océan de ruines.
Il faut aller plus loin. Dans des collectivités fermées, non par des frontières illusoires, mais par la reconnaissance mutuelle ou l’appartenance vécue, la prospérité des uns est bénéfique à tous. Cette intuition, ou ce constat, justifient l’économie de la relation dans laquelle prospère la coopérative. Ses effets sont considérables ; car ils sont le fruit de la confiance.
Pourquoi ce privilège est-il devenu à ce point inconscient ? La réponse est délicate, mais sans doute doit-elle être formulée ainsi ; ce privilège est-il trop important pour être exprimé, pour être explicité, et même pour que les coopérateurs se l’avouent à eux-mêmes ? Car il détone dans un paysage marqué par les contraintes du court terme et la panique de la séance de bourse qui vient. Car ce n’est pas son caractère marginal qui explique l’oubli dont il fait l’objet, c’est au contraire son caractère déterminant, essentiel, et même vital dans l’histoire des coopératives, qui n’ont survécu à maintes périodes difficiles ou troublées, mérité la confiance de leurs clients, de leurs collaborateurs et de leur milieu, qu’en raison de cette condition simple et si rare de la confiance et plus encore de la réciprocité ; elles avaient le temps.
L’économie de la confiance
Le modèle de la transaction et du contrat, instauré par l’appareil du droit et de la conformité, légitimé par la baisse des prix et le progrès de la qualité qu’il est supposé garantir, s’impose avec une puissance et parfois une violence sans équivalents. Le modèle de la transaction et de son outil magique, le marché, paraît universel. Pourtant, il n’est pas le seul. Il l’est d’autant moins que sa pertinence est contestée, que des transformations profondes se font jour dans les relations entre acteurs économiques, et que les rapports de l’entreprise privée avec la société civile, avec les territoires, avec l’utilité réelle, sont en question.
C’est que le modèle de la relation, condition de la confiance, continue de s’opposer à lui, de le corriger, de l’infléchir ou de le refouler. Et le modèle de la relation regagne le terrain perdu en des temps de banalisation des offres, de commoditisation des produits, en des temps où la quantité seule suffisait à déterminer la satisfaction réelle ou supposée du consommateur, parce que la surabondance des offres et des quantités rend sa valeur à la différence, à la distinction et à la singularité, telles que la relation les nourrit, les conforte et arbitre entre elles.
La confiance comme base de l’économie de marché, la confiance comme source de gains de productivité, d’efficacité, et surtout d’économie de transactions et de contrats, est l’une des grandes redécouvertes des économistes depuis trente ans, et notamment de ceux qui ont travaillé à décloisonner la science financière pour rétablir le lien entre l’économie, la sociologie et la psychologie, parce qu’ils ont été confronté au caractère toujours imparfait des contrats, et généralement à cette réalité ; un certain niveau de confiance entre les parties, un certain niveau de consensus sur les mots et les notions contenus dans le contrat, un certain niveau de connivence même, sont des conditions indispensables au respect du contrat et à son efficience dans le temps. Contrairement à ce qu’a cherché à analyser Ronald Coase, ( 1964 ) en considérant l’entreprise comme un nœud de contrats qui peuvent à tout moment être dénoués par l’accord des parties, la théorie de la firme s’arrête sur le caractère incommensurable et non réductible au contrat ou au prix des relations entre les parties prenantes de l’entreprise pérenne. Contrairement aux discours imposés sur la transparence, l’assertivité et même la non-discrimination, l’économie réalisée dans l’entreprise est principalement le fait de l’implicite, de l’opacité vis-à-vis de l’extérieur, et de la mise en œuvre de discriminations légitimes qui reproduisent sa personnalité propre et sa spécificité. L’entreprise coopérative s’est distinguée en cédant moins que les autres à ces discours assénés par des légions d’experts et de consultants sur la transparence, le changement permanent et l’explicitation de toutes les règles internes. Elle y a gagné, dans les meilleurs cas, de demeurer un lieu de confiance, et même, de demeurer un tiers de confiance pour ses sociétaires comme pour ses salariés ; un lieu où la compétition de tous contre tous n’est pas la règle. L’entreprise coopérative est ce lieu où les contrats n’ont plus de place, ce lieu où l’appartenance remplace précisément le contrat, où le lien fait place à la gratuité, où l’échange en confiance se dispense d’un prix. Tout se passe comme si un élément puissant, à la fois facilitateur, incitateur et économe de transactions, était à l’œuvre, et tout se passe comme si ce facteur se nommait confiance. Et tout se passe comme si ce facteur transformait l’économie de la coopération pour la faire obéir à autre chose qu’un régime de prix.
Ce que la sagesse populaire résume depuis longtemps en jugeant qu’un bon contrat fait deux gagnants, les deux parties, et pas de perdant, s’exprime autrement en analysant les conditions de la confiance entre les parties et ses conséquences en termes d’efficacité, donc en définitive d’économie de la relation. Que sont le contrat, l’échange et la transaction, sans la confiance et l’économie vertigineuse de précaution juridiques, de cautions, de dépôt de garantie, de surveillance, etc., qu’elle leur assure ? Certains la nomment : « le lubrifiant de l’économie » tant elle facilite et accélère les échanges ; d’autres s’acharnent à la mesurer, la quantifier, la comptabiliser. Une chose est certaine ; pour l’ensemble sans cesse plus étendu de biens et de services qui ne réduisent pas à un prix, une quantité, la confiance est le facteur déterminant le système de jugement et le dispositif du choix.
Faut-il ajouter que, dans des économies de la surabondance où la quête du consommateur est et sera de plus en plus la singularité et la distinction attachées au produit ou au service, la confiance devient un élément clé du positionnement des offres et de leur situation de marché ?
La grande difficulté rencontrée par les économistes qui s’attachent à la question consiste à préciser les conditions qui expliquent la confiance, et qui en font un élément déterminant le choix. Grande difficulté, parce que ces conditions sont pré ou anté-économiques ; culturelles, sociales, psychologiques, elles résident dans des structures de relations, dans des représentations, dans des schémas culturels ou mentaux, qui créent ces dispositifs de décision particuliers, dans lesquels ni le prix, ni la quantité ne jouent le rôle essentiel ; l’exemple de l’achat d’un grand vin ou du choix d’une interprétation de musique classique est souvent cité, ceux de l’avocat, de l’expert conseil ou du gestionnaire de patrimoine seraient tout aussi pertinents. Grande difficulté en fait, parce que l’économie de la confiance demande un mouvement inverse de celui qui domine toute la réflexion collective depuis une génération, et qui veut que tout soit réductible à un prix et une quantité ; l’économie de la confiance présuppose l’hétéronomie des valeurs qui s’imposent au marché et lui sont irréductibles. Malgré les lois « Sarbanes-Oxley », malgré les chaires d’éthique et les cours de morale que dispensent généralement des financiers repentis, l’économie de marché ne produit pas elle-même les valeurs et les comportements qui lui sont indispensables pour fonctionner. Bien au contraire, il est permis de constater qu’aucune des attitudes, aucun des comportements qui ont permis l’avènement des marchés, ne se situent dans la logique de l’intérêt individuel à court terme, n’obéissent à des rapports contractuels, pas plus qu’ils ne découlent de la concurrence pure et parfaite, de la conformité juridique ou de l’individualisme de l’acteur rationnel. Ni la conscience professionnelle, ni le sens de l’intérêt supérieur de la collectivité ou de la communauté, ni la fierté du travail bien fait, ni même la loyauté et l’équité, ne trouvent la moindre rémunération dans le prix de marché telle que la concurrence l’établit, aucune de ces vertus éminentes dans la marche de l’entreprise n’est directement ou indirectement en relation avec la primauté du marché, bien au contraire, elles s’inscrivent en décalage, en rupture avec lui, elles procèdent d’un ordre différent, supérieur, elles font appel des notions inconnues par le prix de marché concurrentiel, et qui ont trait essentiellement à un rapport non marchand avec le collectif.
Pour entrer dans l’économie de la confiance, il faut faire l’effort d’un détour vertigineux hors de la logique du marché. Il faut accepter de considérer l’économie de marché comme une institution humaine comme d’autres et parmi d’autres, et il faut également considérer que des valeurs d’une autre nature s’imposent au marché, et non pas lui sont soumises ou découlent de lui. Il faut faire un détour par l’implicite, par l’appartenance, par la croyance, par la culture et la civilisation, par l’intérêt collectif et par le sentiment du bien commun.
L’économie de la concurrence repose sur l’individualisation et même, l’atomisation du choix du consommateur. Toute économie de la confiance réinstaure le collectif comme déterminant du choix, et même, postule l’existence d’intermédiaires dans la décision du sujet économique, des intermédiaires qui tirent leur capacité d’influence ou de prescription de leur fonction collective non économique, en deçà, en décalage ou en surplomb de l’économie.
A l’évidence, la coopération est à analyser comme l’un de ces dispositifs intermédiaires. Et à l’évidence aussi, cette fonction non économique est l’un des secrets de la pérennité, de la pertinence et peut-être, du devenir de la coopération.
Les conditions de la confiance
S’il est aisé de vanter les mérites d’une économie de confiance, il est plus difficile d’en analyser les conditions. Celles-ci reposent en effet sur quelques-uns des concepts les plus opposés à la modernité économique, telle qu’elle nous envahit. Il s’agit en effet de concepts de limites et de frontières, d’origine et d’appartenance, d’engagement et de responsabilité. Et il s’agit de produire de la valeur économique à partir et au service de relations qui ne sont pas placées sous le signe de l’économie, mais qui prétendent lui être supérieures et s’imposer à elles.
La première condition est à l’inverse du principe de réversibilité de tous les engagements à leur prix ; c’est le principe de l’engagement dans la durée, et plus encore, celui de la non-réversibilité de certains engagements, celui du caractère incommensurable et reconnu tel de certains engagements. Tous les rapports humains ne se soldent pas par un prix, tous n’ont pas un équivalent monétaire qui en assure la liquidation confortable, sans remords, sans regrets et surtout sans traces. Toutes les relations humaines n’ont pas pour qualité éminente la liquidité, la fluidité, la mobilité, la réversibilité. La confiance provient très précisément de ces relations qui échappent à l’ordre du contrat et du droit, qu’un prix quel qu’il soit ne suffit pas à dénouer, et qui ne peuvent pas se solder à tout moment si on y met le prix. Certaines relations, certains engagements, certains liens, sont supérieurs au contrat et au droit, et l’argent n’y suffira pas ; la confiance en procède..
L’entreprise coopérative est consciente, attentive et promotrice de ses intangibles, souvent énoncés sur le terme de valeurs – ce que ses coopérateurs partagent, et qui est entre eux plus que leur intérêt économique. La sensibilité particulière à cet égard se traduit par une attention incongrue à la fidélité, à l’attachement, à la permanence. L’idéologie dominante veut que les qualités généralement attribuées aux valeurs mobilières, matière première des marchés financiers, ces qualités que sont la mobilité, la fluidité, la réversibilité, soient devenues des qualités éminentes de l’individu et de toute organisation humaine. Bannir tout ce qui lie, attache, constitue ; promouvoir ce qui bouge, ce qui change, ce qui transforme ; des légions de consultants, des bibliothèques de préceptes et des cohortes de gurus ont saturé les entreprises du dogme du changement et des tables de la loi de la mobilité. Au point de mettre en danger toute capacité de véritable changement, qui repose sur la solidité des intangibles ; il faut être très sûr de ce qui ne bouge pas pour pouvoir aller vite. Au point de mettre en danger l’entreprise elle-même, menacée d’éclater en autant de contrats privés qu’elle compte de collaborateurs, de fournisseurs et de clients, menacée d’être à tout moment réduite à sa valeur liquidative, à son prix à la casse.
La personnalisation constitue un autre facteur de la confiance. Un sociétaire n’est pas un numéro, un coopérateur ne se réduit pas au montant de son apport, à son vote une fois par an, à sa contribution au chiffre d’affaires – ou il ne devrait pas être réduit à cela, et au client captif qu’il est trop souvent. Les mots « exploiter le capital client du sociétariat », ou encore « assurer le succès d’une campagne par la vente à la confiance » devraient faire frémir ; ils sont la négation même du rapport de personne qui fait la force dans la durée de la coopération. A la base de la confiance, l’inverse de l’anonymat, qui a besoin d’un recours illimité au contrat et au droit pour permettre l’échange ; la personnalisation. Si elle est juridiquement société de capitaux, l’entreprise coopérative a adopté certains traits caractéristiques de la société de personnes. Et c’est bien la personnalisation qui est en jeu dans le vocabulaire répandu de la proximité, de l’accompagnement, voire de l’humanisme invoqué. Et c’est surtout la personnalisation qui donne poids et force à ce principe de régulation en honneur dans la coopération, et qui est le risque de réputation. Ce risque procède très directement de ce capital essentiel de toute coopérative ou mutuelle qu’est la communaut teritoriale, une communauté qui met en œuvre dans la pratique le jugement des mêmes sur les mêmes, mais qui suppose l’existence d’une communauté, d’un lien et d’une clôture. En vertu de ces supposés aussi archaïques qu’on voudra, mais actuels, la perte de confiance est le pire sinistre qui puisse l’atteindre, elle équivaut à un krach boursier sur une société cotée, et elle explique la prééminence de l’image comme mode de régulation implicite mais partout présent et puissant.
Ce mode de régulation est naturellement difficile à reconnaître de l’extérieur, difficile à qualifier de manière abstraite, et plus difficile encore à reproduire ; car il n’a de sens que vu de l’intérieur. Ses règles, ses codes et ses lois sont presque tout entiers implicites. Il étend le règne du non-dit. Il s’accorde avec ces modes généralement condamnés de sélection que sont la cooptation, le repérage et la formation des dirigeants à venir par les dirigeants actuels. Et il suppose naturellement la discrimination entre les membres de la communauté et ceux qui n’en sont pas.
L’entreprise coopérative pratique l’inverse de ce principe de l’anonymat qui a donné son nom à la société par actions, si souvent encore nommée « société anonyme ». Hormis franchissement de seuils de participation au capital, ou cas très particuliers ( société inscrite au nominal ), l’actionnaire de la société anonyme peut demeurer un inconnu, il est libre de vendre ses titres ou de les acheter, et sa relation avec l’entreprise dont il est actionnaire s’arrête là. Malgré l’ambigüité d’un statut juridique qui veut que l’entreprise coopérative, détenant un capital souscrit par les fondateurs, soit un société de capitaux ( à la différence là encore de la mutuelle, qui ne sollicite pas de ses adhérents fondateurs de capitaux, seulement le partage de leurs risques et des primes qui les couvrent) cette entreprise est bien une société de personnes au sens notamment où, pour des décisions majeures et dans l’instance suprême, chacun de ses sociétaires est supposé voter en son âme et conscience, au nom des intérêts supérieurs de la coopérative. Société de personnes également parce que l’entreprise coopérative connaît ses propriétaires. Dans la société coopérative, toutes les parts sociales sont nominales ; dans beaucoup d’entre elles, seules des personnes physiques peuvent être propriétaires, celà notamment pour éviter d’une seule et même personne, à travers une multiplicité de personnes morales qu’elle contrôlerait, directement ou indirectement, puisse détenir de fait une position de contrôle ou du moins d’influence sur la coopérative. Le capitalisme saisi par la finance est en train d’accorder à la conformité, aux normes, à la régulation, une primauté injustifiée. L’idéal d’un système qui n’a besoin ni d’autorité, ni de charisme, ni de chef, pour fonctionner et pour se pérenniser, réalise l’idéal bureaucratique des soviets, le modèle halluciné du « Château » de Kafka. Même si la société coopérative, à la différence de la mutuelle, est bien une société de capitaux, elle est aussi et dans le même temps une société de personnes, de personnes identifiées, connues, et par là même engagées.
La coopération est l’effet du lien, de la reconnaissance d’un destin commun, d’une appartenance commune. Et son existence, son fonctionnement et sa réussite en échange contribuent à renforcer ce lien, à faire vivre cette reconnaissance comme force, cette appartenance comme principe de loyauté, de confiance et d’efficacité. A cet égard, l’entreprise coopérative fait société entre ses membres. Et elle peut contribuer à résoudre la première question des sociétés françaises et européennes qui ne savent plus ce qui fait société entre leurs membres, et qui ont perdu la voie des relations entre l’individuel et le collectif.
L’entreprise coopérative est discriminante
Entre ceux qui partagent un projet et ceux qui ne le partagent pas, entre ceux qui portent ce projet et ceux qui ne le portent pas, la discrimination est légitime, elle est du même ordre que celles que la rémunération du mérite, de la valeur apportée ou du succès réalisent, et l’entreprise coopérative est toute entière fondée sur cette discrimination légitime. Il est même possible de considérer que la quête permanente de la coopération est celle des discriminations légitimes, autres que celles de la performance et de la compétence, condition de l’économie de la confiance, base d’un système de préférences et de jugements qui pérennise les singularités, permet leur expression dans le marché, et valorise les particularités reconnues de ses membres à travers les dispositifs qu’elle déploie dans la concurrence, dans le marché, à travers son projet d’entreprise.
Par discriminations légitimes, il faut entendre toute distinction, fondée sur un quelconque critère différenciant qui réduise l’incertitude du choix, qui limite l’aléa contractuel et qui soit irréductible à un prix. Le propre de la coopération étant d’affirmer d’autres éléments de discrimination que la performance économique, la création de valeur, le chiffre d’affaires ou la commission, en rupture avec des sociétés dans lesquelles l’argent devient la seule discrimination légitime, omniprésente et souveraine, d’autant plus que jamais remise en cause. Et par discriminations légitimes, il faut entendre aujourd’hui la recherche par la coopération des critères d’appartenance, d’identité ou de projet qui représentent pour 2020 ou 2050 ce que l’appartenance à une profession ou à un métier, ce que les origines, la naissance ou la famille, ce que la communauté locale ou régionale, ce que la confession religieuse ou l’idéologie ont signifié pendant la plus grande partie du XXè siècle pour la majeure partie des Européens. De ce que ces modes de discrimination ne fonctionnent plus ou fonctionnent mal, de ce que certains sont ressentis comme illégitimes, voire illégaux, il ne s’ensuit pas que toute discrimination soit non pertinente, ni que le principe même de distinction, de choix des mêmes par les mêmes, voire l’idéal de la réunion des semblables attachés à un même projet ait perdu toute portée et toute validité. Bien au contraire, plus les critères se font ténus, plus les anciens sont bousculés, plus ceux qui demeurent ou apparaissent ont de la valeur. Moins il est facile de faire du commun, et plus ce qui reste de commun prime, vaut et gagne. Moins il est facile de se différencier, et d’échapper à la réduction de toute relation, de toute forme et de toute qualité à la logique réductrice du prix, et plus ce qui échappe au prix, ce qui demeure irréductible à la quantité, ce qui résiste à la comparaison, au classement et à l’unité de valeur, attire les préférences, les convoitises, et suscite l’adhésion.
Pour réaliser et réussir l’union des différents, voire des contraires, pour faire du commun entre ceux qui ne partageaient rien, ou peu, la coopération s’institue comme risque, comme mouvement et comme transformation. Cette dimension s’est progressivement estompée à mesure que les dirigeants salariés prenaient peur devant la composante militante du sociétariat, à mesure que les enjeux devenaient plus complexes, voire plus contradictoires, à mesure aussi que le compte d’exploitation prenait le pas sur la ferveur utopique ou communautaire des origines. Et pourtant ! C’est parce qu’elle met en jeu l’essentiel, et pas l’accessoire, parce qu’elle est porteuse d’autre chose que d’avantages économiques, parce qu’elle représente une idéologie, que la coopération peut inclure ceux qui ne trouvaient pas de place dans le marché, qu’elle justifie que chacun dépasse son intérêt individuel, et qu’elle peut prendre place parmi les corps intermédiaires assumant une dimension politique.
Le pari de la coopération mérite d’être éclairé en fonction de ces critères d’élection, de distinction et de choix entre ses membres ; ils sont la condition de la confiance, et de cette économie de la confiance qui se développe depuis la fin des années 1970, et qui bouscule certaines des conventions de l’analyse néoclassique.
L’économie de demain sera-t-elle l’économie des singularités, une économie fondée sur la confiance de ceux qui se seront reconnus les mêmes, et qui pourront faire marché entre eux dans des conditions impensables pour les autres, paralysés par la défiance généralisée ?
La société coopérative, parce qu’elle se veut liée à un territoire, parce qu’elle contribue à structurer ce territoire, considère légitime d’appliquer une certaine préférence pour ses sociétaires, pour ses clients, pour ceux qui partagent ses origines, sa culture et ses engagements ; il est légitime de discriminer les siens par rapport aux autres. Au sein des Caisses Desjardins, cette préférence pour le sociétaire se décline de diverses manières, plus ou moins spectaculaire, la plus remarquable étant certainement la ristourne appliquée aux sociétaires sur le total des commissions et frais prélevés dans l’année, et dont, en fonction des résultats de la Caisse Desjardins, une partie leur est rétrocédée ( en 2007, 65 millions de dollars de ristourne auront été redistribués aux sociétaires, ce que le mouvement appelle joliment « mettre l’épaule à la roue ! ») Dans ses relations avec l’ensemble de ses parties prenantes, dans ses modes de sélection, de débat, de décision, le partage de l’implicite, dépendant du territoire, est aussi, voire plus important au sein de l’entreprise coopérative que la vérification de la conformité aux codes, aux règlements, et que les procédures explicites. La proximité relationnelle exerce sur la société coopérative un mode de régulation implicite mais puissant, qui repose sur le risque de réputation ; dans une société peu mobile, relativement fermée, ce risque dissuade les comportements nuisibles à la communauté, il incite fortement les acteurs à générer des externalités positives au bénéfice de celle-ci.
3 – « Le bonheur est dans le pré »
L’obsédante répétition du discours sur la mondialisation et l’unité du genre humain cachent mal cette réalité ; le bonheur est dans le pré. C’est ce qui se passe dans la rue, le quartier, le village, qui compte – plus que ce qui se passe de l’autre coté du globe. Et, sous des vocables divers, le mouvement est bien là ; nous sortons de décennies d’illusion virtuelle pour retourner au local, au proche. Nous n’en avons pas fini avec la terre qui est sous nos pieds.
C’est l’expérience cocasse et profonde à la fois que racontent les deux auteurs canadiens du « 150 miles diet ». Pendant plusieurs mois, l’un et l’autre n’ont consommé que des produits alimentaires récoltés et cuisinés à moins de 150 miles de leur ville de résidence, Vancouver. Désagréments d’abord ; chacun le sait sans doute, bananes et orange poussent peu sur les rives du Pacifique nord. Découverte ensuite ; celle des manières diverses d’accommoder les produits locaux, celle de l’inventivité des recettes traditionnelles, celle surtout de l’affinement du goût. Satisfaction enfin, celle de se sentir en harmonie avec son territoire, avec sa communauté, celle de contribuer à son développement par ses achats, celle d’une communion plus profonde avec la terre, la nature et les éléments.
Il faut aller plus loin. Comme le montre Albert Hirschmann, dans « Bonheur privé, action publique » ( Pluriel, Hachette Littérature ), la satisfaction engendrée par la possession et l’usage des biens de consommation et des services individuels est moindre que celle qui résulte d’un environnement amical et sain, d’un milieu bienveillant, de la sécurité, de l’aisance et de la bienveillance environnante. En d’autres mots ; le petit bénéfice apporté par les délocalisations n’est rien en comparaison de la perte de confiance, de l’agression concurrentielle, de la confusion du milieu. Les messages publicitaires, l’idéologie économiste, valorisent et survalorisent l’acquisition et la disposition de biens privés, et passent sous silence les bonheurs simples mais pérennes d’un statut social acquis, d’une utilité reconnue, de relations humaines apaisées et confiantes. Et voilà pourquoi un enrichissement financier, matériel, comptable, d’une population come la population française peut s’accompagner d’une perception d’appauvrissement, de mise en danger, de précarisation, dominante. La déception qui suit l’achat et l’usage des biens individuels tôt ou tard provoque un cycle d’investissement fort dans la chose public, l’intérêt collectif, la communauté ( la difficulté venant de la non-prise en compte de cette déception par le système économique des marchés financiers, qui ne lui permet pas de s’exprimer ). Sommes-nous arrivés à ce point où l’illusion de la privatisation des entreprises, comme dispense de toute appartenance et de tout lien, se dissipe devant les multiples et saisissantes reprises du contrôle des entreprises par les sociétés humaines, telles que les illustrent la montée du risque répressif pesant sur le dirigeant, le thème de la Responsabilité sociale de l’entreprise, ou encore la condition d’acceptabilité posée à l’activité des sociétés privées ? Comme le souhaitait l’ethnologue Georges Balendier, il est possible que nous soyions proche d’un retour fulgurant du politique, c’est-à-dire du commun autonome, comme « capable d’être moins un vecteur de puissance, et plus un vecteur de civilisation », et du social, seul producteur de ces biens si précieux et si dévalués, que sont la confiance réciproque, l’unité interne, la bienveillance et la civilité…
Il y a là une évidence manifeste à laquelle les économistes ont été généralement insensibles. Il y a là une faiblesse remarquable de l’économie de marché, qui ne tient compte que d’une partie de la valeur, de l’utilité et de la satisfaction réellement produites, et même, qui laisse aveugle le meilleur, sans fournir à l’entreprise non plus qu’au client aucun moyen de les approcher réellement. Il y a là aussi une explication remarquable des cycles d’intérêt/désintérêt, d’investissement/désinvestissement dans les structures de type coopérative ou mutuel. Chaque fois que les nécessités de la croissance organique et cette essence de la société oganisée qu’est la séparation et la distinction reprennent le dessus, chaque fois le potentiel de la coopération produit pleinement ses effets. Chaque fois l’énergie de la confusion, de la destruction des formes et de la réduction du particulier au commun et de l’incommensurable à son prix domine, chaque fois la coopération voit s’épuiser ce potentiel au profit de la forme capitaliste individuelle de l’activité.
Et il y a une pertinence manifeste de la réponse coopérative, qui réside dans le retour au local et dans le « cultivons notre jardin » qui l’a préservée de tant d’aventures…
Le retour au local
Bioccop, entreprise coopérative de distribution de produits « bio », créé voici vingt cinq ans, est à la fois le premier réseau de magasins bio de France, et un militant de toujours du « produire local, consommer local ». L’adéquation entre la forme coopérative et l’activité de l’entreprise apparaît pertinente. L’opposition à d’autres formes d’activité conduites par d’autres coopératives agro-alimentaires, aussi. Car le localisme, le protectionnisme, la préférence pour les produits de son sol et des siens, sont discriminants, ils s’inscrivent en faux dans l’idéologie sans frontièriste et universaliste ultra-dominante, ils viennent à point confronter la coopération à ses contradictions, à ses origines et à ses fidélités – ou à ses trahisons.
Une bonne illustration du localisme appliqué est le principe du retour au sociétaire. En vertu de ce principe, toute opération est possible, si elle a des conséquences directes ou indirectes bénéfiques pour le sociétaire.
Ce principe s’applique à la gouvernance. Quel qu’il soit, tout mandat coopératif détenu par un élu est subordonné au niveau local. La non-élection au niveau local entraîne automatiquement la perte de tous les mandats détenus dans la coopérative.
Ce principe vaut pour la légitimité économique. Quelle qu’elle soit, toute activité coopérative est réputée exercer directement ou indirectement un effet sur la communauté dont elle est issue, et à laquelle tout revient.
D’où qu’il vienne, tout bénéfice de la coopérative est jugé par ses sociétaires en fonction de leur signification locale. C’est la conséquence la plus forte du principe de la pyramide inversée. Qu’est-ce qui revient aux miens, ici, sur mon territoire ? En quoi les aventures mondiales, les jeux capitalistes, les engagements de marché, rapportent ici, pour moi et pour les miens ? Au terme des formidables aventures internationales tentées par les groupes coopératifs les plus divers, dans chacune des branches de leur activité, il est probable que la question viendra hanter les prochaines Assemblées générales, et perturber le sommeil de quelques dirigeants, quand ils auront par exemple à expliquer les pertes passagères dues aux aventures internationales, ou aux séductions des marchés financiers, plutôt qu’à défendre la répartition des bénéfices !
Ces principes découlent très directement de la non-rémunération des parts sociales sous forme de valorisation en capital. Elle permet de développer des rémunérations diffuses, de toute sorte, au bénéfice du territoire ou de la communauté, avant formation du résultat opérationnel de l’entreprise. La rémunération indirecte des sociétaires est de nature sociale et collective ; l’entreprise coopérative, au-delà des services ou des produits qu’elle procure, doit prendre en charge les progrès de la communauté. Et il est logique que ses dirigeants soient jugés sur pièces ; non pour leur contribution à l’enrichissement des sociétaires, mais pour la manière dont ils développent la communauté.
Quand une coopérative sucrière développe des implantations en Amérique latine, la première question est ; en quoi est-ce favorable aux coopérateurs de l’Oise, de l’Aise et de Saint-Quentin ? Quand une banque coopérative européenne, quand une mutuelle européenne, à travers leurs engagements auprès d’assureurs monolines aux Etats-Unis, ou l’acquisition de papiers titrisés provenant d’hypothèques, financent pour quelques milliards de dollars la survie du marché financier américain, remplissent-ils le mandat de leurs coopératteurs et mutualistes ? Quand une banque coopérative devient l’un des plus gros intervenants sur les marchés d’options sur taux au Japon, la question est ou devrait être ; en quoi le sociétaire d’une banque régionale en est-il gagnant, plus fort, plus confiant, plus fier ? Et quand Limagrain investit plus de 100 millions d’euro par an en recherche et développement, la seule question pertinente est ; en quoi ses coopérateurs en sont-ils plus puissants, plus productifs, plus présents sur leurs marchés respectifs ?
La loi de la croissance sans limites habite les sociétés occidentales depuis la Révolution des Lumières et la transformation de la condition humaine qui a dégagé l’homme du service des Dieux, des rois ou des ancêtres. Elle a plié le monde aux intérêts de la première révolution industrielle, et par le fer et le feu, mobilisé les ressources d’une planète encore neuve pour satisfaire le consommateur européen et américain. Elle a assuré le triomphe politique et social du bourgeois, le premier à considérer ses intérêts particuliers avant ceux de la communauté ou de la Cité, et à en avoir bonne conscience ; le marché conciliait l’égoïsme et la binne figure dans la Cité. Dorénavant, elle a fait entrer la quasi-totalité des populations humaines dans la course à la croissance, à la mobilisation des ressources, et à leur liquidation accélérée.
Les entreprises coopératives n’ont pas été les dernières à souscrire à la course à la taille, à la puissance et aux volumes. Elles l’ont été d’autant moins qu’un mode archaïque de fierté d’appartenance, d’affirmation de soi, passe volontiers chez elle encore par la masse, par l’étendue, par le poids, plus que par le résultat financier. Il est bien d’être grand, vaste et fort, mieux que d’être riche. L’exercice exigeant qui confronte la quête de la taille au retour au sociétaire a-t-il toujours été fait jusqu’au bout ?
Un mouvement actuel
Nous sommes au terme d’un cycle qui a vu les entreprises coopératives se convertir à l’impératif gestion, mettre en ligne leurs organisations avec les requisits de l’économie de marché financier, entrer dans les cadres et les normes instituées.
Un nouveau cycle se dessine, non pas inverse, mais profondément différent de celui qui s’achève.
Dans ce cycle nouveau, les vertus de la distinction l’emportent sur celles de la banalisation. Etre différent n’est pas seulement une posture marketing, une prétention minoritaire ; c’est un impératif pour seulement exister autrement qu’en occupant les deux ou trois premières places dans les classements et les ratings.
Dans ce cycle, la capacité à intégrer dans la prise de décision et dans les comptes ce qui ne l’a jamais été, ce qui ne l’est pas encore, ce qui le sera forcément, est essentielle. L’entreprise qui se vit politique, qui accepte une part de responsabilité dans le devenir collectif, dans l’évolution de ses territoires d’activité, a ou aura une longueur d’avance. L’entreprise est et sera appelée à rendre compte de toutes ses externalités – de l’ensemble de ses effets sur le milieu de vie et sur la société.
Dans ce cycle, la réconciliation des fonctions séparées de production, de vente, de financement, est et sera une condition de la légitimité. Le « Proudly made in America » est un exemple qui sera universellement suivi.
Dans ce cycle enfin, le retour de la géographie et des puissances va demander à l’entreprise de reprendre son drapeau ; de déterminer au nom de quelles valeurs, de quelles préférences et de quels choix elle opère ; et la soupe de l’universalisme sera indigeste à beaucoup.
La responsabilité
L’une des ressources stratégiques majeures de toute entreprise est sa légitimité – son acceptabilité pour le milieu environnant. Et c’est d’abord sur ce terrain que la prise de conscience de la destruction du milieu interroge.
Nous passons d’une époque où produire beaucoup et pas cher assurait légitimité et acceptabilité, au nom de la compétitivité, à une époque où les conditions de la production industrielle que sont les rejets dans le milieu naturel, les conditions d’emploi et de gestion, le respect de la loi et le paiement de l’impôt, deviennent des conditions de l’acceptabilité de son action, vers un temps où la contribution de toute activité, industrielle ou de service, au progrès du milieu de vie, à la production d’un milieu bienveillant et à l’amélioration des conditions de la vie humaine devient le critère d’appréciation de sa valeur.
La sensibilité multipliée aux phénomènes climatiques et environnementaux produit des phénomènes de victimisation, de compassion, et désigne des coupables. Les sociétés industrielles et agroalimentaires vont se trouver de plus en plus souvent accusées au nom de la primauté du corps, de la santé et de l’aversion absolue au risque vital. La banque est naturellement désignée comme cible, en raison de sa position exceptionnelle d’intermédiaire entre tous les acteurs de l’économie. Et la qualité de banque mutualiste ou coopérative ne protège de rien ; bien au contraire, elle l’expose davantage puisque ses promesses de contribution au bien-être collectif ont été supérieures.
Dans le domaine de la qualité du milieu de vie aussi, la coopération est sommée de se justifier et de valoriser la différence qu’elle revendique en matière de contribution à la cohésion sociale et au développement local ( interpellation de la Commission européenne ; prochain colloque de l’OCDE sur ce thème, le 23 novembre, etc.)
Aucune entreprise ne peut à la fois proclamer son engagement sur son territoire,, se réclamer d’un objectif de transmission de valeurs, revendiquer un engagement dans la durée, et négliger les externalités positives comme négatives de son action directe et indirecte. Aucune, et surtout pas une entreprise coopérative, forte d’une exigence particulière à l’égard de ses communautés d’appartenance. Le code génétique de l’entreprise coopérative lui commande de prendre en compte une grande transformation qui interpelle toutes les valeurs dont elle se revendique.
Soi contre soi
Le problème est que cette course à la taille et à la puissance n’a pas toujours été compatible avec le respect du territoire, la quête du bien commun et l’attention portée aux externalités de toute nature de son action et de ses entreprises. Dans bien des cas, les coopératives se sont aventurées dans des démarches qui portent atteinte à leurs fondamentaux. Les atteintes à l’environnement ne sont pas les moindres.
La dégradation du milieu de vie, les inquiétudes que font peser le réchauffement climatique, les évènements climatiques extrêmes, la surconsommation, la saturation de l’espace et l’épuisement des ressources, illustrent certaines des conséquences d’une destruction forcenée du capital structurel, de la civilisation et des différences qui maintenaient le mythe de la croissance infinie et l’idéal de la surabondance en lisière. Elles procèdent directement de la démesure qui touche les entreprises privées, dès lors qu’elles ont semblé s’affranchir des frontières et fonctionner en état d’apesanteur par rapport à la société qui les a fait naître, les a portées et leur a donné leur capital structurel de départ.
Ce débat est, ou devrait être, au cœur des réflexions des entreprises coopératives. Car si la loi du retour au local peut être facilement contournée, si elle demeure diffuse et incertaines dans ses applications et dans ses modalités, elle ne souffre pas d’exception. C’est u’elle procède d’un principe d’origine, avec lequel une coopérative ne devrait pas transgresser ; la crainte de la démesure, l’interdiction du vertige de la puissance, la fidélité aux origines. Les limites à la croissance de l’entreprise coopérative sont les limites de l’intérêt de sa communauté d’origine, et elles sont celles de la démesure de ses dirigeants.. Elles ne vont pas de soi. Les limites d’une coopérative d’approvisionnement agricole ne sont pas celles de la coopérative de distributeurs alimentaires. Celle d’une coopérative d’assurance ne sont pas celles d’un groupement d’artisans locaux.
L’objet de la coopération est extérieur ; il ne réside ni dans les comptes, ni dans le résultat financier, ni dans un quelconque indicateur de performance. Et son objet est encore moins de grandir, de s’enrichir et de se perpétuer. Au point que ce serait l’acte le plus coopératif que de décider qu’une mission étant remplie et une tâche achevée, les sociétaires ont la capacité à voter la démutualisation, et à bénéficier de l’outil qui est le leur. Pour la coopération, la capacité à agir n’est pas le but de l’action. Il ne s’agit pas en se mobilisant d’acquérir la faculté de se mobiliser davantage encore, ou bien, en mobilisant les forces et moyens du marché, d’acquérir la vitesse d’arrachement qui permet de mobiliser davantage les forces et moyens du marché ( voir Sloterdijk).
Le détour communautaire
Quand les coopératives Raiffeisen en Autriche, ont commencé à étudier la possibilité de contribuer à la création et au développement de coopératives agricoles en Europe de l’Est, la première question des sociétaires a été ; « quel en sera le retour pour nous ? » Egoïsme ? Non, application légitime du principe du retour au local, qui est supposé épargner à la coopération les vertiges de l’ego des dirigeants et ceux de la recherche de puissance pour la puissance, de la croissance pour la croissance, en subordonnant toute décision stratégique majeure, comme celles qui concernent les investissements internationaux ou les implantation hors du territoire d’origine,à leur effet pour le territoire et les communautés d’origine.
Croître, pour les siens, son territoire, ses origines. Grandir, pour faire grandir les siens. S’enrichir, pour enrichir ses sociétaires par la loi du retour.
Expression archaïque d’une entreprise qui n’a pas su briser ses liens et prendre son envol ?
Ou bien souci actuel de cohésion sociale, de développement territorial, manifestation d’une intelligence de la proximité qui n’a jamais failli ?
Expression actuelle, et même urgente, d’une entreprise qui considère qu’un monde fini ne peut accepter une croissance infinie, qui sait que la légitimité se joue toujours face à une communauté définie, sur un territoire ou dans champ définis et clos. Expression visionnaire même, des nouveaux modes de croissance, de régulation et de performance qui résulteront de l’intégration par l’entreprise de toutes ses externalités – de l’ensemble des impacts que son activité exerce sur son milieu de vie.
L’entreprise coopérative a des origines, elle n’est rien sans elles, et quand elle les trahit, elle perd sa raison d’être. L’intensité de sa présence, de la confiance qu’elle suscite auprès de ses membres, lui imposent des limites, et d’abord la plus certaine, celle du retour au local. Toute décision, toute opération est subordonnée au bénéfice de toute nature que le local peut en tirer.
L’entreprise coopérative est née du lien d’intérêt mutuel que se sont reconnus ses sociétaires. Elle développe, elle approfondit, elle étend ce lien sans le renier. Le ferait-elle qu’elle se verrait privée d’elle-même.
La coopération est politique en cela d’abord qu’elle tient compte des limites, qu’elle se reconnaît une origine, un territoire, des limites. Et elle est démocratique en ce qu’elle donne à ceux qui se reconnaissent des liens et des engagements réciproques, la capacité de déterminer l’évolution de ces liens et de ces engagements, parce qu’elle donne au plus grand nombre la capacité à agir, à travers elle et en elle. La coopération est inclusive pour l’ensemble fini de ses membres ( on fait progresser ceux qui sont là, ensemble ) ; en ce sens, elle est partie intégrante de la démocratie, parce que clôture et parce que limite ; la coopération est acteur démocratique. Elle représente pour les siens cet ascenseur social qui s’est dilué dans la mondialisation, qui a perdu sa capacité d’agir du fait de la démutualisation généralisée en œuvre dans les sociétés ouvertes ;
Pas de sortie possible
Le système de la relation, celui de la confiance, celui de la réputation, repose sur l’unicité du territoire de la communauté ou du champ de relation, il exclut la mobilité infinie comme ressource, il s’oppose au système de sortie volontaire ( exit) comme issue possible à toute relation, comme sortie conseillée de tout lien.
L’économie de marché tend à systématiser le modèle de l’exit comme condition d’efficacité et moteur de la performance. Le modèle trouve pourtant rapidement ses limites. Il les trouve d’abord dans la grande transformation de nos consciences ; le monde était fini, il est devenu petit,et il est plein. Nous n’avons que cette planète, et il n’y a de sortie possible pour personne aux conditions de vie sur cette planète. Il les trouve ensuite dans la réduction accélérée des choix possibles, du fait de la disparition des espèces, des produits et des techniques traditionnels, et la substitution d’un petit nombre de variétés industrielles d’un modèle unique à la diversité quelquefois infinie des ressources naturelles. Il les trouve enfin dans l’impuissance complète d’un modèle d’exit à générer le progrès et à orienter ce progrès dans le sens des préférences individuelles ou collectives. La décision de claquer la porte n’a jamais ouvert la voie du progrès.
Petite évolution dans les mentalités et les charges publiques, énorme changement dans l’objet de la politique. S’il ne s’agit plus de faire grandir ceux qui sont ici, mais de faire venir de l’extérieur des plus grands qu’eux, le développement local prend un autre visage, et l’action politique elle aussi ne se reconnaît plus chez elle, dans cette grande tâche du progrès humain et de l’augmentation du capital structurel commun qui unit secrètement les plus grands de tous partis et de toute dynastie. Pour la première fois, des élus, des régions, des Etats, affichent leur capacité non plus à changer le peuple, en le faisant plus grand, plus formé, plus capable d’agir, mais à changer de peuple. Le sentiment de dépossession qui en résulte est immense. Sa conséquence essentielle mais inaperçue est la fin du progrès politique. Albert Hirschmann a montré comment la concurrence, qui propose au consommateur l’exit comme seule attitude face à la société dont le produit ou le service ne le satisfait pas, était inefficace dans la conduite du progrès ou de l’amélioration des offres, et suggéré la supériorité d’un système collaboratif, comme le système coopératif, qui associe le consommateur. De la même manière, la disparition de « voice » en politique, telle que l’ouverture des frontières et la mobilité des populations la signifient, marque la fin du progrès par l’action politique, ce qui n’est pas loin de l’absence de progrès tout court. La poursuite d’un modèle de l’homme de marché et d’un marché universel des compétences, des talents et du travail, signifierait bien une disparition de toute politique comme nous l’avons connue, et réaliserait une condition majeure de la fin de l’histoire, les mouvements collectifs s’épuisant au profit d’une multitude de trajectoires individuelles, non reliées les unes aux autres, illisibles en termes de mouvements collectifs, et d’ailleurs soigneusement dépouillées de tout ce qui permettrait de leur donner une portée collective.
La communauté de la Règle
Internet est le plus grand site coopératif qui ait jamais existé.
A l’origine, Arpanet a été conçu pour permettre le partage d’informations stratégiques, de telle manière qu’une attaque en un point déterminé du territoire américain n’interrompe pas les communications et permette échange d’information, décision et riposte.
Plus tard, Internet est devenu cet instrument qui renouvelle les principes économiques et renverse la loi des rendements en instaurant la loi des rendements croissants ; quelques connectés ne valent rien, quelques milliers un peu, quelques millions beaucoup. La loi des réseaux, dont la valeur est exponentielle en fonction du nombre de connectés – gratuits ! – est l’expression la plus actuelle et la plus violente de la coopération ; plus nombreux sont ceux qui rejoignent la communauté, plus celle-ci est forte, puissante et peut agir.
Dorénavant, Internet est le lieu de naissance de nouvelles communautés, organisées et structurées autour d’une règle et d’une loi. Wikipedia est l’exemple d’un système coopératif où la volonté de savoir et de faire savoir unit les participants hors modèle économique, hors intérêt individuel direct. Il est tentant de voulolir élaborer des modèles, des systèmes, à partir d’exemples similaires. A ce point de vue systémique, extérieur, mieux vaut substituer le point de vue des acteurs ; Internet est ce lieu où des individus ou des groupes énoncent une règle, leur règle, la font partager, et en font l’élément discriminant d’accès à leur territoire et de participation à leur histoire – à une histoire commune. Cette réinvention du collectif, au prix d’un lien entre l’individu et le collectif passant par l’adhésion à une règle particulière, est au cœur de la transformation du rôle et de la fonction de l’entreprise privée dans la société ouverte et déstructurée.
Il faut aller plus loin, et apprécier l’extension qui transporte dans le monde réel les expériences et les réalisations effectuées dans le virtuel. L’histoire qui commence à s’écrire est celle d’entreprises singulières, revendiquant des origines, affirmant des croyances, qui vont jusqu’à être discriminantes pour leurs clients ; tout le monde n’est pas client de. Etre client se mérite. Le futur appartient aux entreprises qui définissent des règles, pour affirmer leur territoire, réel ou virtuel, y réunir toutes leurs parties prenantes, dans une histoire, dans un jeu, et dans une culture.
Cette histoire repose sur la culture. Le marché de la concurrence par les prix tend à détruire toute singularité en réduisant à un prix et une quantité toutes les caractéristiques des rapports humains. La culture restaure, institue, développe et spécifie les différences entre produits, entre services, sur la base de références et d’appartenances fines.
L’entreprise qui invente une culture et l’exprime dans ses produits et services, l’entreprise qui définit sa règle et l’applique, voire l’impose à ses clients comme à ses collaborateurs, a toutes les chances d’édifier cette communauté de culture qui réunit et qui dure. Car elle se donne un territoire, car elle crée une appartenance et un lien, car elle aborde les rivages enchantés de l’incommensurable et de l’unique. Il faut en être persuadés ; la chance des établissements spécialisés est dans la culture plus que dans le marché, dans l’origine plus que dans le marketing, dans la différence autant que dans la performance.
Faire, refaire société
Qu’est-ce qui fait société entre nous ?
L’entreprise coopérative, parce qu’elle a été intermédiaire social, parce qu’elle a pris en charge une part importante du lien social et de la règle communautaire, n’échappe pas à cette question, celle des mutualisations pertinentes, celle de la clôture, celle de l’autonomie des sociétés humaines.
Crise d’identité, sur des territoires où se côtoient sans se parler, sans se comprendre et sans partager, des communautés ou des individus que seule la raison économique juxtapose sans les rapprocher.
Crise d’inclusion dans des sociétés dont l’apparente et insolente prospérité ne referme pas les poches de grande pauvreté, et même semble les agrandir, à mesure que l’enrichissement de certains, de beaucoup, de la majorité, semble en laisser davantage aux bords de la route, lâchés par une course qui va trop vite, par une compétition sans relâche et sans répit.
Crise du lien, des repères et des structures, qui a acclamé l’invention de l’individu, sans mesurer que cette acclamation retirait du même mouvement ce qui lui permettait de s’affirmer, et qui était la primauté du collectif, la force des repères, des guides, des normes et des institutions collectives.
Crise du marché, ou plutôt de ces imperfections du marché que son extension n’a pas supprimées, et même, des nouvelles imperfections qui sont apprues à mesure que le marché étendait sans mesure son domaine.
Crise des rapports à l’espace et au temps, bouleversés plus que nous ne savons le dire par la mondialisation, par le sans contact et le sans fil, par le temps réel et l’enrichissement financier, transformés bien davantage par l’avènement du corps et le sentiment généralisé de la perte u futur comme progrès, comme promesse et comme engagement méritoire.
Si plus rien ne nous est donné, si les origines, le territoire et l’histoire ne comptent plus de rien, seule la règle commune, la règle partagée,la règle d’adhésion, peut encore faire société entre nous. Et seuls comptent, et seuls durent, ceux qui disent la règle, ceux qui appliquent la règle, ceux qui sont dans la règle.
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Si la coopération n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et vite. C’est qu’il y a urgence. Il y a péril en la demeure de l’entreprise en proie au marché, péril dans la relation des Français, des Européens avec l’économie, et grand danger que quelques erreurs, quelques imperfections connues, mais pas corrigées, menacent un système globalement efficace, faute de la diversité qui le rétablirait sur ses bases.
De la coopération comme règle de communauté
La refondation de la coopération passe par des règles plus fortes, plus manifestes, et plus engageantes pour l’ensemble des parties. La coopération a été forte quand elle a émis des règles du jeu économique et social, quand elle a pris le risque de discriminer, d’éloigner, de repousser ceux qui n’en étaient pas. Et elle a été inclusive dans la proportion exacte où elle prenait le risque d’imposer ses règles, et d’éloigner ou d’éliminer de sa sphère économique et de son champ d’action celles et ceux qui refusaient sa règle.
Nous entrons dans un univers où la capacité des entreprises privées à édicter et faire valoir leurs règles devient capitale.
Cette règle n’est pas moins, mais plus exigeante que celle du marché. Elle l’est différemment.
Cette règle a pour sens la liberté et la capacité d’agir de ceux qui acceptent de se situer à l’intérieur et d’en faire leur histoire et leur affaire.
L’entreprise coopérative est politique. C’est au nom d’une certaine vision de la société et de l’homme qu’elle grandit, non pour satisfaire une quelconque volonté de puissance, mais parce que grandir est le moyen d’être plus utile.
Les entreprises coopératives ont certains des moyens d’agir, non pour changer la vie, mais pour permettre à leurs sociétaires, à leurs élus, de changer leur vie. Cette intermédiation de capacité repousse les frontières de la banque de proximité, elle correspond à une vision étendue des services de l’assurance ou de la banque, une vision d’autonomie et de responsabilité de chacun. Et elle porte en elle la vision d’une démocratie de marché, telle qu’elle est confusément l’objet de l’Union européenne, et du dépassement de l’économie de marchés financiers.
La question de la place de la compétition est posée. Produit aveugle et muet du déterminisme, l’individu a pour fond de vivre et de l’emporter sur les autres ; dans un monde d’individu, la morale est un handicap. Nous y sommes. Car la seule morale de la compétition et du rapport de soi avec soi est radicalement incapable de faire tenir une société, en sorte qu’il faudrait s’interroger sur l’affolante réalité qui fait tenir nos sociétés sur les vestiges de la religion, d la famille, de structures que nous nous employons par ailleurs à liquider, ou ce qu’il en reste, avec une jubilatoire inconscience.
L’ingénierie sociale
A sa manière, tout au long de son histoire, l’entreprise coopérative a reconnu pour sa mission éminente de faire société. Entre ses sociétaires, sur ses territoires ; autour d’eux, aussi, en diffusant les effets profitables de son action, de ses projets, de son innovation. Elle était condamnée à pratiquer, sans le dire, une ingénierie sociale ambitieuse pour que ses progrès soient les progrès de tous ; condamnée par la proximité, par le retour au local, et plus encore, par l’obligation de faire avec ceux qui étaient là, avec ce qui était là. Rien n’est plus étranger à l’idée même de la coopération que la délocalisation, rien ne s’oppose davantage à elle que la compétition territoriale et la mise en marché des hommes, des compétences et des talents ; c’est ici, avec les siens et au pays qu’il s’agissait de s’en sortir, et qu’il s’agit aujourd’hui encore de réussir.
Désormais, la question cruciale en ce domaine n’est pas l’argent, ni l’accès, c’est la capacité à agir. Et c’est l’entrée dans le domaine de la capacité à agir, à entreprendre et à se projeter qui devient la clé de l’ingénierie sociale de la coopération. Et c’est la force de la règle comme estime de soi, comme dignité, et comme partage d’une histoire commune, qui peut faire et refaire société autour de la coopérative. La règle d’exigence, de responsabilité, et du lien, est le trésor enfoui de la coopération. Et c’est le don de la règle comme condition de la solidarité, comme facteur de reconnaissance et d’identité, comme expression de ce que l’argent public ou privé, les aides et les droits distribués ne fourniront jamais ; le lien qui unit les mêmes.
Les urgences en ce domaine sont criantes. Et ce n’est pas la moindre question à laquelle est confrontée la coopération pour le proche avenir ; comment faisons-nous société entre nous ? Plus précisèment, quelles sont les structures ou les intermédiaires qui aident l’individu à se constituer et lui permettent d’agir, dans la grande valse des repères, des identités et des structures à laquelle il est confronté ?
Archaïsme et post-modernité
Les ressources de la coopération sont le symétrique presque parfait de ce qui fait l’extraordinaire achèvement de la société par actions, de ce qui marque déjà le vertige qui la saisit, de ce qui va conduire au ressaisissement de l’entreprise privée par le collectif.
L’entreprise coopérative reconnaît des limites à l’action et à la croissance. Elle est prédisposée à reconnaître ses externalités, à les gérer, à entreprendre de les maîtriser.
L’entreprise coopérative travaille pour les siens, pour leur lignée et leur communauté. Elle fait la différence entre les siens et les autres, entre l’intérieur et l’extérieur, elle discrimine et elle distingue.
L’entreprise coopérative emploie tous les moyens du marché au service de ce qui n’est pas le marché, mais la satisfaction de ses membres.
L’entreprise coopérative ne reconnaît pas la primauté de l’économie, mais sert notamment par son économie spécifique les intérêts singuliers de ses membres et leur fournit certains des moyens de demeurer maîtres de leur destin commun.
L’entreprise coopérative est un intermédiaire collectif, tiers de confiance et organisateur des rapports avec l’espace et le temps de ses membres ; elle se veut politique, en des temps où le politique a déserté la scène publique, ou se refuse à s’affirmer.
Enracinement et appartenance, lien et responsabilité collective, clôture et sens des limites ; à rebours de l’idéologie de la mobilité et de la liquidité devenues nouvelle morale du parc humain, le mouvement coopératif propose un modèle de relations humaines et d’organisation de l’activité auquel les imperfections du marché comme le besoin de diversité sur lequel est fondé le libéralisme politique assurent un potentiel de réalisation intense et dont ils font l’actualité brûlante. La morale de la coopération est une morale de responsabilité collective, elle émerge de l’ensemble des règles et des pratiques qui servent la finalité de survie du commun entre les personnes.
Ce concept de RSE résulte du recul de la démocratie dans les Nations occidentales, et d’une nouvelle économie du pouvoir par lequel les élus politiques cherchent à se décharger sur les entreprises privées de tâches qu’ils ne savent plus, qu’ils ne veulent plus ou qu’ils ne peuvent plus accomplir.
Ce concept, tel que vient de le commenter Robert Reich (dans le livre « Supercapitalism » paru en septembre 2007), à la fois offre à l’entreprise privée, société par actions, des champs d’intervention dans la société considérables, et la menace en tant qu’entreprise privée, propriété de ses actionnaires, responsable d’augmenter ses profits ; sommée de prendre en charge la bonne marche de la société tout entière, elle en vient à faire ce qu’elle ne sait pas faire et parfois ce qu’elle ne doit pas faire, elle court le risque de se substituer aux autorités élues, de sortir de son objet social, et fait parfois porter à ses dirigeants le risque d’engagements qualifiables d’abus de biens sociaux, et à ce titre passibles d’une qualification pénale, en cas de recours par les actionnaires, seuls légitimes à décider et valider de tels engagements. Il s’agit en fait d’une véritable réappropriation par la société et l’opinion de sociétés qui n’auront été réellement privées ( propriété de leurs actionnaires) que le temps d’une illusion.
Ce concept mérite d’être exploré par les entreprises coopératives. Leurs liens durables avec des collectivités définies, avec leur corps social, ont fait d’elles des acteurs de la RSE avant la lettre ; elles n’ont rien à gagner à se perdre dans un mouvement où tout se mélange, et qui ne peut générer que la déception. L’entreprise coopérative le sait depuis longtemps ; nul ne prospère au milieu d’un champ de ruines, nul ne s’enrichit longtemps en détruisant son milieu. N’est-ce pas le pari de la relation durable ?
D – La singularité n’a pas de prix
« Il n’y a plus de corporations dans l’Etat. Il n’y a plus que l’intérêt individuel de chaque citoyen et l’intérêt général. »
La déclaration Le Chapelier de 1791, marque une rupture majeure par rapport à l’Ancien Régime, attaché aux corps intermédiaires, et qui instituait ces corps comme les canaux indispensables à l’expression des différents Etats qui composaient le royaume. Mais la fiction d’une relation directe entre le citoyen et la Nation, la fiction d’une représentation unique, assurée par les élus, s’épuise bientôt, à mesure que la complexité des intérêts et le jeu des collectivités multiples dont est faite la Nation, voire l’addition des identités qui la constituent, se manifestent plus fortement.
Le caractère le plus éminent des corps intermédiaires est en effet de reflèter ces identités, distinctes de celle de la Nation, qui la nourrissent, qui s’y ajoutent et se conjugent à elle, sans la dépasser et sans la contraindre. Leur force est d’être l’expression, souvent unique, des singularités multiples dont se nourrit la Nation, ces singularités qui sont autant de signes de reconnaissance que les communautés d’origine, de projet, de choix ou de conviction se donnent pour se différencier et pour se situer. A l’intérieur de l’Etat, ces identités forment le commun dans lequel chacun peut se retrouver, s’identifier, trouver ses repères et s’assurer des siens. Leur qualité économique est de nourrir la confiance ; d’assurer ce lubrifiant des relations économiques sans lequel tout devient coûteux, lent, complexe. L’économie de la confiance est l’économie des corps intermédiaires, de ces tiers de confiance que prodiguaient les sociétés traditionnelles.
Le marché de la concurrence par les prix et les quantités traque les singularités et les élimine impitoyablement. Sa logique est celle de la commoditisation de tout produit, de tout service, c’est-à-dire sa réduction à un prix et une quantité interchangeables, sans origine, sans particularité aucune que celles que peut connaître un marché unique dans un monde unique. La société par actions s’exténue à poursuivre dans leurs ultimes retranchements les intérêts liés, et s’acharne à pourfendre le collectif ; l’entreprise ne peut réaliser son emprise sur le monde qu’en trouvant devant elle des individus atomisés, voués au désir sans limites, et capables seulement d’en vouloir plus. Et elle n’est capable de mettre en œuvre pour le bénéfice de ses actionnaires, les techniques et les systèmes dont elle est armée, qu’à condition préalablement de mettre hors jeu les préférences collectives et identitaires, et l’ensemble des particularités qui limitent le développement de ses quantités et la réduction de ses prix unitaires. L’ennemi de la croissance sans limites n’est ni la crise, ni la concurrence, ni la déception ; ce sont les cultures, les croyances et les engagements collectifs qui créent d’autres modes de satisfaction, qui détournent le désir et qui assurent la sûreté de soi et l’estime de soi, sans la surabondance et sans la consommation. Un marché unique pour un produit unique dans un monde unique ; le capitalisme en a rêvé, les années 1980 l’ont promis, le sans frontiérisme et l’idéologie libre échangiste entreprennent de réaliser l’utopie d’un monde asocial, d’un monde de clones, d’individus désirant sans fin, un monde où nous serions tous les mêmes, voués à la poursuite haletante d’une satisfaction impossible.
L’enrichissement privé qui suscite le dépassement de l’abondance et de la surabondance matérielle pour valoriser la distinction des produits ou des services, la demande de repères et de structures qui restaure les notions d’origine, de terroir, la quête d’unicité qui réinvente les spécificités, déterminent l’entrée de l’économie de la consommation dans un espace dominé par les singularités. L’économie des singularités a toutes les chances de devenir notre nouvelle économie.
La réalité est bien différente du tableau moralement validé, mais politiquement intenable, de l’unité du genre humain et du bonheur collectif réalisé par la surabondance de mêmes biens, sous les mêmes marques, et de la même couleur. La distinction devient la première aspiration de ceux qui étouffent dans un monde devenu petit. La distinction, et la séparation, deviennent des enjeux vitaux pour ceux qui se voient perdus dans la confusion généralisée des valeurs, des savoirs et des rangs ; tout, plutôt que cette masse vivante où chacun se perd.
L’intemédiation qualifiée
Les singularités se dissolvent dans le marché, s’affirment dans la culture. Et l’entreprise coopérative, parce qu’elle place appartenance, origine et donc culture au-dessus de l’économie, peut être l’entreprise la plus adaptée à la nouvelle économie des singularités, cette économie qui ouvre sur la nouvelle mondialisation, celle dans laquelle ce sont les différences, les particularités les plus affirmées, qui acquièrent valeur universelle.
Les singularités qui soudent une communauté, de toute nature, font le lit de la coopération quand elles déterminent des préférences d’achat, d’investissement, d’action. Et l’entreprise coopérative est par excellence ce qui fait vivre, anime et promeut les singularités au cœur même de l’économie de marché. Les intérêts sont liés. Ils le sont au sein des corps intermédiaires, et ils le sont au sein des coopératives, qui revendiquent une dimension politique, et ne reconnaissent pas comme objectif et comme sens les seules quantités économiques. La coopérative est venue rassembler et représenter ces corps intermédiaires ; pour une part, elle s’est substituée à eux. Elle a capté une part de leur capacité à agir, à travers la confiance ; elle l’a transformée, en la portant dans le marché, en la valorisant dans la concurrence, en en faisant un facteur de réussite. L’entreprise coopérative est une entreprise politique. Au-delà de son attachement à un territoire, au –delà de son engagement au service d’une mission supérieure à la production d’un résultat économique, elle est porteuse d’une vision de l’intérêt commun, du rôle de chacun dans la communauté, et elle entend porter et faire partager cette vision. L’intérêt de la communauté prime l’intérêt des parties.
Le désengagement de l’entreprise à l’égard de ses communautés d’appartenance fait toujours un ou des perdants ; elle peut à la fin faire perdre la collectivité toute entière. La société coopérative ou mutuelle, société de personnes, partage la valeur qu’elle crée entre ses parties prenantes, toutes également légitimes, toutes également solidaires, toutes également bénéficiaires de la réussite de l’entreprise. Toutes ont droit à l’information sur l’entreprise coopérative, qui est leur bien commun, toutes doivent pouvoir l’interroger, avoir accès à ses dirigeants, tous doivent rester proches des centres de décision et de vie de leur entreprise.
L’ampleur du mouvement de privatisation rend à la société des personnes des champs d’action dont l’Etat ou l’institution d’étaient emparés. Le mouvement a été entendu, et souvent observé, comme le déport quasi-systèmatique de missions ou de fonctions remplies par des établissements à capitaux publics, vers des acteurs privés, à capitaux tenus par des actionnaires et rémunérés à ces mêmes actionnaires.
Si le mouvement est vérifié, et s’il n’a pas achevé son cours, ses conséquences sont plus complexes. D’abord parce qu’il créé un espace vide, un espace d’utilité collective dans lequel sont également légitimes sociétés par actions, associations et ONG, et pourquoi pas, coopératives et mutuelles. Ensuite, parce qu’il suscite ou suscitera la montée en puissance de nouveaux intermédiaires, tiers de confiance du grand public, assembleur et intégrateur de prestations diverses, et enfin parce que non seulement, il n’offre pas au privé la simple substitution du public, mais il le met au défi de remplir des fonctions pour lesquelles le modèle concurrentiel n’est pas, ou pas totalement, ou pas, seulement adapté. C’est, ou ce sera, l’objet de ces ingénieurs sociaux que seront les futures organisations dominantes le monde d’après, celui de la production de la société et du monde, après que les facilités de la nature auront été épuisées.
Le retour du collectif
Nul ne gagne seul contre le marché. Bien peu ont la capacité d’aller seuls dans le marché. Et que sont les véhicules de placement collectif ( SICAV, FCP, composant les OPCVM ), qu’est-ce que l’assurance-vie elle-même, de très loin le premier véhicule d’investissement des Français, sinon des formes institutionnalisées de mutualisation du risque de gestion ?
L’idée reçue veut que l’individalisation poursuive son cours, et continue de marginaliser ou de réduire toutes les formes du collectif, toutes les tentatives de faire renaître du commun entre individus irrémédiablement séparés.
L’observation la plus récente des mouvements sociaux, de phénomènes d’opinion, des conditions dans lesquelles le jugement se forme, et détermine le choix des consommateurs comme celui des lecteurs, ne confirment en rien ce diagnostic rapide. Le propre d’Internet est de faire du commun entre ceux qui ne se connaissaient et ne se reconnaissaient aucun lien, et qui le trouvent sur la base de préférences révélées par le réseau : Facebook, Second Life, MySpace, voient la naissance de collectivités nouvelles. Le propre des ONG est de révéler les préférences supérieures communes entre des individus qui ne se savaient rien de commun, qui n’appartenaient à aucune communauté, et que l’isolement marquait. Le propre des mouvements qui distinguent les produits singuliers, ceux qui deviennent les produits stars, est l’émergence de communauté d’opinion, d’inclination ou de choix, qui se fabriquent une identité en partageant par millions les mêmes objets, les mêmes signes, vécus comme les exposants intégraux de leur personnalité.
Autant le dire, nous n’en avons pas fini avec les aventures du commun, et le collectif se réinstaure là où nul ne le voit, là où nul ne l’attend, dans les interstices de la société de marché, par tous les pores de la société de l’hyper individualisation.
Ces différences ne sont pas de détail, elles ne font pas de la société coopérative une entreprise capitaliste avec de petites différences. Ces différences sont essentielles. Elles font de la société coopérative une entreprise pleinement en concurrence, pleinement dans le marché, mais qui se régule autrement, qui poursuit un objectif plus large, qui obéit à d’autres principes. Elles touchent à la propriété, donc au pouvoir, et à l’argent. Elles justifient des modes d’action et d’organisation, une gouvernance, des financements, des objectifs différents. Elles mettent en jeu un rapport avec la collectivité, et elles expriment une vision de la collectivité, de l’économie et de l’activité humaine différente de celle que comporte la société capitaliste. Si l’entreprise coopérative est pleinement entreprise, pleinement en concurrence et dans le marché, elle l’est selon des règles et des modalités bien différentes de celles de la société privée par actions.
Il n’est nul besoin de développer ces différents points, aussi essentiels, aussi critiques soient-ils. Pour qui a fréquenté les assemblées générales de banques coopératives, assisté à des réunions du conseil de Volksbanken en Allemagne, échangé avec des adhérents de Rabobank, entendu les sociétaires de la Caisse Desjardins du Québec, ces éléments tombent sous le sens. Ils ne sont pas de nature technique, mais politique. Ils relèvent d’une vision différente du monde ( la « Weltanschaung » des auteurs allemands ), donc du rôle des acteurs économiques et de l’articulation entre le monde de l’économie, le monde de la communauté, le monde de la nature. Cette vision organique des relations entre les différentes composantes de l’activité et de la société exclut de séparer ce qui concourt à la vie du même corps, refuse de juger de la forme en négligeant le fond, subordonne les actions particulières et les intérêts particuliers des acteurs à un intérêt collectif et de long terme jugé supérieur, et devant être intégré en permanence en tant que tel, comme référence de l’action. Une autre expression de cette vision, aussi forte et aussi débattue, a été donnée par le « Mittelstand » et par la participation généralisée des banques au capital des entreprises clientes. Cette différence est généralement sous-estimée, elle tend même à être niée par des établissements que des raisons conjoncturelles ont poussé à se banaliser, elle n’en est pas moins le fondement d’un système qui sans elle n’a plus d’identité.
La capacité à agir
Universelle, puissante, riche souvent, partout capable d’agir, l’entreprise coopérative ne le cède en rien à la société par actions dans les domaines de la puissance, de la richesse, de la durée. Cette capacité à agir lui donne un sens politique.
Elle n’occupe pas cette place par hasard. Elle a gagné chaque fois qu’elle a été l’intermédiaire de la modernité, l’intermédiaire du progrès et de l’ouverture. Et c’est parce qu’elle a su constituer du collectif là où il manquait, parce qu’elle a su créer des liens là ils manquaient, qu’elle a été uitle, très au-delà de sa fonction économique.
La croissance financière n’explique pas ce succès. La part qu’elle a prise dans la modernisation de certains secteurs économiques et de certaines parties de la société, dans le financement du progrès, dans l’organisation de filières et de métiers, ne l’explique pas davantage. Ce résultat n’est pas l’effet de la disposition de capital à bas prix ( les parts sociales ), ni de la seule performance économique et financière ( le « low cost » ), encore moins celui.de politiques marketing, commerciales, d’image, particulièrement performantes. Il ne vient pas de petites facilités réglementaires, de complicités politiques locales, de passe-droits et d’habiletés marginales auxquelles trop souvent les ennemis de la coopération voudraient réduire les raisons de son succès. Il est moins l’effet d’une réussite exceptionnelle dans la mise en œuvre de principes, de techniques et de systèmes communs aux entreprises du secteur, que de l’application de principes différents à travers des techniques et des systèmes communs, ou proches. L’entreprise coopérative n’est jamais plus forte que quand elle emploie avec conviction et habileté, les moyens, les techniques et les systèmes des sociétés par actions au service de sa vocation particulière, jamais plus forte que quand elle utilise avec discernement toutes les possibilités qui lui sont données, y compris la cotation d’entreprises qu’elle contrôle, y compris l’appel au marché des capitaux, y compris le placement d’actions auprès de ses sociétaires, pour remplir les missions qui lui sont propres et poursuivre l’objet qui est le sien ; le progrès collectif. Elle n’est jamais tellement elle-même que quand elle essaie, innove, s’approprie les outils financiers, techniques, de management, conçus, éprouvés et développés par d’autres avec succès. Contrairement à ce que l’esprit de conformité suggère, les banques coopératives n’ont pas gagné une quelconque compétition contre leurs concurrentes sociétés par actions, sur le même terrain, avec les mêmes règles et les mêmes buts, mais des moyens différents ; elles ont gagné parce qu’elles ne jouaient pas le même jeu, ne jouaient pas selon les mêmes règles, et pas avec le même enjeu, même si elles utilisaient les mêmes outils et les mêmes systèmes. A l’opposé de ce que le conformisme suggère, les coopératives de distribution n’ont pas transformé la distribution en France plus qu’aucun autre acteur n’a su le faire, et en dix ans ; elles ont pu le faire parce qu’elles étaient portées par une dynamique, parce qu’un élan socio-économique les portait de l’intérieur, pace qu’un militantisme les animait, sans rien d’équivalent avec les mécanismes de mobilisation et d’engagement à l’œuvre dans les sociétés par actions. Cette situation, qui n’a rien d’exceptionnel dans le temps ou dans l’espace, où la diversité des systèmes et des modèles a toujours été la situation la plus commune, revêt pourtant une actualité particulière en Europe, tant les pressions en faveur de l’instauration d’un modèle unique sont fortes, tant l’illusion de relations de marché universelles domine.
Ce résultat n’est pas davantage l’effet des avantages anticoncurrentiels qui ont été longtemps, avec quelque bonne raison, et plus récemment encore, avec moins de raisons, reprochés aux banques coopératives. Il convient de l’observer ; à l’exception notable de l’Allemagne, et partiellement de l’Italie, la suppression des différents avantages dont bénéficiaient au titre de la loi les banques coopératives, a correspondu à la phase de leur développement la plus rapide. C’est à partir du moment précis où la banalisation du crédit, la désintermédiation, la déspécialisation, ont bouleversé les conditions de leur exploitation, que les banques coopératives en France, aux Pays-Bas, en Espagne, se sont engagées dans une dynamique d’expansion qui a fait d’elles les premiers établissements bancaires de leur marché, les plus innovants, les plus conquérants. Tout s’est passé comme si la perte des avantages qui les confinaient dans des secteurs limités, pour des produits et à des conditions définies, avait libéré une dynamique de développement jusqu’alors retenue. Et tout s’est passé comme si la préférence de leurs clients d’origine pouvait alors pleinement s’exprimer, pour les porter vers des horizons de croissance inconnus. Comme souvent, la perte des privilèges est une libération pour les privilégiés. Il est intéressant d’observer comment et à quel point une situation identique, pour les coopératives agricoles, qui vont perdre quelques-uns des éléments fondamentaux qui avaient assuré leur développement, qui se trouvent confrontés à la nécessité urgente d’une seconde révolution verte, va produire des résultats analogues, en libérant les coopératives de certains privilèges, de certains avantages locaux ou sectoriels, qui limitent leur champ d’action, qui freinent leurs ambitions et qui brident la force conquérante de leur modèle.
Ce résultat est politique. Car c’est une vision politique de la société, de l’argent et du risque, qui justifie le modèle coopératif, et qui fait toute la différence entre les fondamentaux sur lesquels reposent les sociétés capitalistes par actions, et ceux des sociétés coopératives. Et c’est bien en termes politiques qu’il convient de les analyser, les unes et les autres, comme le fruit d’une vision particulière de la société, et c’est en termes politiques qu’il conviendra de s’interroger sur le projet coopératif ; cette vision a-t-elle encore un sens, plus d’un siècle après les conditions qui l’ont fait naître ?
Ce résultat procède de la différence fondamentale qui sépare la société coopérative de la société par actions. Il s’agit d’une différence de nature, pas de modalités, une différence que les subtilités de la loi de 1947, modifiée en 1994, ne suffisent pas à épuiser ; d’une différence essentielle, pas accidentelle, et qui ne peut être passée sous silence ou tenue pour quantité négligeable, sans graves conséquences. L’entreprise coopérative n’est pas construite sur le même modèle que l’entreprise capitaliste par actions, elle n’obéit pas à la même logique, et vouloir appliquer à la première des recettes qui se sont révélées favorables à la seconde a toutes les chances d’aboutir à des absurdités, ou, plus sûrement, à tuer l’entreprise coopérative en tuant non pas son exploitation, mais sa spécificité.
La coopérative est politique. Et elle n’est pas si elle n’est pas politique. Pas au sens d’un engagement partisan ; au sens d’un outil des communautés qu’elle sert et dont les émane, au sens d’une vision de la société comme ensemble cohérent et uni, au sens d’une exigence du commun, contre l’individualisme absolu du monde du contrat et du marché. Elle traite du collectif, des moyens de réaliser du collectif, et de faire société. Pour la coopérative, d’autres formes d’organisation, d’autres structures sociales sont également légitimes, sont extérieures à l’entreprise, et doivent être prises en compte. La coopération reconnaît un extérieur, elle reconnaît l’existence de structures et d’organisations non coopératives, elle a d’ailleurs amplement prouvé ( coopératives agricoles, notamment qu’elle savait travailler avec elles, et c’est pourquoi elle reconnaît un intérieur. En ce sens, la coopération est prémoderne, ou antémoderne. Elle est prédestinée à prendre toute sa place dans une économie où la surabondance des moyens aura donné naissance à l’économie des singularités. Elle est destinée à trouver des horizons inconnus dans un univers où le partage, la mise en commun est une condition de l’utilité et de la valeur, comme le modèle Internet le démontre quotidiennement ( plus de participants contribuent, plus la valeur du site augmente, sans qu’aucune compétition s’instaure ). Elle est adaptée à un état social que la modernité a tenté de faire disparaître, d’ailleurs sans y parvenir vraiment, que le consommateur post-moderne intègre, par exemple à travers le commerce équitable, par exemple en exigeant le retour aux mentions d’origine des produits, par exemple en promouvant la gratuité. Elle s’attache à des facteurs non économiques de l’économie, en des temps où il est de bon ton de proclamer que ce qui n’est pas dans l’économie n’existe pas. Et elle valorise des cadres, des structures, des repères, qui ailleurs n’ont plus cours. C’est la clé non de sa capacité, mais de son devoir d’agir ; c’est aussi la clé par laquelle elle a à ce jour échappé largement à la volonté de croître pour croître, de grandir pour elle-même, et de sacrifier son âme à sa conservation.
Ambition retrouvée
La coopération a eu l’ambition d’assurer le progrès.
Qui pourrait juger cette ambition hors de propos, dépassée ou futile ?
La force de la coopération est d’avoir assuré ce progrès, non par l’abandon des identités, par la fusion molle dans le grand tout du marché, mais par l’approfondissement, si ce n’est l’exaltation, des singularités. C’est par là qu’elle a abordé la mondialisation, c’est par là qu’elle peut demain dessiner une voie originale de création de valeur par la diffusion universelle des singularités remarquables et des particularités appréciables.
L’ambition doit être de décliner cette approche sur les nouveaux chantiers globaux de la décennie. Aucun exemple n’est plus parlant que celui de l’agriculture – de la survie. Une seconde révolution verte est nécessaire. Elle modifiera les pratiques culturales, l’occupation de la terre et la mobilisation des ressources naturelles. Elle commandera une modification des prix relatifs des produits, elle peut comporter des évolutions majeures dans la distribution de la propriété du sol, dans les modes de financement du foncier, des matériels et systèmes d’exploitation, des semences, des espèces et des entrants.
Le recentrage des Etats européens sur leurs fonctions régaliennes, la pression de plus en plus forte des actionnaires et de la concurrence sur les sociétés par actions, ouvre des champs inédits à l’entreprise privée dans le domaine des grandes infrastructures de progrès. L’éducation, l’enseignement et la recherche deviennent des champs de l’initiative privée ; des fonds d’investissement, des sociétés, des réseaux ont déjà commencé de répondre aux besoins collectifs en la matière. Les services à la personne voient s’étendre le domaine de la concurrence et des prestations privées ; déjà, les membres de sociétés privées de sécurité sont plus nombreux en France que les personnels de la gendarmerie et de la police réunis ; déjà, des réseaux de soins labellisés, fonctionnant sur la base d’engagements de qualité précis, de normes de service au patient et de tarifs unifiés, nouent des relations avec des assureurs ; déjà, des prestations de service à domicile couvrent l’ensemble des besoins personnels et familiaux, permettent le maintien à domicile de personnes fragiles, anticipent l’hospitalisation à domicile au moyen du télédiagnostic et des capteurs d’alerte placés dans le domicile et, demain, sous la peau.
L’inversion de la rareté qui transforme la hiérarchie des prix relatifs suggère que la propriété de la terre en pays tempéré, que la propriété des terrains en zone urbaine ou à urbaniser, fera l’objet d’une concurrence intense, avec des acteurs nouveaux. Des actifs naguère marginaux, ou non valorisés, prennent une place inconnue dans les portefeuilles ; l’exemple le plus significatif est sans doute celui des forêts, qui permettent des économies considérables de traitement des eaux quand elles entourent les grandes villes et abritent les forages, de même qu’elles jouent le rôle de puits de carbone et constituent une option à long terme sur le prix d’émission de la tonne de CO2 ( le prix de la forêt devant varier de manière croissante en fonction de l’évolution sur les marchés des droits d’émission du CO2).
La perte des repères et des structures confronte un nombre croissant d’heureux habitants de l’Occident à l’isolement, au manque de perspective, à perte de sens. Les tiers de confiance traditionnels, les intermédiaires entre l’individuel et un collectif auquel s’identifier, dans lequel se projeter, qu’étaient les institutions ou les notables, ont été emportés dans le flux et le reflux de la mondialisation et de l’individualisation. De nouveaux intermédiaires, de nouvelles identités apparaissent, qui font ou qui prétendent refaire société entre leurs membres. Sur Internet, à travers les espaces virtuels que sont My Space ou Second Life, des propositions collectives réunissent par milliers, par dizaines ou centaines de milliers des acteurs qui s’engagent et se lient. Les sites affinitaires développent le sentiment du lien commun. Et les entreprises privées s’investissent à leur tour dans cette reconstruction du collectif. Que feront les coopératives, si elles ne comprennent pas qu’elles ont été des réseaux sociaux avant le mot, qu’elles ont fait société entre les leurs, qu’elles ont été un accélérateur de relation et de développement entre eux, et qu’aucun des outils de cette relation et de ce développement ne leur sont étrangers ?
Plus significative, plus complexe et plus engageante en même temps est la démarche qui voit des entreprises donner un sens à leur action, et placer sous le signe des grands enjeux collectifs leur démarche d’entreprise, leurs choix opérationnels et stratégiques. Il s’agit d’une réponse au déficit de légitimité supporté par la société par actions. Il s’agit aussi et plus profondément de retrouver le sens d’entrepreneur du progrès collectif qui a été présent dans un grand nombre d’entreprises à leur naissance, qui a accompagné leur développement, et qui s’est perdu à mesure qu’elles s’éloignaient de leur communauté ou de leur territoire d’origine. Le retour de la géographie, du lien et du commun, ouvre de nouvelles voies à la légitimation des entreprises. Les fantasmes passés de la participation trouvent des expressions actuelles quand des groupes devenus mondiaux organisent à la fois la participation à leur capital et l’expression de leurs salariés partout dans le monde, et dans le même temps, investissent dans des outils de formation qui font système pour tous les collaborateurs.
Sur tous ces chantiers, et bien d’autres, le silence de la coopération est assourdissant. Alors que les opportunités se multiplient de prendre la parole, de devancer les attentes collectives en mettant en œuvre les potentialités du système et du modèle, en révélant leur actualité et leur pertinence, les entreprises coopératives paraissent paralysées, ou bien se plaignent des « voleurs de valeurs » qui viendraient accaparer des territoires, un vocabulaire et des postures qu’elles détiendraient du droit du premier occupant. La vieille question, celle qui hante les consciences occidentales depuis plus de 2000 ans, retentit à leurs oreilles ; qu’as-tu fait de tes talents ?








