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Saison 5

Les quatre secrets de la coopération

Le constat est sévère, il n’est pas injustifié, il justifie la critique et surtout le progrès qui fera qu’il appartient au passé. C’est la conviction que nourrit l’analyse de la crise actuelle, crise morale et politique plus qu’économique et bancaire, une conviction que fonde l’histoire économique et sociale, qui illustre de manière récurrente la faillite des systèmes qui se veulent universels, et c’est la conviction que justifie la découverte des secrets cachés de la coopération.

Secrets cachés, découverte radicale – remontant aux racines – et effort impératif de lucidité, aussi. Nous restons éblouis par l’histoire sainte des marchés parfaits. Nous avons vécu un moment particulier de l’histoire de l’économie et de nos sociétés, nous restons éblouis par ce moment, un moment dans lequel le potentiel de la coopération paraît proche de l’épuisement, et plus encore, dans lequel son discours paraît hors de propos, comme les invocations aux valeurs paysannes qui continuent de nourrir le rituel de tant d’assemblées générales annuelles pour tant de sociétaires désabusés. Ce moment est celui où la force singulière du mouvement du marché semble étouffer toute alternative.  Malgré les réserves, les réticences et les failles, malgré les débats propres aux vieilles Nations lentes à se laisser dépouiller de leurs prérogatives, non seulement le marché financier est devenu le système de l’économie, mais le prix de marché est devenu le système de la société. Des relations amoureuses (de l’échange des femmes ou des hommes ) au choix de sa résidence, de ses engagements, de ses croyances, et jusqu’à l’attribution de sa bienveillance et de ses charités, chacun de nous et nos sociétés dans leur ensemble confient au marché ce qui était il y a peu confié à la foi religieuse, politique, ou au simple savoir-vivre. Le marché dispose de la civilisation, de la culture, et il tend à produire ce qui est dans sa logique ; à réduire toute singularité au commun, c’est-à-dire au prix. La marchandisation poursuit de ses foudres séculaires la singularisation ( comme l’écrit Lucien Karpik ; « la singularité se poursuit dans la culture et se perd dans le marché » ; voir à ce sujet «  L’économie des Singularités, Gallimard, 2007).

Dans ce mouvement, qui pourrait s’appeler tout simplement la modernité, un très ancien savoir, une très vieille croyance plutôt, celle du doux commerce cher à Montesquieu ( L’Esprit des Lois, titre IV ), celle du transfert des passions ruineuses de la guerre, du pouvoir ou de la conquête vers l’enrichissement et la satisfaction personnelle, celle de l’apaisement des passions par l’argent, le contrat et l’échange, s’épanouissent et produisent des conséquences à vrai dire inattendues. La plus étonnante est sans doute que le marché financier donne naissance à un modèle de vie, à une morale, et à une société. L’économie qui était encastrée dans la société dispose de la société, ou du moins prétend en disposer. Pas n’importe quelle économie ; celle de la croissance sans limites, celle aussi de la primauté des prix et des quantités sur tout facteur d’ordre social ( primauté dans laquelle Karl Polanyi a cru déceler les raisons des deux guerres mondiales du XXè siècle, en raison du déracinement et de la perte des repères humains qu’elle aurait déterminés auprès d’individus qui n’y étaient pas préparés… ) Sous l’emprise des promesses de la croissance sans limites, la mobilisation du travail, des énergies, des savoirs et des techniques humaines atteint des niveaux improbables et stupéfiants. Le salariat moderne est un assujettissement de l’être entier à l’activité économique auquel nous n’avons pas été préparés, auquel les générations de paysans attachés à leur terre étaient impréparées, et qui les aurait laissés démunis. Qui se souvient que voici cent cinquante ans, cinq générations, un éclair, le salariat était l’exception dans une Europe vouée au travail de la terre, dans une France qui comptait ses usines ! Plus est le moyen du plus ; il faut travailler plus pour désirer davantage. Et nous sommes tous en proie à ce vertige de l’insatisfaction dans la surabondance, à un désir de mobilité, à un appétit de mouvement, à une férocité de la concurrence, dont nul n’avait rêvé avant nous. Je revois le jardinier de La Couvertoirade, disant avec méfiance ; «  Paris, j’y suis allé à mon service militaire, je n’y suis pas retourné, ça n’est pas pour moi. Ici, ça me vaut mieux. » Ils sont des millions à croire que non seulement La Couvertoirade ne vaut plus rien pour eux, mais que le monde seul vaut pour eux – le monde, c’est-à-dire désormais nulle part.

Liquidité, mobilité, réversibilité de tous les engagements, rupture de tout lien, de toute racine, désinsertion des relations, déliaison de l’individu avec tout collectif, grand jeu avec les identités, les masques sociaux et les appartenances, désenfouissement de l’être soumis à transparence, acharné à ne se trouver que dans la vitesse, dans la mobilisation de ce qui fut et de ce qui tenait pour liquidation immédiate, à s’affirmer comme grand liquidateur de ce qui l’a fait et ses pères et les générations avant lui ; ce modèle de la modernité ne marche pas sans caillou dans la chaussure, et l’un de ces cailloux est la coopération. Indétermination de tous, non discrimination, interdiction des références à l’identité, à l’origine, à l’appartenance ; ce modèle de l’effacement de toute singularité, de réduction de toute différence à son prix et à sa négociation, au contrat qui en assure le transfert et la paisible jouissance par son nouveau propriétaire, n’est pas de mise dans la coopération, qui unit les mêmes.

L’archaïsme de la coopération, ou sa sauvagerie, est sa première arme. Car ce sont des sauvages dont il s’agit – des sauvages qui ont gagné leur bataille. Tel directeur général d’une des plus puissantes coopératives au monde avait pour habitude de dire ; «  j’ai toujours gagné parce que là où les concurrents prenaient la porte, je prenais la chatière ». En effet. Ce sont des sauvages parasitant, court-circuitant, dynamisant l’ordre établi qui ont fait le succès des premières coopératives ; des sauvages qui ont obtenu en bloquant des supermarchés, en coupant les routes, en occupant les sous-préfectures, d’entrer dans un jeu qui n’était pas pour eux. Des sauvages encore qui ont emporté à la pointe du discours et de la conviction l’adhésion et l’assentiment de leurs coopérateurs. Des sauvages tout autant, qui mobilisent les moyens du marché pour des fins qui ne sont pas celles du marché, et qui vont plus loin dans l’exigence, dans la responsabilité vis-à-vis de leurs associés, et qui ne sont pas solubles dans le marché. Cette sauvagerie, cette barbarie, sont loin de nous, loin de ce Président de banque coopérative qui interdisait l’emploi du mot « militant », loin de ce dirigeant de coopérative de distribution qui expliquait comment parler toujours à ses sociétaires, ne jamais les laisser parler ? Cette sauvagerie, cette barbarie, sont l’âme de la coopération. Elle n’est pas moderne. Elle n’est pas conforme. C’est en cela qu’elle a de l’avenir, en cela qu’elle sauve, et qu’elle réconcilie chacun avec ce qu’il est secrètement, qu’elle rompt avec les conformités du bien et avec l’illusion plus grave encore de l’expulsion du mal.

A – La démocratie est une force

«  Le gouvernement représentatif assure plus efficacement la mise en ordre du Tout que le pouvoir indiscuté n’y parvenait, parce qu’il repose sur la participation de tous ; le droit des individus les associe plus étroitement que leurs anciennes appartenances obligatoires, parce qu’il leur laisse négocier contractuellement leurs intérêts privés et parce qu’il mobilise la raison des citoyens ».

Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie,

II ; la crise du libéralisme

Comment faire tenir ensemble le marché et la société ? Comment permettre, dans une économie de marché, de la concurrence et de l’initiative privée, que les préférences éthiques et les valeurs irréductibles au marché s’expriment et se transmettent ? Comment concilier la recherche du profit maximal et le respect de l’obligation morale ? La question a fait l’objet de maints travaux académiques, elle a mobilisé quelques-uns des penseurs du temps, de Durkheim à Karl Polanyi, elle a suscité fort peu d’intérêt chez les économistes, qui s’en sont pour la plupart tenus à la vision réductrice de l’économie de marché, pur produit de la concurrence par les prix. La société coopérative prétend pour sa part y apporter une réponse différente, en instaurant une limite à l’illusion de l’idiot rationnel, l’acteur individuel à tout moment commandé par la quête de la satisfaction maximale, et en dépassant le modèle de progrès par la concurrence, qui repose sur l’alternative simple, ou simpliste ; être client d’une firme ou ne l’être plus, être actionnaire ou ne l’être plus. Dans ce modèle, l’information communiquée par le consommateur comme par l’actionnaire vit sur le mode binaire ; y être ou ne pas y être ; acheter ou ne pas acheter ; rester ou sortir ; être in ou être out, et rien d’autre, aucune possibilité de se faire entendre, d’émettre un avis, simplement d’être reconnu autrement que par son achat ou son non-achat ;.

Pour la coopération, cette limite est celle de la démocratie participative, elle repose notamment sur le principe «  un homme une voix », mais tout autant sur la proximité qui rend effectif le risque de réputation, sur l’obligation de loyauté et de préservation de la confiance. Le pari de la coopération rejoint ici celui de la démocratie moderne, comme la caractérise Marcel Gauchet au sortir de la religion et de la monarchie ; obtenir par le consentement éclairé de chacun ce que l’autorité tentait de faire la contrainte et la peur ; élever le choix individuel au rang de principe souverain de l’union sociale et de la décision collective, à travers la délibération, la conviction, puis l’adhésion, au lieu de valoriser la soumission à un ordre supposé supérieur parce que venu d’en haut. N’est-ce pas la découverte du XXè siècle, au sortir de cette illusion suprême de la politique qu’a été le totalitarisme nazi et stalinien ; les démocraties, apparemment si faibles en elles-mêmes, seulement fortes de l’adhésion de tous leurs membres, l’emportent sur des régimes à la fois si bien construits, et si soucieux d’imposer  et de contraindre, faute de pouvoir précisément associer et faire adhérer !

« En être ou ne pas en être » ; si la société par actions fonctionne sur le mode de la concurrence de tous contre tous, exprimée dans ce choix binaire, supposé résumer la relation avec ces parties prenantes éminentes que sont l’actionnaire minoritaire, le salarié et le client, la coopérative fonctionne sur celui de la démocratie, c’est-à-dire de l’élection et plus encore, de la participation. Ce mode est celui de l’expression organisée, diversifiée, capillaire, des sociétaires en double qualité d’apporteurs de capital et de clients. Et la démocratie envisagée sous ce mode participatif se révèle une force, un atout stratégique et une ressource concurrentielle aussi inattendues que considérables.

Chacun a sa place dans la coopération, chacun des coopérateurs est chez lui dans l’entreprise coopérative, et la participation signifie bien autre chose que le rituel des assemblées générales ; que chacun puisse donner son avis et le faire entendre. Cette participation est l’inverse de la concurrence et de la relation binaire «  dedans ou dehors ». Quels qu’en soient les résultats concrets et la mise en œuvre effective, elle vise à établir une communication riche, multiple et personnelle entre sociétaires, clients, et entreprise. Elle a pour déterminant la limitation des droits de vote par personne, ou le « un homme, une voix », pour fondement idéologique le refus de séparer dans la même personne, le client, le coopérateur, voire dans certains cas le collaborateur. Ce que la vision dominante de l’économie sépare, ce que la version actuelle du libéralisme dissocie, l’entreprise coopérative le réconcilie, et prétend y trouver une supériorité de fonctionnement notable. Et ce n’est pas pour cette raison que la coopération est menacée de disparaître, c’est même l’une des raisons de sa pertinence, de sa performance et de son assez remarquable résilience ; le vieux débat entre modèle concurrentiel et modèle relationnel, le débat renaissant entre la banalisation par le marché et la singularisation par l’identité n’est pas clos. Le modèle relationnel à survécu à tous les excès des marchés, aux effets de mode et à la banalisation, et le choix par la relation, le modèle de développement par le tissu relationnel interpersonnel, la confiance qui y préside et qui en résulte, valent bien certains des atouts communément vantés du modèle de concurrence. Il se peut même qu’il lui soit supérieur, en raisons des multiples externalités positives qu’il dégage pour les siens et pour son milieu.

« Voice, Exit et Lie », ou les aventures du progrès

Le modèle de la concurrence pure et parfaite suppose la réduction de tous les biens ou services en concurrence à un dénominateur commun ; le prix de marché. La réduction de toutes les particularité des produits répondant à un besoin identique ou remplissant la même fonction, à une quantité et un prix, est la condition de l’arbitrage du client, et de la comparabilité de tous les produits disponibles ; elle remédie à l’incertitude du choix, elle limite l’asymétrie d’information ou l’inégalité dans les dispositifs du jugement. Dans ce prix, s’expriment toutes les qualités, toutes les fonctions du produit ou du service, en même temps que toutes les attentes et toutes les opinions des acheteurs.

Nous en sommes au point où, entre les trois solutions qu’ont trouvées l’animal politique et l’agent économique, telles que les a identifiées Albert Hirschmann, ( in « Exit, Voice and Loyalty : response to decline in firms, organizations and States », Fayard, 1975 ), l’engagement gratuit pour un avenir meilleur est le plus décrié ( voice ), le plus méprisé, et quelquefois aussi le plus inutile. Inutile, tant les possibilités de contournement ou de dispense se multiplient ; inutile surtout, tant il est facile d’aller voir ailleurs en votant avec ses pieds, tant le modèle de la concurrence en vigueur entre offres commerciales s’est étendu aux offres des services publics, et jusqu’aux systèmes politiques. La mobilité désengagée entre les systèmes et l’arbitrage permanent entre les produits et services sont un privilège heureux pour quelques-uns ( exit ), comme les réfugiés fiscaux en montrent l’exemple, alors que la fraude, le contournement ou le jeu avec le système s’imposent pour le plus grand nombre dans le monde, et aussi en Europe. Nous en sommes au point où le triangle de Hirschmann est pris en défaut ; plutôt que « Voice, Exit et Loyalty », mieux vaudrait dorénavant analyser «  Voice, Exit et Lie », tant détourner le système est devenu commun pour qui ne peut ni en bénéficier, ni le quitter ; il s’agit quelquefois de survivre.

L’extension du régime de marché a cette conséquence imprévue ; le modèle de la concurrence, qui veut que le client mécontent vote avec ses pieds, et achète un autre produit, ou va trouver un autre fournisseur, s’applique de plus en plus directement à un système politique qui se plaît désormais à vanter l’attractivité de ses territoires, la compétitivité de ses systèmes, voire traite ouvertement de son offre publique, mais suggère par la même que la mobilité des acteurs est légitime, et qu’il existe une attitude politique plus efficace que l’opposition à un régime ou une politique détestés, c’est la fuite vers un autre régime et une autre politique, ailleurs dans le monde. Il n’y a là rien que de très logique ; si l’origine, si l’enracinement, si l’engagement territorial et la responsabilité collective ont perdu toute signification, pourquoi voter, quand il est si simple de déménager ? Appliqué jusqu’à son terme, ces principes trouvent leur conclusion logique ; si le peuple ne vote pas selon ce que les experts déterminent être son intérêt rationnel, il suffit de changer le peuple – la vieille plaisanterie des politologues trouve des exemples inattendus dans la chronique contemporaine des errements des démocraties post-majoritaires, ces démocraties où la majorité ne détermine plus la loi que la conformité enserre.

La seconde mondialisation, celle de la mobilité infinie et en temps réel de l’information et des mouvements de capitaux, dont la cotation des marchés boursiers en continu est le symbole le plus emblématique, a changé la condition économique du client comme celle du collaborateur, elle n’a pas laissé indemne notre condition politique et notre citoyenneté, elle n’épargne pas davantage la démocratie comme nous l’avons connue. La transformation essentielle introduite par la financiarisation est la capacité et la facilité de la sortie du système et du territoire ; la mobilité géographique des individus est une condition de leur mobilisation à la poursuite des opportunités de bonheur qui leur sont présentées, en réalité au service de la croissance infinie. Chacun se voit enrôlé au service de cette guerre de la croissance, non seulement de son plein gré, mais avec une adhésion totale, celle de l’envie, celle du désir inassouvi. La faculté de choisir son territoire, de choisir ses racines, est l’une des modalités de cet enrôlement. Il ne s’agit plus de combattre et de lutter pour les générations futures, sur ce territoire et dans ce système ; il s’agit de déterminer sur quel territoire et quel système trouver le bonheur, et sa condition essentielle, l’enrichissement. Il ne s’agit plus d’emporter son territoire à la semelle de ses souliers, il s’agit de disposer de partout, à tout moment et en n’importe quelles circonstances, de toute l’information sur son patrimoine, de toute la capacité de mobiliser ce patrimoine, et de toute faculté de liquider ce patrimoine. Les migrants de jadis partaient encombrés de malles-valises, les vêtements cousus de pièces d’or ou de pierres précieuses, et chargés de tout ce qui revêtait valeur universelle. Les migrants d’aujourd’hui partent avec pour unique Sésame leurs cartes de crédit et leurs numéros de compte bancaire ou le numéro de téléphone de leur gérant monégasque. Le monde leur est un terrain de jeu unique, à la seule condition que les outils de communication fonctionnent. A ce jeu, chacun se trouve tout doucement dépossédé de son identité et de la certitude de soi. Le défaut de sûreté de soi caractérise un état de l’individuation paradoxal, où la place du hasard, de la conjoncture, des aléas du marché, dispose des existences d’une manière que d’autres collectivités, ou nos collectivités, en d’autres, temps, n’auraient jamais acceptée.

L’extension accélérée de ce modèle est présentée comme le triomphe du régime de la concurrence, et comme une composante du progrès incessant de l’économie et de la capacité à croître. Sans doute. Mais il ne s’ensuit pas que la qualité des prix, que la capacité à préparer l’avenir et que l’intégration des signaux venus du marché s’y trouvent également réalisés. En réalité, tout indique que la concurrence sur les marchés est un régime de progrès pauvre, limité, et inefficient. En réalité, tout indique que le consommateur ne dispose que de moyens extrêmement pauvres et limités pour se faire entendre dans un système de concurrence de marché, en fait de concurrence par les prix, et que l’essentiel des raisons d’achat d’un produit, comme l’essentiel des souhaits d’amélioration ou de progrès est irrémédiablement perdu pour la firme en concurrence, à partir du moment où le seul message réel du client est son départ – c’est-à-dire aucun message.

Notre passé, comme le discours de la coopération sur elle-même, continue de nous suggérer que la condition économique et politique générale est «  Voice ». En qualité de consommateurs, nous aurions capacité de nous faire entendre des entreprises. En qualité d’actionnaires, nous aurions la capacité de voter pour ou contre leurs décisions. En qualité de citoyens du monde, nous aurions capacité à faire prévaloir nos choix de qualité de vie. Tout le suggère, de la montée en puissance des associations de consommateurs à l’invocation des sociétés à leurs valeurs, et jusqu’à l’activisme actionnarial, ou bien au vote par correspondance, par lequel les actionnaires sont supposés faire entendre leur voix et participer à la décision. La réalité est bien différente. A travers ce que Michel Foucault a analysé comme « dispositif », carrefour de media, de publicité, de discours dominant, d’attitudes valorisées, les entreprises se sont mises à l’abri de leurs consommateurs, ont entrepris de retirer leurs marques de l’arène du débat public et se sont sanctuarisées. Au nom de la croissance, au nom de leur intérêt confondu avec l’intérêt général, au nom du bien apprécié par la marche des affaires, elles se sont placé au-delà de leurs clients, de sorte que le prétendu mécanisme de la concurrence qui trouve son déclenchement dans la satisfaction-insatisfaction du client s’est en réalité inversé ; c’est l’entreprise qui décide ce que veut le client, ce à quoi il a droit, ce qu’il peut et ne peut pas choisir, c’est l’entreprise qui gère ses représentations de la satisfaction, qui lui fabrique ses désirs et ses passions, et c’est l’entreprise qui fabrique des fausses alternatives, en réalité des choix fermés, où le choix entre A, B et C, quand A,B et C voient toutes leurs caractéristiques homogénéisées pour ne plus se différencier que par d’infimes variations de packaging, de composition ou de marketing, est l’équivalent d’un non-choix, ou plutôt de l’oukase ; « il est interdit de ne pas choisir entre les trois produits en rayon ». N’est-ce pas le propre de tous les fournisseurs de services sur Internet, et n’est-ce pas de manière plus systématique le propre des prestataires de service de haute technologie, du téléphone cellulaire à la TV haute définition ou au GPS automobile ; ne pas offrir de solution de dispense, de retour en arrière, retirer au client toute liberté de, simplement, s’en passer ? Le développement de l’addiction comme modèle de croissance mériterait plus de considération qu’il ne lui en est généralement accordé…

Sous couvert d’organisation, de rationalisation, de performance, de protection du droit commercial, l’entreprise est en congé de la contestation, du débat et du commentaire. Elle ignore ce qu’elle ne domine pas, au point que la concurrence n’est qu’une fiction orientée dans la plupart des secteurs de l’industrie et de la grande consommation. Et elle menace le fonctionnement du marché, au point que l’économie néo-classique n’est plus qu’une fiction, et les conditions qu’elle pose à la pertinence des prix de marché, des conditions marginales, exclues de la majorité des relations économiques.

La réalité du monde économique combine « Exit » et « Lie » ; une immense capacité de l’entreprise institution à mentir sur ses buts, ses comptes, ses gammes et ses projets, une seule manière de manifester leur existence pour les clients et les actionnaires non dominants, l’exit.

Peu sensible à un Nord-Américain, pour lequel la solution du mensonge, de la fraude ou du contournement est difficile voire impensable, la voie de l’abstention, du recul intérieur et du retrait, paraît promise à un avenir fulgurant, pour tous ceux qui n’ont pas de solution de départ, trop riche pour n’avoir rien à perdre, trop pauvres pour avoir les moyens de partir. La voie d’un délitement des démocraties, et d’abord du consentement à l’impôt, est ouverte ; elle tourne le dos à la voie nommée « légitimité ». Car c’est bien la délégitimation de l’action publique, due notamment au gâchis de l’argent public et de la gestion publique, qui en est la cause la plus manifeste. Le tournant le plus significatif à cet égard a été pris par les politiques locaux et régionaux lorsque tous se sont lancés dans ces démarches dites «  d’attractivité du territoire ». De quoi s’agit-il, sinon de faire venir de l’extérieur ceux, hommes, capitaux et techniques, que l’on a renoncé à trouver ici ou à produire ici ? Et de quoi s’agit-il, sinon de reconnaître à l’exit sa fonction majeure d’aménagement du territoire et d’équilibrage public, non par l’engagement et la participation, mais par le droit à sortir d’un système qui semble moins favorable pour entrer dans celui qui promet de l’être davantage ?

Faut-il ajouter que la perspective d’un « exit » généralisé comme système politique mondial n’introduit pas seulement une confusion regrettable entre le domaine marchand et le domaine public, elle est aussi et très vite sans issue ? D’abord parce que, du même mouvement, elle promet le bénéfice de l’écart, de la différence, et contribue à le réduire, de même que sur un marché concurrentiel ouvert, l’intensification de la concurrence aboutit généralement à la banalisation des offres, en aucun cas à leur différenciation. Ensuite et surtout, parce qu’exit n’est pas une perspective possible en matière de milieu et d’environnement. Nous n’avons que ce monde. Nous sommes sur cette planète, sans sortie possible. La figure de l’exit ne nous est pas permise, ou plutôt ; le seul exit, c’est la mort. Ici, le politique mesure que la planète est une. Ici, le politique sait que nul ne peut échapper, que nul ne peut sortir, que l’argent même ne permet pas de quitter le jeu, et qu’il faut ou qu’il faudra bien se battre. En matière de milieu de vie, et de survie, ni exit, ni lie ne fournissent la moindre solution viable à moyen terme à la question lancinante de notre survie collective ; de gré ou de force, le retour de Voice est inscrit dans tout agenda politique.

Au-delà de la concurrence

De Paul Bairoch à Stiglitz, de l’école de la psychologie des investisseurs à celle des effets du chaos, c’est un pavé dans la mare de l’analyse néo-classique, de l’équilibre de Marchal ou de Samuelson ; la concurrence n’est pas le régime unique du progrès économique. Il n’est même pas sûr qu’il soit le meilleur indicateur permettant aux entreprises d’agir dans le sens du progrès, du moins quand il est seul, du moins quand concerne des produits ou services complexes, en évolution ou en transformation, qui répondent à des besoins ou satisfont des attentes également diverses et complexes, et sur lesquels l’information du consommateur et sa capacité à déterminer ce qui est bon pour lui sont nécessairement limitées. C’est même l’un des régimes les limités, les plus réducteurs et les plus aveugles qui soient, tant la capacité du régime de concurrence par les prix à transmettre au producteur les informations, les désirs et les souhaits des acheteurs est pauvre, tant le prix est un message pauvre, tant son modèle d’information binaire «  plus cher – moins cher «  et « plus vendu, moins vendu » appelle les compléments des enquêtes, des sondages, des études pour détecter les attitudes du consommateur, analyser ses préférences effectives et faire évoluer en conséquence les offres, les gammes et les produits.. Système efficace de formation des prix sur des marchés de produits matures et comparables, la concurrence est un système inefficace pour assurer l’amélioration de produits non comparables, non substituables, et dont les particularités ne sont pas limitées à leur prix de marché. Il est surtout et notoirement hors de propos dès qu’il s’agit de comparer des biens et services singuliers.

Sur des sujets aussi importants que les préférences environnementales, les soucis éthiques, sur de sujets aussi complexes que la qualité d’un service ou son mode de délivrance, la concurrence par les prix délivre un signal inexploitable parce que trop simple. Et il faut considérer que des économies qui sortent de la rareté pour entrer dans le monde des singularités ne pourront longtemps se satisfaire d’indicateurs aussi frustres et de relations aussi limitées que celles et ceux de la concurrence par les prix.

Au-delà de la concurrence, dès qu’il s’agit d’aborder dans l’action et dans le marché les singularités d’une offre, le caractère incommensurable de certaines préférences ou de certaines exigences, la coopération des sociétaires, sur la base du principe « un homme, une voix », trouve une pertinence exclusive. La faculté donnée à chacun de se faire entendre et d’agir au sein de la structure pour le progrès est la différence fondamentale de la coopérative. La faculté de chaque sociétaire à s’exprimer, à organiser l’expression collective, à demander des comptes, des explications et des justifications, représente le premier véritable atout stratégique de l’entreprise coopérative. Elle a été puissamment à l’œuvre dans l’avance que les banques coopératives ont prise en inventant la banque-assurance, dans l’avance que les coopératives agricoles ont prises en développant certaines spécialités, dans l’avance que les mutuelles ont prises en supprimant ces intermédiaires qu’étaient les agents d’assurance.

Cet atout n’est pas garanti pour l’avenir. Pour ne pas être dérangés, pour ne pas être troublés dans leur supériorité manifeste, les dirigeants et les salariés des coopératives ont manifestement tendance à oublier de mobiliser leurs sociétaires, de s’appuyer sur eux, d’utiliser leur apport – et de le solliciter. C’est une petite économie qui leur coûtera cher. Car il s’agit de légitimité, mais aussi d’efficacité. Le corps social que représentent les sociétaires est une ressource stratégique de premier ordre, elle est généralement inexploitée, et elle l’est au profit d’une arrogance technique qui banalise l’entreprise. Cette préférence pour le confort professionnel qui anime tant de salariés et de dirigeants les prive d’une ressource concurrentielle essentielle. Car l’entreprise coopérative a ses consommateurs avec elle, puisqu’ils sont à l’intérieur, puisqu’ils lui sont associés. Le potentiel de cette internalisation d’une force généralement extérieure, connue seulement à travers études, sondages et études d’impact, est aussi considérable qu’inexploité. Le culte de la compétence technique, de la professionnalisation, a dépassé son objet nécessaire. Désormais, la coopérative doit redevenir ce qu’elle est, une association d’hommes et de femmes qui veulent améliorer les produits, les services et les prix.

Une ambition démocratique

L’entreprise coopérative sera-t-elle la dernière organisation à faire vivre le principe majoritaire, quand la société politique le fait doucement mourir sous l’égide des droits individuels, de la conformité et des règles supranationales ? L’ambition démocratique était au cœur du projet des fondateurs de la coopération, elle a connu des expressions variées, parfois difficiles, elle demeure le principe essentiel de la vie coopérative. Les sociétaires votent. Il est permis de penser qu’ils ne votent pas suffisamment, qu’ils ne votent pas sur les vraies décisions, qu’ils n’ont pas vraiment le choix de leur vote ; mais ils votent. Et la majorité des suffrages emporte la décision.

Par démocratie, il faut entendre d’abord et pleinement le fait majoritaire. Par démocratie, il faut entendre ensuite le fait que tout mandat est subordonné au mandat local ; le plus puissant patron de la puissante coopérative peut être démis de tous ses mandants s’il perd la confiance de ses proches. Par démocratie, il faut entendre enfin la liberté des sociétaires de faire leur choix, et de s’en tenir à ces choix.

Le principe : « une action, une voix » fait dépendre la propriété et la conduite de l’entreprise de la partie du capital détenue. La propriété de l’entreprise, quand elle est fonction du nombre d’actions détenues, concentre le pouvoir et sépare l’entreprise de ses communautés d’appartenance. Le principe ; «  un homme, une voix », généralement appliqué dans l’entreprise coopérative ( avec des exceptions ), protège l’entreprise de toute appropriation particulière ; l’entreprise est au service de tous ses sociétaires, elle ne peut être détournée de sa vocation pour travailler au service d’un seul, ou de quelques-uns. Le principe « un homme, une voix », ou celui de la large répartition des parts sociales, compte-tenu d’un plafond de détention, évite en principe tout risque de prise de contrôle par un groupe hostile au management. Ce principe organise en même temps la légitimité sociale du pouvoir et des contre-pouvoirs, puisqu’il assure une répartition étendue des parties prenantes au vote en assemblée générale, à l’élection des dirigeants ( au moins locaux et régionaux ), et à la sanction des dirigeants ( puisque tout mandat est subordonné au mandat local ).

Les conditions de la participation

Des assemblées générales qui se vident de leurs participants, des dirigeants qui se montrent sceptiques sur leur capacité à attirer, motiver et associer des administrateurs de qualité, des sociétaires qui jugent que ça n’en vaut plus la peine… A l’évidence, la participation n’est pas un eldorado dont les entreprises coopératives auraient une fois pour toutes trouvé la clé. A l’évidence aussi, la rénovation de la gouvernance, c’est-à-dire des modes de participation à la décision, d’association à la décision, de slection et d’élection des dirigeants, est à l’ordre du jour.

Les modalités particulières du vote aux assemblées et les conditions de la participation des sociétaires, qu’elles comportent le principe «  un homme une voix », ou qu’elles plafonnent le nombre de droits de vote disponibles par votant, n’entraînent pas la participation effective des sociétaires.

Il faut même observer une désaffection générale. Les assemblées générales de la majorité des coopératives attirent moins de participants, elles n’attirent que les plus âgés, et bien souvent, elles attirent des assistants passifs plus que des coopérateurs engagés et mobilisés. Beaucoup en concluent à la désinsertion de l’individu dans les collectivités, qui frapperait la coopération comme elle toucherait les diverses formes de la participation à la vie démocratique, comme en attesteraient ailleurs les faibles taux de participation au suffrage politique.

Pourtant un contre-exemple est donné par la participation des actionnaires au vote et aux assemblées des sociétés par actions. Dans le cadre des réformes générales de leur gouvernance, il semble bien que les nouvelles techniques du vote à distance, du vote par Internet et des consultations variées et ouvertes, aient produit des résultats bien réels. Il semble qu’une authenticité de la participation des actionnaires à la vie de l’entreprise soit en passe d’être trouvée, en tous cas une rénovation des liens. Pour avoir anticipé, pour avoir été pionnière et souvent inventrice, l’entreprise coopérative aurait-elle perdu sa dynamique et sa capacité à se remettre en question pour avancer ?

Pour qu’elle ait sens et qu’elle soit effective, la participation suppose trois conditions ;

-          que le choix soit donné. Il doit se passer quelque chose dans les assemblées ; il faut qu’il puisse s’y passer quelque chose. Un choix réel, ouvert, significatif. Trop de propositions sans alternative, trop de résolutions déjà mûries et consensuelles, trop de politique avant l’assemblée et pas assez pendant, constituent des indicateurs impitoyables d’un déficit de vie interne, ou d’un déni de participation..

-          Qu’il y ait accès à l’information de manière équitable et loyale. La rétention d’information par les dirigeants salariés au détriment des élus, parfois aussi par les conseils au détriment des sociétaires, vide la coopération de son contenu. Le droit d’accès à l’information à caractère stratégique doit être formalisé, établi, respecté, et opposable à la direction.

-          Que l’essentiel soit soumis au vote des coopérateurs sociétaires, et pas seulement l’élection des administrateurs ou présidents, ni les détails de la vie de l’entreprise coopérative.  Les résolutions à l’initiative des sociétaires, ou d’un certain nombre d’entre eux représentant une part des parts sociales, sont le remède à la confiscation du pouvoir par les dirigeants salariés.  Que cent sociétaires puissent déposer une résolution à l’assemblée générale, quelle qu’elle soit, serait un pas dans la voie d’une revitalisation des assemblées et du débat interne.

Réaliser ces conditions de la participation, rendre tout son sens à la démocratie en entreprise, suppose une réforme de la gouvernance des mutuelles et des coopératives, sans doute, mais au-delà, une nouvelle vision du rôle et de la fonction de l’entreprise coopérative. Le culte du professionnalisme, la mainmise des dirigeants salariés sur l’organisation et les choix structurants des coopératives, l’abandon aux compétences réelles ou supposées des dimensions politiques et sociales du mutualisme, ne vont pas de pair avec le progrès de la démocratie ; le chantier est ouvert, qui redonnera à la voix des sociétaires son poids et sa portée.

L’inclusion de tous dans la préparation de la décision, la fabrication en amont du consensus, la prise en charge du progrès humain, représentent le premier potentiel de la coopération pour le futur. Car elles donnent sa force et sa portée à la différence revendiquée de la coopération. Car elles postulent que meilleurs sont les clients, plus informés et plus lucides ils sont, meilleure sera la coopérative, plus performante et plus capable, en opposition avec la relation d’intérêts contraires qui est la règle entre la société cotée et ses clients. Car elles ouvrent la voie, aujourd’hui comme hier, à l’association libre et à la participation concertée comme recommencement de la démocratie.

B – Durer est un privilège

« Une coopérative forte joue un rôle d’amortisseur de crise »

Pascal Prot, Président de Champagne Céréales, AG 2010-12-28

« Dans un monde qui va de plus en plus vite, le statut coopératif est un gage de stabilité. Nous n’avons de compte à rendre qu’à nos salariés sociétaires. Nous pouvons continuer à investir dans les périodes difficiles »

Jacques Landriot, Président de Chèque Déjeuner ( Le Monde, 1er février 2011)

Le temps est ce qui manque le plus. Le choix le meilleur ne vaut rien si ses résultats ne sont pas visibles dans les trois mois, il est condamnable s’il pèse sur le résultat annuel. La crise de 2007-2009 aura-t-elle été autre chose que celle du court terme, qu a exercé sur les banques une pression telle qu’elle les a obligé à sortir de leur métier et de leur bilan ? Le long terme et la durée sont les dernières catégories de l’expérience humaine que la transformation du corps, et les moyens inouïs que nous donne la technique permettent de conquérir, sans les avoir gagnés. Car l’évolution des moyens de transport, la révolution des télécommunications, comme celle de la gestion, jouent en sens inverse ; la pression du présent, du temps réel, de l’immédiat, a envahi de place en place les domaines qui lui semblaient soustraits par nature.

La différence est marquante. L’entreprise coopérative a l’extraordinaire privilège de la durée. Ce privilège ne va pas sans obligations, ni sans risques, dont le moindre n’est pas de se dispenser de la pression et du jugement, dont le pire n’est pas se mettre en congé du réel. C’est pour avoir bénéficié de ce privilège, sans le mériter, qu’elle voit sa légitimité interrogée. C’est aussi, ou peut-être, parce qu’elle saura mobiliser ce privilège qu’elle trouvera certains des moyens de se renouveler et de faire valoir son utilité unique.

Ce privilège résulte de la petite différence née des statuts de la coopérative. Elle est dans son code génétique. Et son identité en dépend. La coopérative a le temps. Ou plutôt, n’étant pas soumise comme la société par actions opéable à la menace permanente de l’OPA, c’est-à-dire du changement de contrôle provoqué par des actionnaires mécontents, elle dispose d’une liberté d’arbitrage par rapport au délai de retour sur investissement, par rapport à l’objectif de profit qu’elle choisit de se donner et par rapport à la distribution à laquelle elle choisit de procéder ( distribution aux sociétaires qui se trouve limitée par la loi, à un niveau équivalent au taux moyen des emprunts d’Etat ). Plus qu’une préférence pour le long terme qui n’aurait pas de sens si elle aboutit à un laissez-faire insouciant en matière de gestion, c’est la capacité de gérer le temps qui constitue un avantage remarquable de la société coopérative par rapport à ses concurrents.

La première vertu du système coopératif est purement économique ; le modèle capitalistique assure une économie considérable de capital, et il place l’entreprise coopérative hors toute possibilité d’OPA ( théoriquement du moins ). Et cette vertu lui confère un privilège stratégique redoutable ; elle ne supporte pas le prix de son capital.

Nul n’a réellement chiffré l’économie réalisée du fait de ce que le Président Philippe Dupont ( Pdt du groupe Banques populaires de 1998 à 2009 ) nommait : «  le bonnet magique » de la coopération. Elle est considérable. L’exemple de sociétés cotées au capital dispersé, donc en situation de cibles potentielles d’OPA, suggère qu’une part significative des ressources de l’entreprise, et d’abord l’énergie des dirigeants, est consacrée alors à des opérations anti-Opa, que  la menace pèse sur l’ensemble des décisions stratégiques en multipliant la préférence pour le court terme, elle suggère surtout que certaines de ces dispositions affectent gravement la position de la firme sur ses marchés, devant ses clients, devant ses prestataires.  Obligation de performance à court terme et de maximisation du résultat, contrainte de distribution de dividendes, réduction drastique de la liberté stratégique des dirigeants, autant d’éléments qui représentent un coût direct et surtout indirect énorme, un coût que l’entreprise coopérative n’a pas à supporter, et qu’elle peut donc à niveau égal de performance, distribuer autrement entre ses parties prenantes.

En termes financiers, ce privilège découle de l’impossibilité pour les coopérateurs, non seulement de disposer des réserves, non seulement de fixer librement la rémunération du capital, mais plus encore, de bénéficier de la survaleur de l’entreprise. Cette survaleur, mesurée par l’écart entre la situation comptable nette et le prix d’acquisition de l’entreprise, reflète la propension à payer une entreprise au-dessus de sa valeur nette que des investisseurs ou une autre entreprise peuvent avoir, en fonction de la part de marché à acquérir, de l’apport de compétences ou simplement de la disparition d’un concurrent. Et la logique de la survaleur est la logique de la liquidation des entreprises au profit de leurs propriétaires, qui réalisent ainsi leur fortune personnelle en vendant l’outil de travail constitué. En excluant toute captation de la survaleur par les sociétaires associés, la coopérative exclut de fait autant que de droit la vente au plus offrant, et permet que la transmission de l’entreprise s’opère de personne à personne ( au besoin,en mettant en place des formules d’aide au financement des nouveaux associés, comme l’a fait Système U avec ExpanU, qui consent des prêts aux nouveaux associés reprenant un magasin Système U à son ancien propriétaire ).

Ce privilège est souvent mal interprété. Il est entendu sur le mode de la protection, d’une moindre exigence, et peut être aisément pris pour du relâchement, voire du laxisme en matière de  performance économique. Sous sa forme la plus simple, la plus désastreuse aussi, il pourrait être résumé en ; «  ce qui pourrait être fait aujourd’hui pourra aussi l’être plus tard .» Il accrédite l’opinion d’un modèle sympathique, accommodant, confortable, protecteur, en définitive relâché, qui relâche la tension managériale et méconnaît cette pression de l’objectif formulé en termes de résultat, qui a fait accomplir tant de progrès à l’entreprise privée et qui l’a posée en modèle achevé d’organisation.. Sous cette forme, ou sous la forme plus générale du défaut de contrôle des sociétaires, il est très directement à l’origine de cette critique majeure, formulée tant par des auteurs anglo-saxons que par certains auteurs européens ; l’absence de mise en cause des dirigeants en raison de la faiblesse de leurs résultats serait la raison d’un gâchis de capital ou d’un sous-emploi du capital et des réserves des établissements coopératifs, résultant en une moindre croissance économique générale.

Il faut inverser ce discours, et la vision qui le supporte. A la vision naïve et réductrice d’un privilège défensif, apportant le confort et réduisant l’exigence, il faut substituer la vision dynamique et conquérante d’une exigence supérieure, d’un modèle qui demande plus parce qu’il apporte davantage. A la vision protectrice du relâchement, il faut substituer la vision historiquement vérifiée d’une utilité supérieure, d’une validation sociétale du service et de la valeur apportée, au-delà de la relation client ou de la relation sociétaire. Il faut reconnaître dans un modèle qui assume ses engagements à long terme, et d’abord sa propre pérennité, celle de son offre et de son utilité, un niveau d’exigence supérieure, parce que plus globale, moins réductrice et moins arithmétique, que celui que suppose un modèle dominé par le résultat à court terme. C’est seulement dans cette perspective que le modèle coopératif révèle la dynamique secrète qui l’a animé pendant tant de décennies, et que quelque chose de son potentiel demeure actif, voire explosif, pour les années à venir.

A la base, le sociétariat

Le privilège de la durée est tout entier issu de la spécificité juridique et financière de la part sociale, non cessible sur le marché secondaire, dont le transfert est subordonné à l’agrément de l’entreprise, qui se trouve non attributaire des réserves non distribuables.

C’est parce que le coopérateur renonce à une part de rémunération de son capital, qu’il renonce à la valorisation de ce capital sur le marché secondaire des titres qu’il détient, au titre de la survaleur, qu’il renonce à avoir sa part des résultats mis en réserve et qu’il renonce à ses réserves ad nutum, que l’entreprise coopérative a le privilège de la durée ; ses dirigeants semblent parfois avoir oublié à qui ils ont dû une tranquillité d’esprit, et quelquefois un confort, auxquels leur performance est étrangère.

Ce pacte fondateur de la coopération, qui équivaut de la part du coopérateur sociétaire à un renoncement à la qualité de copropriétaire au profit d’une qualité d’associé, ou de son équivalent, permet seul d’apprécier ce que signifie le privilège de la durée, ce qu’il engage, et ce qui le juge. Contrat social entre les coopérateurs, la mise en commun de capitaux destinés à constituer les fonds propres de la coopérative, mais surtout la non distribution des bénéfices, qui sont et demeurent propriété de la coopérative, en réalité propriété indistribuable et inaliénable des coopérateurs, mais surtout la renonciation explicite des coopérateurs à vendre leur entreprise commune, quelles que soient par ailleurs les règles de la vente, pour s’en partager le prix, place l’entreprise coopérative à l’abri de la pression du court terme, à l’abri de tout risque d’offre publique d’achat, à l’abri de toute exigence spécifique d’un, de plusieurs ou même de tous ses sociétaires.

La valeur de ce privilège est considérable, et rarement analysée, plus rarement encore mesurée.

C’est d’abord le privilège de n’être pas opéable. Ce privilège a un prix, qui pourrait être calculé en fonction des moyens déployés par les sociétés cotées au capital dispersé susceptibles d’être rachetées. Ce privilège a une valeur, celle de la capacité des parties prenantes à se projeter à long terme dans leur histoire avec la coopérative, parce qu’ils savent, tous, à de titres divers, que leur relation avec la coopérative ne dépend pas d’un mouvement d’humeur de la Bourse, d’un raid financier, ou du caprice d’un ou de quelques actionnaires capables de rallier une majorité de votes en assemblée. La coopérative est protégée, non contre elle-même, mais contre les ambitions ou les dérives de ses dirigeants, dans cette mesure au moins ; ils ne peuvent pas la vendre, ils ne peuvent pas aliéner son patrimoine, et ils sont soumis à la ratification de leurs sociétaires – pas seulement en théorie, en droit.

C’est ensuite le privilège de pouvoir prendre des positions à moyen ou long terme, et de tenir ces positions. L’entreprise coopérative demeure l’une des rares structures organisées capables de prendre des paris et de porter ces paris quelle que soit la conjoncture, quelle que soit la marche apparente, favorable ou contraire, des affaires. Cette capacité devrait lui valoir une avance significative en terme d’innovation, de développement d’offres et d’utilités nouvelles. Cette capacité est partiellement utilisée, sans doute parce qu’elle incite au confort et à la satisfaction des positions acquises. Là encore, le devenir de la coopération passe par une inversion ; l’inversion d’un privilège détourné pour le confort des salariés et des dirigeants, en un privilège de prise de risques, d’engagement et de mouvement.  Car le privilège de prendre plus de risques pour ses clients, de pouvoir apporter de la valeur en plus, de pouvoir se porter sur les champs du futur, ne signifie pas moins d’exigences, mais davantage. Il ne s’agit pas d’enfouir dans les profondeurs de la structure les dividendes non distribués, dûs à personne, ou de se dispenser de les gagner, il s’agit de les employer à aller plus loin et plus fort dans son métier et dans son utilité.

C’est aussi le privilège de pouvoir répartir avec une grande liberté d’arbitrage ses résultats, voire de piloter ce résultat avant formation, en investissant davantage dans des actions commerciales, dans des progrès de qualité, dans des technologies ou des produits nouveaux, etc. L’impératif gestion a balayé la tranquillité des coopératives d’avant les années 1980, qui se souciaient fort peu de réaliser des bénéfices à partir du moment où elles avaient payé les salaires, réglé les fournisseurs et acquitté l’impôt, généralement maigre,du au Trésor public, voire servi aux parts sociales un intérêt équivalent à celui des obligations d’Etat. Ces pratiques conservatrices ont vécu. Mais la question demeure ; quel est le bon niveau de résultat souhaitable pour une coopérative, quel est le niveau au-delà duquel se pose la question de la redistribution à son milieu, voire celle de la légitimité du résultat lui-même ? Posée en termes de gestion, la question est insoluble. Elle l’est moins posée en termes d’acceptabilité et de légitimité de la coopérative dans son milieu.

C’est enfin et surtout le privilège de ne pas être soumis à la flexibilité, c’est-à-dire au refus de tout engagement, et d’être dispensé de devoir à tout moment liquider pour son prix de marché toute valeur détenue. La coopérative est là pour durer. Quand elle est installée sur un territoire, elle y est enracinée, elle y porte une part de responsabilité, elle la revendique même, et elle se considère liée à ce territoire, à ces habitants, à ses acteurs économiques. Ce privilège s’exprime en termes très directement stratégiques et commerciaux ; la coopérative travaille sur le mode de la relation plus que sur celui du contrat, elle peut ignorer les contraintes de la rentabilité à court terme pour souscrire des engagements à long terme, explicites et implicites,, elle peut investir dans son développement, dans la conquête de clientèles, dans l’installation de ses réseaux et le renouvellement de ses offres, dans des conditions indépendantes de celles du marché financier. Elle peut agir comme elle le juge bon ou nécessaire, sans être soumise à la contrainte financière au même degré que la société par actions au capital dispersé.

Le prix à payer pour ce privilège est à la hauteur des avantages qu’ils confèrent à la coopérative, et dont les premiers bénéficiaires sont le plus souvent ses salariés.  Les parts sociales sont sous-rémunérées. A la fois le niveau de distribution des dividendes annuels est faible, notamment parce qu’ils ne s’accompagne ni de distribution de parts sociales gratuites, ni de revalorisation fréquente de ces parts sociales, et les espérances de plus-values significatives sont nulles, étant donné l’absence de toute perspective d’OPA. Le système coopératif peut donc s’analyser financièrement comme un transfert de plusieurs milliards d’euros annuels des sociétaires vers leurs coopératives, qu’elles soient coopératives agricoles, coopératives de distribution, coopératives de banque ou d’assurance.

Un privilège inconscient

C’est peut-être le premier atout stratégique de toute entreprise coopérative, même si elle en est souvent trop peu consciente. Car la culture de la gestion et du résultat est passée par là. Elle a rallié les plus réticents. Elle a fait des nouveaux convertis. Il est frappant de voir que les entreprises coopératives qui ont choisi d’aller en Bourse, d’une manière ou d’une autre, ont choisi d’adopter le discours ultra-dominant des résultats annuels en hausse, des résultats trimestriels significatifs, au lieu de le refuser pour faire valoir leur propre modèle d’appréciation à long terme, de lissage des événements et d’engagements sur le fond dans la durée. Et il est frappant de voir aujourd’hui certaines coopératives faire du résultat d’exploitation rapporté au fonds propres, du coefficient d’exploitation pour les banques ou des ratio de productivité pour d’autres coopératives, les critères apparemment uniques d’appréciation des dirigeants salariés, au moment même où les dirigeants des sociétés cotées se voient demander un exercice complexe, voire contradictoire, qui vise à réconcilier la société par actions et ses collectivités d’appartenance.

Cet être-là signifie plus que l’enracinement, il signifie que la coopérative peut affirmer une fonction d’intermédiation collective, et qu’elle peut revendiquer une fonction politique. Ni par raccroc, ni par démagogie, ni surtout par conformité ; parce qu’elle ne grandira pas sur un champ de ruines, et parce que son destin est irrémédiablement lié au destin de celles et de ceux qui eux aussi sont là.

Cette situation n’est en rien passive. Elle est un engagement. Car elle signifie qu’à aucun moment l’entreprise coopérative ne peut se désintéresser des territoires où elle est implantée, des communautés auxquelles participent ses coopérateurs, du milieu de vie dans lequel elle opère. Les destins sont liés ; et personne ne demeure longtemps riche et prospère dans un océan de ruines.

Il faut aller plus loin. Dans des collectivités fermées, non par des frontières illusoires, mais par la reconnaissance mutuelle ou l’appartenance vécue, la prospérité des uns est bénéfique à tous. Cette intuition, ou ce constat, justifient l’économie de la relation dans laquelle prospère la coopérative. Ses effets sont considérables ; car ils sont le fruit de la confiance.

Pourquoi ce privilège est-il devenu à ce point inconscient ? La réponse est délicate, mais sans doute doit-elle être formulée ainsi ; ce privilège est-il trop important pour être exprimé, pour être explicité, et même pour que les coopérateurs se l’avouent à eux-mêmes ? Car il détone dans un paysage marqué par les contraintes du court terme et la panique de la séance de bourse qui vient. Car ce n’est pas son caractère marginal qui explique l’oubli dont il fait l’objet, c’est au contraire son caractère déterminant, essentiel, et même vital dans l’histoire des coopératives, qui n’ont survécu à maintes périodes difficiles ou troublées, mérité la confiance de leurs clients, de leurs collaborateurs et de leur milieu, qu’en raison de cette condition simple et si rare de la confiance et plus encore de la réciprocité ; elles avaient le temps.

L’économie de la confiance

Le modèle de la transaction et du contrat, instauré par l’appareil du droit et de la conformité, légitimé par la baisse des prix et le progrès de la qualité qu’il est supposé garantir, s’impose avec une puissance et parfois une violence sans équivalents. Le modèle de la transaction et de son outil magique, le marché, paraît universel. Pourtant, il n’est pas le seul. Il l’est d’autant moins que sa pertinence est contestée, que des transformations profondes se font jour dans les relations entre acteurs économiques, et que les rapports de l’entreprise privée avec la société civile, avec les territoires, avec l’utilité réelle, sont en question.

C’est que le modèle de la relation, condition de la confiance, continue de s’opposer à lui, de le corriger, de l’infléchir ou de le refouler. Et le modèle de la relation regagne le terrain perdu en des temps de banalisation des offres, de commoditisation des produits, en des temps où la quantité seule suffisait à déterminer la satisfaction réelle ou supposée du consommateur, parce que la surabondance des offres et des quantités rend sa valeur à la différence, à la distinction et à la singularité, telles que la relation les nourrit, les conforte et arbitre entre elles.

La confiance comme base de l’économie de marché, la confiance comme source de gains de productivité, d’efficacité, et surtout d’économie de transactions et de contrats, est l’une des grandes redécouvertes des économistes depuis trente ans, et notamment de ceux qui ont travaillé à décloisonner la science financière pour rétablir le lien entre l’économie, la sociologie et la psychologie, parce qu’ils ont été confronté au caractère toujours imparfait des contrats, et généralement à cette réalité ; un certain niveau de confiance entre les parties, un certain niveau de consensus sur les mots et les notions contenus dans le contrat, un certain niveau de connivence même, sont des conditions indispensables au respect du contrat et à son efficience dans le temps. Contrairement à ce qu’a cherché à analyser Ronald Coase, ( 1964 ) en considérant l’entreprise comme un nœud de contrats qui peuvent à tout moment être dénoués par l’accord des parties, la théorie de la firme s’arrête sur le caractère incommensurable et non réductible au contrat ou au prix des relations entre les parties prenantes de l’entreprise pérenne. Contrairement aux discours imposés sur la transparence, l’assertivité et même la non-discrimination, l’économie réalisée dans l’entreprise est principalement le fait de l’implicite, de l’opacité vis-à-vis de l’extérieur, et de la mise en œuvre de discriminations légitimes qui reproduisent sa personnalité propre et sa spécificité. L’entreprise coopérative s’est distinguée en cédant moins que les autres à ces discours assénés par des légions d’experts et de consultants sur la transparence, le changement permanent et l’explicitation de toutes les règles internes. Elle y a gagné, dans les meilleurs cas, de demeurer un lieu de confiance, et même, de demeurer un tiers de confiance pour ses sociétaires comme pour ses salariés ; un lieu où la compétition de tous contre tous n’est pas la règle. L’entreprise coopérative est ce lieu où les contrats n’ont plus de place, ce lieu où l’appartenance remplace précisément le contrat, où le lien fait place à la gratuité, où l’échange en confiance se dispense d’un prix. Tout se passe comme si un élément puissant, à la fois facilitateur, incitateur et économe de transactions, était à l’œuvre, et tout se passe comme si ce facteur se nommait confiance. Et tout se passe comme si ce facteur transformait l’économie de la coopération pour la faire obéir à autre chose qu’un régime de prix.

Ce que la sagesse populaire résume depuis longtemps en jugeant qu’un bon contrat fait deux gagnants, les deux parties, et pas de perdant, s’exprime autrement en analysant les conditions de la confiance entre les parties et ses conséquences en termes d’efficacité, donc en définitive d’économie de la relation. Que sont le contrat, l’échange et la transaction, sans la confiance et l’économie vertigineuse de précaution juridiques, de cautions, de dépôt de garantie, de surveillance, etc., qu’elle leur assure ? Certains la nomment : «  le lubrifiant de l’économie » tant elle facilite et accélère les échanges ; d’autres s’acharnent à la mesurer, la quantifier, la comptabiliser. Une chose est certaine ; pour l’ensemble sans cesse plus étendu de biens et de services qui ne réduisent pas à un prix, une quantité, la confiance est le facteur déterminant le système de jugement et le dispositif du choix.

Faut-il ajouter que, dans des économies de la surabondance où la quête du consommateur est et sera de plus en plus la singularité et la distinction attachées au produit ou au service, la confiance devient un élément clé du positionnement des offres et de leur  situation de marché ?

La grande difficulté rencontrée par les économistes qui s’attachent à la question consiste à préciser les conditions qui expliquent la confiance, et qui en font un élément déterminant le choix. Grande difficulté, parce que ces conditions sont pré ou anté-économiques ; culturelles, sociales, psychologiques, elles résident dans des structures de relations, dans des représentations, dans des schémas culturels ou mentaux, qui créent ces dispositifs de décision particuliers, dans lesquels ni le prix, ni la quantité ne jouent le rôle essentiel ; l’exemple de l’achat d’un grand vin ou du choix d’une interprétation de musique classique est souvent cité, ceux de l’avocat, de l’expert conseil ou du gestionnaire de patrimoine seraient tout aussi pertinents. Grande difficulté en fait, parce que l’économie de la confiance demande un mouvement inverse de celui qui domine toute la réflexion collective depuis une génération, et qui veut que tout soit réductible à un prix et une quantité ; l’économie de la confiance présuppose l’hétéronomie des valeurs qui s’imposent au marché et lui sont irréductibles. Malgré les lois « Sarbanes-Oxley », malgré les chaires d’éthique et les cours de morale que dispensent généralement des financiers repentis, l’économie de marché ne produit pas elle-même les valeurs et les comportements qui lui sont indispensables pour fonctionner. Bien au  contraire, il est permis de constater qu’aucune des attitudes, aucun des comportements qui ont permis l’avènement des marchés, ne se situent dans la logique de l’intérêt individuel à court terme, n’obéissent à des rapports contractuels, pas plus qu’ils ne découlent de la concurrence pure et parfaite, de la conformité juridique ou de l’individualisme de l’acteur rationnel. Ni la conscience professionnelle, ni le sens de l’intérêt supérieur de la collectivité ou de la communauté, ni la fierté du travail bien fait, ni même la loyauté et l’équité, ne trouvent la moindre rémunération dans le prix de marché telle que la concurrence l’établit, aucune de ces vertus éminentes dans la marche de l’entreprise n’est directement ou indirectement en relation avec la primauté du marché, bien au contraire, elles  s’inscrivent en décalage, en rupture avec lui, elles procèdent d’un ordre différent, supérieur, elles font appel  des notions inconnues par le prix de marché concurrentiel, et qui ont trait essentiellement à un rapport non marchand avec le collectif.

Pour entrer dans l’économie de la confiance, il faut faire l’effort d’un détour vertigineux hors de la logique du marché. Il faut accepter de considérer l’économie de marché comme une institution humaine comme d’autres et parmi d’autres, et il faut également considérer que des valeurs d’une autre nature s’imposent au marché, et non pas lui sont soumises ou découlent de lui. Il faut faire un détour par l’implicite, par l’appartenance, par la croyance, par la culture et la civilisation, par l’intérêt collectif et par le sentiment du bien commun.

L’économie de la concurrence repose sur l’individualisation et même, l’atomisation du choix du consommateur. Toute économie de la confiance réinstaure le collectif comme déterminant du choix, et même, postule l’existence d’intermédiaires dans la décision du sujet économique, des intermédiaires qui tirent leur capacité d’influence ou de prescription de leur fonction collective non économique, en deçà, en décalage ou en surplomb de l’économie.

A l’évidence, la coopération est à analyser comme l’un de ces dispositifs intermédiaires. Et à l’évidence aussi, cette fonction non économique est l’un des secrets de la pérennité, de la pertinence et peut-être, du devenir de la coopération.

Les conditions de la confiance

S’il est aisé de vanter les mérites d’une économie de confiance, il est plus difficile d’en analyser les conditions. Celles-ci reposent en effet sur quelques-uns des concepts les plus opposés à la modernité économique, telle qu’elle nous envahit. Il s’agit en effet de concepts de limites et de frontières, d’origine et d’appartenance, d’engagement et de responsabilité. Et il s’agit de produire de la valeur économique à partir et au service de relations qui ne sont pas placées sous le signe de l’économie, mais qui prétendent lui être supérieures et s’imposer à elles.

La première condition est à l’inverse du principe de réversibilité de tous les engagements à leur prix ; c’est le principe de l’engagement dans la durée, et plus encore, celui de la non-réversibilité de certains engagements, celui du caractère incommensurable et reconnu tel de certains engagements. Tous les rapports humains ne se soldent pas par un prix, tous n’ont pas un équivalent monétaire qui en assure la liquidation confortable, sans remords, sans regrets et surtout sans traces. Toutes les relations humaines n’ont pas pour qualité éminente la liquidité, la fluidité, la mobilité, la réversibilité. La confiance provient très précisément de ces relations qui échappent à l’ordre du contrat et du droit, qu’un prix quel qu’il soit ne suffit pas à dénouer, et qui ne peuvent pas se solder à tout moment si on y met le prix. Certaines relations, certains engagements, certains liens, sont supérieurs au contrat et au droit, et l’argent n’y suffira pas ; la confiance en procède..

L’entreprise coopérative est consciente, attentive et promotrice de ses intangibles, souvent énoncés sur le terme de valeurs – ce que ses coopérateurs partagent, et qui est entre eux plus que leur intérêt économique. La sensibilité particulière à cet égard se traduit par une attention incongrue à la fidélité, à l’attachement, à la permanence. L’idéologie dominante veut que les qualités généralement attribuées aux valeurs mobilières, matière première des marchés financiers, ces qualités que sont la mobilité, la fluidité, la réversibilité, soient devenues des qualités éminentes de l’individu et de toute organisation humaine. Bannir tout ce qui lie, attache, constitue ; promouvoir ce qui bouge, ce qui change, ce qui transforme ; des légions de consultants, des bibliothèques de préceptes et des cohortes de gurus ont saturé les entreprises du dogme du changement et des tables de la loi de la mobilité. Au point de mettre en danger toute capacité de véritable changement, qui repose sur la solidité des intangibles ; il faut être très sûr de ce qui ne bouge pas pour pouvoir aller vite. Au point de mettre en danger l’entreprise elle-même, menacée d’éclater en autant de contrats privés qu’elle compte de collaborateurs, de fournisseurs et de clients, menacée d’être à tout moment réduite à sa valeur liquidative, à son prix à la casse.

La personnalisation constitue un autre facteur de la confiance. Un sociétaire n’est pas un numéro, un coopérateur ne se réduit pas au montant de son apport, à son vote une fois par an, à sa contribution au chiffre d’affaires – ou il ne devrait pas être réduit à cela, et au client captif qu’il est trop souvent. Les mots «  exploiter le capital client du sociétariat », ou encore «  assurer le succès d’une campagne par la vente à la confiance » devraient faire frémir ; ils sont la négation même du rapport de personne qui fait la force dans la durée de la coopération. A la base de la confiance, l’inverse de l’anonymat, qui a besoin d’un recours illimité au contrat et au droit pour permettre l’échange ; la personnalisation.  Si elle est juridiquement société de capitaux, l’entreprise coopérative a adopté certains traits caractéristiques de la société de personnes. Et c’est bien la personnalisation qui est en jeu dans le vocabulaire répandu de la proximité, de l’accompagnement, voire de l’humanisme invoqué. Et c’est surtout la personnalisation qui donne poids et force à ce principe de régulation en honneur dans la coopération, et qui est le risque de réputation. Ce risque procède très directement de ce capital essentiel de toute coopérative ou mutuelle qu’est la communaut teritoriale, une communauté qui met en œuvre dans la pratique le jugement des mêmes sur les mêmes, mais qui suppose l’existence d’une communauté, d’un lien et d’une clôture. En vertu de ces supposés aussi archaïques qu’on voudra, mais actuels, la perte de confiance est le pire sinistre qui puisse l’atteindre, elle équivaut à un krach boursier sur une société cotée, et elle explique la prééminence de l’image comme mode de régulation implicite mais partout présent et puissant.

Ce mode de régulation est naturellement difficile à reconnaître de l’extérieur, difficile à qualifier de manière abstraite, et plus difficile encore à reproduire ; car il n’a de sens que vu de l’intérieur. Ses règles, ses codes et ses lois sont presque tout entiers implicites. Il étend le règne du non-dit. Il s’accorde avec ces modes généralement condamnés de sélection que sont la cooptation, le repérage et la formation des dirigeants à venir par les dirigeants actuels. Et il suppose naturellement la discrimination entre les membres de la communauté et ceux qui n’en sont pas.

L’entreprise coopérative pratique l’inverse de ce principe de l’anonymat qui a donné son nom à la société par actions, si souvent encore nommée « société anonyme ». Hormis franchissement de seuils de participation au capital, ou cas très particuliers ( société inscrite au nominal ), l’actionnaire de la société anonyme peut demeurer un inconnu, il est libre de vendre ses titres ou de les acheter, et sa relation avec l’entreprise dont il est actionnaire s’arrête là. Malgré l’ambigüité d’un statut juridique qui veut que l’entreprise coopérative, détenant un capital souscrit par les fondateurs, soit un société de capitaux ( à la différence là encore de la mutuelle, qui ne sollicite pas de ses adhérents fondateurs de capitaux, seulement le partage de leurs risques et des primes qui les couvrent) cette entreprise est bien une société de personnes au sens notamment où, pour des décisions majeures et dans l’instance suprême, chacun de ses sociétaires est supposé voter en son âme et conscience, au nom des intérêts supérieurs de la coopérative. Société de personnes également parce que l’entreprise coopérative connaît ses propriétaires. Dans la société coopérative, toutes les parts sociales sont nominales ; dans beaucoup d’entre elles, seules des personnes physiques peuvent être propriétaires, celà notamment pour éviter d’une seule et même personne, à travers une multiplicité de personnes morales qu’elle contrôlerait, directement ou indirectement, puisse détenir de fait une position de contrôle ou du moins d’influence sur la coopérative. Le capitalisme saisi par la finance est en train d’accorder à la conformité, aux normes, à la régulation, une primauté injustifiée. L’idéal d’un système qui n’a besoin ni d’autorité, ni de charisme, ni de chef, pour fonctionner et pour se pérenniser, réalise l’idéal bureaucratique des soviets, le modèle halluciné du « Château » de Kafka.  Même si la société coopérative, à la différence de la mutuelle, est bien une société de capitaux, elle est aussi et dans le même temps une société de personnes, de personnes identifiées, connues, et par là même engagées.

La coopération est l’effet du lien, de la reconnaissance d’un destin commun, d’une appartenance commune. Et son existence, son fonctionnement et sa réussite en échange contribuent à renforcer ce lien, à faire vivre cette reconnaissance comme force, cette appartenance comme principe de loyauté, de confiance et d’efficacité. A cet égard, l’entreprise coopérative fait société entre ses membres. Et elle peut contribuer à résoudre la première question des sociétés françaises et européennes qui ne savent plus ce qui fait société entre leurs membres, et qui ont perdu la voie des relations entre l’individuel et le collectif.

L’entreprise coopérative est discriminante

Entre ceux qui partagent un projet et ceux qui ne le partagent pas, entre ceux qui portent ce projet et ceux qui ne le portent pas, la discrimination est légitime, elle est du même ordre que celles que la rémunération du mérite, de la valeur apportée ou du succès réalisent, et l’entreprise coopérative est toute entière fondée sur cette discrimination légitime. Il est même possible de considérer que la quête permanente de la coopération est celle des discriminations légitimes, autres que celles de la performance et de la compétence, condition de l’économie de la confiance, base d’un système de préférences et de jugements qui pérennise les singularités, permet leur expression dans le marché, et valorise les particularités reconnues de ses membres à travers les dispositifs qu’elle déploie dans la concurrence, dans le marché, à travers son projet d’entreprise.

Par discriminations légitimes, il faut entendre toute distinction, fondée sur un quelconque critère différenciant qui réduise l’incertitude du choix, qui limite l’aléa contractuel et qui soit irréductible à un prix. Le propre de la coopération étant d’affirmer d’autres éléments de discrimination que la performance économique, la création de valeur, le chiffre d’affaires ou la commission, en rupture avec des sociétés dans lesquelles l’argent devient la seule discrimination légitime, omniprésente et souveraine, d’autant plus que jamais remise en cause. Et par discriminations légitimes, il faut entendre aujourd’hui la recherche par la coopération des critères d’appartenance, d’identité ou de projet qui représentent pour 2020 ou 2050 ce que l’appartenance à une profession ou à un métier, ce que les origines, la naissance ou la famille, ce que la communauté locale ou régionale, ce que la confession religieuse ou l’idéologie ont signifié pendant la plus grande partie du XXè siècle pour la majeure partie des Européens. De ce que ces modes de discrimination ne fonctionnent plus ou fonctionnent mal, de ce que certains sont ressentis comme illégitimes, voire illégaux, il ne s’ensuit pas que toute discrimination soit non pertinente, ni que le principe même de distinction, de choix des mêmes par les mêmes, voire l’idéal de la réunion des semblables attachés à un même projet ait perdu toute portée et toute validité. Bien au contraire, plus les critères se font ténus, plus les anciens sont bousculés, plus ceux qui demeurent ou apparaissent ont de la valeur. Moins il est facile de faire du commun, et plus ce qui reste de commun prime, vaut et gagne. Moins il est facile de se différencier, et d’échapper à la réduction de toute relation, de toute forme et de toute qualité à la logique réductrice du prix, et plus ce qui échappe au prix, ce qui demeure irréductible à la quantité, ce qui résiste à la comparaison, au classement et à l’unité de valeur, attire les préférences, les convoitises, et suscite l’adhésion.

Pour réaliser et réussir l’union des différents, voire des contraires, pour faire du commun entre ceux qui ne partageaient rien, ou peu, la coopération s’institue comme risque, comme mouvement et comme transformation. Cette dimension s’est progressivement estompée à mesure que les dirigeants salariés prenaient peur devant la composante militante du sociétariat, à mesure que les enjeux devenaient plus complexes, voire plus contradictoires, à mesure aussi que le compte d’exploitation prenait le pas sur la ferveur utopique ou communautaire des origines.  Et pourtant ! C’est parce qu’elle met en jeu l’essentiel, et pas l’accessoire, parce qu’elle est porteuse d’autre chose que d’avantages économiques, parce qu’elle représente une idéologie, que la coopération peut inclure ceux qui ne trouvaient pas de place dans le marché, qu’elle justifie que chacun dépasse son intérêt individuel, et qu’elle peut prendre place parmi les corps intermédiaires assumant une dimension politique.

Le pari de la coopération mérite d’être éclairé en fonction de ces critères d’élection, de distinction et de choix entre ses membres ; ils sont la condition de la confiance, et de cette économie de la confiance qui se développe depuis la fin des années 1970, et qui bouscule certaines des conventions de l’analyse néoclassique.

L’économie de demain sera-t-elle l’économie des singularités, une économie fondée sur la confiance de ceux qui se seront reconnus les mêmes, et qui pourront faire marché entre eux dans des conditions impensables pour les autres, paralysés par la défiance généralisée ?

La société coopérative, parce qu’elle se veut liée à un territoire, parce qu’elle contribue à structurer ce territoire, considère légitime d’appliquer une certaine préférence pour ses sociétaires, pour ses clients, pour ceux qui partagent ses origines, sa culture et ses engagements ; il est légitime de discriminer les siens par rapport aux autres. Au sein des Caisses Desjardins, cette préférence pour le sociétaire se décline de diverses manières, plus ou moins spectaculaire, la plus remarquable étant certainement la ristourne appliquée aux sociétaires sur le total des commissions et frais prélevés dans l’année, et dont, en fonction des résultats de la Caisse Desjardins, une partie leur est rétrocédée ( en 2007, 65 millions de dollars de ristourne auront été redistribués aux sociétaires, ce que le mouvement appelle joliment «  mettre l’épaule à la roue ! »)  Dans ses relations avec l’ensemble de ses parties prenantes, dans ses modes de sélection, de débat, de décision, le partage de l’implicite, dépendant du territoire, est aussi, voire plus important au sein de l’entreprise coopérative que la vérification de la conformité aux codes, aux règlements, et que les procédures explicites. La proximité relationnelle exerce sur la société coopérative un mode de régulation implicite mais puissant, qui repose sur le risque de réputation ; dans une société peu mobile, relativement fermée, ce risque dissuade les comportements nuisibles à la communauté, il incite fortement les acteurs à générer des externalités positives au bénéfice de celle-ci.

3 – « Le bonheur est dans le pré »

L’obsédante répétition du discours sur la mondialisation et l’unité du genre humain cachent mal cette réalité ; le bonheur est dans le pré. C’est ce qui se passe dans la rue, le quartier, le village, qui compte – plus que ce qui se passe de l’autre coté du globe. Et, sous des vocables divers, le mouvement est bien là ; nous sortons de décennies d’illusion virtuelle pour retourner au local, au proche. Nous n’en avons pas fini avec la terre qui est sous nos pieds.

C’est l’expérience cocasse et profonde à la fois que racontent les deux auteurs canadiens du « 150 miles diet ». Pendant plusieurs mois, l’un et l’autre n’ont consommé que des produits alimentaires récoltés et cuisinés à moins de 150 miles de leur ville de résidence, Vancouver. Désagréments d’abord ; chacun le sait sans doute, bananes et orange poussent peu sur les rives du Pacifique nord. Découverte ensuite ; celle des manières diverses d’accommoder les produits locaux, celle de l’inventivité des recettes traditionnelles, celle surtout de l’affinement du goût. Satisfaction enfin, celle de se sentir en harmonie avec son territoire, avec sa communauté, celle de contribuer à son développement par ses achats, celle d’une communion plus profonde avec la terre, la nature et les éléments.

Il faut aller plus loin. Comme le montre Albert Hirschmann, dans «  Bonheur privé, action publique » ( Pluriel, Hachette Littérature ), la satisfaction engendrée par la possession et l’usage des biens de consommation et des services individuels est moindre que celle qui résulte d’un environnement amical et sain, d’un milieu bienveillant,  de la sécurité, de l’aisance et de la bienveillance environnante. En d’autres mots ; le petit bénéfice apporté par les délocalisations n’est rien en comparaison de la perte de confiance, de l’agression concurrentielle, de la confusion du milieu. Les messages publicitaires, l’idéologie économiste, valorisent et survalorisent l’acquisition et la disposition de biens privés, et passent sous silence les bonheurs simples mais pérennes d’un statut social acquis, d’une utilité reconnue, de relations humaines apaisées et confiantes. Et voilà pourquoi un enrichissement financier, matériel, comptable, d’une population come la population française peut s’accompagner d’une perception d’appauvrissement, de mise en danger, de précarisation, dominante. La déception qui suit l’achat et l’usage des biens individuels tôt ou tard provoque un cycle d’investissement fort dans la chose public, l’intérêt collectif, la communauté ( la difficulté venant de la non-prise en compte de cette déception par le système économique des marchés financiers, qui ne lui permet pas de s’exprimer ). Sommes-nous arrivés à ce point où l’illusion de la privatisation des entreprises, comme dispense de toute appartenance et de tout lien, se dissipe devant les multiples et saisissantes reprises du contrôle des entreprises par les sociétés humaines, telles que les illustrent la montée du risque répressif pesant sur le dirigeant, le thème de la Responsabilité sociale de l’entreprise, ou encore la condition d’acceptabilité posée à l’activité des sociétés privées ? Comme le souhaitait l’ethnologue Georges Balendier, il est possible que nous soyions proche d’un retour fulgurant du politique, c’est-à-dire du commun autonome, comme « capable d’être moins un vecteur de puissance, et plus un vecteur de civilisation », et du social, seul producteur de ces biens si précieux et si dévalués, que sont la confiance réciproque, l’unité interne, la bienveillance et la civilité…

Il y a là une évidence manifeste à laquelle les économistes ont été généralement insensibles. Il y a là une faiblesse remarquable de l’économie de marché, qui ne tient compte que d’une partie de la valeur, de l’utilité et de la satisfaction réellement produites, et même, qui laisse aveugle le meilleur, sans fournir à l’entreprise non plus qu’au client aucun moyen de les approcher réellement.  Il y a là aussi une explication remarquable des cycles d’intérêt/désintérêt, d’investissement/désinvestissement dans les structures de type coopérative ou mutuel. Chaque fois que les nécessités de la croissance organique et cette essence de la société oganisée qu’est la séparation et la distinction reprennent le dessus, chaque fois le potentiel de la coopération produit pleinement ses effets. Chaque fois l’énergie de la confusion, de la destruction des formes et de la réduction du particulier au commun et de l’incommensurable à son prix domine, chaque fois la coopération voit s’épuiser ce potentiel au profit de la forme capitaliste individuelle de l’activité.

Et il y a une pertinence manifeste de la réponse coopérative, qui réside dans le retour au local et dans le « cultivons notre jardin » qui l’a préservée de tant d’aventures…

Le retour au local

Bioccop, entreprise coopérative de distribution de produits « bio », créé voici vingt cinq ans, est à la fois le premier réseau de magasins bio de France, et un militant de toujours du «  produire local, consommer local ». L’adéquation entre la forme coopérative et l’activité de l’entreprise apparaît pertinente. L’opposition à d’autres formes d’activité conduites par d’autres coopératives agro-alimentaires, aussi. Car le localisme, le protectionnisme, la préférence pour les produits de son sol et des siens, sont discriminants, ils s’inscrivent en faux dans l’idéologie sans frontièriste et universaliste ultra-dominante, ils viennent à point confronter la coopération à ses contradictions, à ses origines et à ses fidélités – ou à ses trahisons.

Une bonne illustration du localisme appliqué est le principe du retour au sociétaire. En vertu de ce principe, toute opération est possible, si elle a des conséquences directes ou indirectes bénéfiques pour le sociétaire.

Ce principe s’applique à la gouvernance. Quel qu’il soit, tout mandat coopératif détenu par un élu est subordonné au niveau local. La non-élection au niveau local entraîne automatiquement la perte de tous les mandats détenus dans la coopérative.

Ce principe vaut pour la légitimité économique. Quelle qu’elle soit, toute activité coopérative est réputée exercer directement ou indirectement un effet sur la communauté dont elle est issue, et à laquelle tout revient.

D’où qu’il vienne, tout bénéfice de la coopérative est jugé par ses sociétaires en fonction de leur signification locale. C’est la conséquence la plus forte du principe de la pyramide inversée. Qu’est-ce qui revient aux miens, ici, sur mon territoire ? En quoi les aventures mondiales, les jeux capitalistes, les engagements de marché, rapportent ici, pour moi et pour les miens ? Au terme des formidables aventures internationales tentées par les groupes coopératifs les plus divers, dans chacune des branches de leur activité, il est probable que la question viendra hanter les prochaines Assemblées générales, et perturber le sommeil de quelques dirigeants, quand ils auront par exemple à expliquer les pertes passagères dues aux aventures internationales, ou aux séductions des marchés financiers, plutôt qu’à défendre la répartition des bénéfices !

Ces principes découlent très directement de la non-rémunération des parts sociales sous forme de valorisation en capital. Elle permet de développer des rémunérations diffuses, de toute sorte, au bénéfice du territoire ou de la communauté, avant formation du résultat opérationnel de l’entreprise. La rémunération indirecte des sociétaires est de nature sociale et collective ; l’entreprise coopérative, au-delà des services ou des produits qu’elle procure, doit prendre en charge les progrès de la communauté. Et il est logique que ses dirigeants soient jugés sur pièces ; non pour leur contribution à l’enrichissement des sociétaires, mais pour la manière dont ils développent la communauté.

Quand une coopérative sucrière développe des implantations en Amérique latine, la première question est ; en quoi est-ce favorable aux coopérateurs de l’Oise, de l’Aise et de Saint-Quentin ? Quand une banque coopérative européenne, quand une mutuelle européenne, à travers leurs engagements auprès d’assureurs monolines aux Etats-Unis, ou l’acquisition de papiers titrisés provenant d’hypothèques, financent pour quelques milliards de dollars la survie du marché financier américain, remplissent-ils le mandat de leurs coopératteurs et mutualistes ? Quand une banque coopérative devient l’un des plus gros intervenants sur les marchés d’options sur taux au Japon, la question est ou devrait être ; en quoi le sociétaire d’une banque régionale en est-il gagnant, plus fort, plus confiant, plus fier ? Et quand Limagrain investit plus de 100 millions d’euro par an en recherche et développement, la seule question pertinente est ; en quoi ses coopérateurs en sont-ils plus puissants, plus productifs, plus présents sur leurs marchés respectifs ?

La loi de la croissance sans limites habite les sociétés occidentales depuis la Révolution des Lumières et la transformation de la condition humaine qui a dégagé l’homme du service des Dieux, des rois ou des ancêtres. Elle a plié le monde aux intérêts de la première révolution industrielle, et par le fer et le feu, mobilisé les ressources d’une planète encore neuve pour satisfaire le consommateur européen et américain. Elle a assuré le triomphe politique et social du bourgeois, le premier à considérer ses intérêts particuliers avant ceux de la communauté ou de la Cité, et à en avoir bonne conscience ; le marché conciliait l’égoïsme et la binne figure dans la Cité. Dorénavant, elle a fait entrer la quasi-totalité des populations humaines dans la course à la croissance, à la mobilisation des ressources, et à leur liquidation accélérée.

Les entreprises coopératives n’ont pas été les dernières à souscrire à la course à la taille, à la puissance et aux volumes. Elles l’ont été d’autant moins qu’un mode archaïque de fierté d’appartenance, d’affirmation de soi, passe volontiers chez elle encore par la masse, par l’étendue, par le poids, plus que par le résultat financier. Il est bien d’être grand, vaste et fort, mieux que d’être riche. L’exercice exigeant qui confronte la quête de la taille au retour au sociétaire a-t-il toujours été fait jusqu’au bout ?

Un mouvement actuel

Nous sommes au terme d’un cycle qui a vu les entreprises coopératives se convertir à l’impératif gestion, mettre en ligne leurs organisations avec les requisits de l’économie de marché financier, entrer dans les cadres et les normes instituées.

Un nouveau cycle se dessine, non pas inverse, mais profondément différent de celui qui s’achève.

Dans ce cycle nouveau, les vertus de la distinction l’emportent sur celles de la banalisation. Etre différent n’est pas seulement une posture marketing, une prétention minoritaire ; c’est un impératif pour seulement exister autrement qu’en occupant les deux ou trois premières places dans les classements et les ratings.

Dans ce cycle, la capacité à intégrer dans la prise de décision et dans les comptes ce qui ne l’a jamais été, ce qui ne l’est pas encore, ce qui le sera forcément, est essentielle. L’entreprise qui se vit politique, qui accepte une part de responsabilité dans le devenir collectif, dans l’évolution de ses territoires d’activité, a ou aura une longueur d’avance. L’entreprise est et sera appelée à rendre compte de toutes ses externalités – de l’ensemble de ses effets sur le milieu de vie et sur la société.

Dans ce cycle, la réconciliation des fonctions séparées de production, de vente, de financement, est et sera une condition de la légitimité. Le « Proudly made in America » est un exemple qui sera universellement suivi.

Dans ce cycle enfin, le retour de la géographie et des puissances va demander à l’entreprise de reprendre son drapeau ; de déterminer au nom de quelles valeurs, de quelles préférences et de quels choix elle opère ; et la soupe de l’universalisme sera indigeste à beaucoup.

La responsabilité

L’une des ressources stratégiques majeures de toute entreprise est sa légitimité – son acceptabilité pour le milieu environnant. Et c’est d’abord sur ce terrain que la prise de conscience de la destruction du milieu interroge.

Nous passons d’une époque où produire beaucoup et pas cher assurait légitimité et acceptabilité, au nom de la compétitivité, à une époque où les conditions de la production industrielle que sont les rejets dans le milieu naturel, les conditions d’emploi et de gestion, le respect de la loi et le paiement de l’impôt, deviennent des conditions de l’acceptabilité de son action, vers un temps où la contribution de toute activité, industrielle ou de service, au progrès du milieu de vie, à la production d’un milieu bienveillant et à l’amélioration des conditions de la vie humaine devient le critère d’appréciation de sa valeur.

La sensibilité multipliée aux phénomènes climatiques et environnementaux produit des phénomènes de victimisation, de compassion, et désigne des coupables. Les sociétés industrielles et agroalimentaires vont se trouver de plus en plus souvent accusées au nom de la primauté du corps, de la santé et de l’aversion absolue au risque vital. La banque est naturellement désignée comme cible, en raison de sa position exceptionnelle d’intermédiaire entre tous les acteurs de l’économie. Et la qualité de banque mutualiste ou coopérative ne protège de rien ; bien au contraire, elle l’expose davantage puisque ses promesses de contribution au bien-être collectif ont été supérieures.

Dans le domaine de la qualité du milieu de vie aussi, la coopération est sommée de se justifier et de valoriser la différence qu’elle revendique en matière de contribution à la cohésion sociale et au développement local ( interpellation de la Commission européenne ; prochain colloque de l’OCDE sur ce thème, le 23 novembre, etc.)

Aucune entreprise ne peut à la fois proclamer son engagement sur son territoire,, se réclamer d’un objectif de transmission de valeurs, revendiquer un engagement dans la durée, et négliger les externalités positives comme négatives de son action directe et indirecte. Aucune, et surtout pas une entreprise coopérative, forte d’une exigence particulière à l’égard de ses communautés d’appartenance. Le code génétique de l’entreprise coopérative lui commande de prendre en compte une grande transformation qui interpelle toutes les valeurs dont elle se revendique.

Soi contre soi

Le problème est que cette course à la taille et à la puissance n’a pas toujours été compatible avec le respect du territoire, la quête du bien commun et l’attention portée aux externalités de toute nature de son action et de ses entreprises. Dans bien des cas, les coopératives se sont aventurées dans des démarches qui portent atteinte à leurs fondamentaux. Les atteintes à l’environnement ne sont pas les moindres.

La dégradation du milieu de vie, les inquiétudes que font peser le réchauffement climatique, les évènements climatiques extrêmes, la surconsommation, la saturation de l’espace et l’épuisement des ressources, illustrent certaines des conséquences d’une destruction forcenée du capital structurel, de la civilisation et des différences qui maintenaient le mythe de la croissance infinie et l’idéal de la surabondance en lisière. Elles procèdent directement de la démesure qui touche les entreprises privées, dès lors qu’elles ont semblé s’affranchir des frontières et fonctionner en état d’apesanteur par rapport à la société qui les a fait naître, les a portées et leur a donné leur capital structurel de départ.

Ce débat est, ou devrait être, au cœur des réflexions des entreprises coopératives. Car si la loi du retour au local peut être facilement contournée, si elle demeure diffuse et incertaines dans ses applications et dans ses modalités, elle ne souffre pas d’exception. C’est u’elle procède d’un principe d’origine, avec lequel une coopérative ne devrait pas transgresser ; la crainte de la démesure, l’interdiction du vertige de la puissance, la fidélité aux origines. Les limites à la croissance de l’entreprise coopérative sont les limites de l’intérêt de sa communauté d’origine, et elles sont celles de la démesure de ses dirigeants.. Elles ne vont pas de soi. Les limites d’une coopérative d’approvisionnement agricole ne sont pas celles de la coopérative de distributeurs alimentaires. Celle d’une coopérative d’assurance ne sont pas celles d’un groupement d’artisans locaux.

L’objet de la coopération est extérieur ; il ne réside ni dans les comptes, ni dans le résultat financier, ni dans un quelconque indicateur de performance. Et son objet est encore moins de grandir, de s’enrichir et de se perpétuer. Au point que ce serait l’acte le plus coopératif que de décider qu’une mission étant remplie et une tâche achevée, les sociétaires ont la capacité à voter la démutualisation, et à bénéficier de l’outil qui est le leur. Pour la coopération, la capacité à agir n’est pas le but de l’action. Il ne s’agit pas en se mobilisant d’acquérir la faculté de se mobiliser davantage encore, ou bien, en mobilisant les forces et moyens du marché, d’acquérir la vitesse d’arrachement qui permet de mobiliser davantage les forces et moyens du marché ( voir Sloterdijk).

Le détour communautaire

Quand les coopératives Raiffeisen en Autriche, ont commencé à étudier la possibilité de contribuer à la création et au développement de coopératives agricoles en Europe de l’Est, la première question des sociétaires a été ; «  quel en sera le retour pour nous ? » Egoïsme ? Non, application légitime du principe du retour au local, qui est supposé épargner à la coopération les vertiges de l’ego des dirigeants et ceux de la recherche de puissance pour la puissance, de la croissance pour la croissance, en subordonnant toute décision stratégique majeure, comme celles qui concernent les investissements internationaux ou les implantation hors du territoire d’origine,à leur effet pour le territoire et les communautés d’origine.

Croître, pour les siens, son territoire, ses origines. Grandir, pour faire grandir les siens. S’enrichir, pour enrichir ses sociétaires par la loi du retour.

Expression archaïque d’une entreprise qui n’a pas su briser ses liens et prendre son envol ?

Ou bien souci actuel de cohésion sociale, de développement territorial, manifestation d’une intelligence de la proximité qui n’a jamais failli ?

Expression actuelle, et même urgente, d’une entreprise qui considère qu’un monde fini ne peut accepter une croissance infinie, qui sait que la légitimité se joue toujours face à une communauté définie, sur un territoire ou dans champ définis et clos. Expression visionnaire même, des nouveaux modes de croissance, de régulation et de performance qui résulteront de l’intégration par l’entreprise de toutes ses externalités – de l’ensemble des impacts que son activité exerce sur son milieu de vie.

L’entreprise coopérative a des origines, elle n’est rien sans elles, et quand elle les trahit, elle perd sa raison d’être. L’intensité de sa présence, de la confiance qu’elle suscite auprès de ses membres, lui imposent des limites, et d’abord la plus certaine, celle du retour au local. Toute décision, toute opération est subordonnée au bénéfice de toute nature que le local peut en tirer.

L’entreprise coopérative est née du lien d’intérêt mutuel que se sont reconnus ses sociétaires. Elle développe, elle approfondit, elle étend ce lien sans le renier. Le ferait-elle qu’elle se verrait privée d’elle-même.

La coopération est politique en cela d’abord qu’elle tient compte des limites, qu’elle se reconnaît une origine, un territoire, des limites. Et elle est démocratique en ce qu’elle donne à ceux qui se reconnaissent des liens et des engagements réciproques, la capacité de déterminer l’évolution de ces liens et de ces engagements, parce qu’elle donne au plus grand nombre la capacité à agir, à travers elle et en elle.  La coopération est inclusive pour l’ensemble fini de ses membres ( on fait progresser ceux qui sont là, ensemble ) ; en ce sens, elle est partie intégrante de la démocratie, parce que clôture et parce que limite ; la coopération est acteur démocratique. Elle représente pour les siens cet ascenseur social qui s’est dilué dans la mondialisation, qui a perdu sa capacité d’agir du fait de la démutualisation généralisée en œuvre dans les sociétés ouvertes ;

Pas de sortie possible

Le système de la relation, celui de la confiance, celui de la réputation, repose sur l’unicité du territoire de la communauté ou du champ de relation, il exclut la mobilité infinie comme ressource, il s’oppose au système de sortie volontaire ( exit) comme issue possible à toute relation, comme sortie conseillée de tout lien.

L’économie de marché tend à systématiser le modèle de l’exit comme condition d’efficacité et moteur de la performance. Le modèle trouve pourtant rapidement ses limites. Il les trouve d’abord dans la grande transformation de nos consciences ; le monde était fini, il est devenu petit,et il est plein. Nous n’avons que cette planète, et il n’y a de sortie possible pour personne aux conditions de vie sur cette planète. Il les trouve ensuite dans la réduction accélérée des choix possibles, du fait de la disparition des espèces, des produits et des techniques traditionnels, et la substitution d’un petit nombre de variétés industrielles d’un modèle unique à la diversité quelquefois infinie des ressources naturelles. Il les trouve enfin dans l’impuissance complète d’un modèle d’exit à générer le progrès et à orienter ce progrès dans le sens des préférences individuelles ou collectives. La décision de claquer la porte n’a jamais ouvert la voie du progrès.

Petite évolution dans les mentalités et les charges publiques, énorme changement dans l’objet de la politique. S’il ne s’agit plus de faire grandir ceux qui sont ici, mais de faire venir de l’extérieur des plus grands qu’eux, le développement local prend un autre visage, et l’action politique elle aussi ne se reconnaît plus chez elle, dans cette grande tâche du progrès humain et de l’augmentation du capital structurel commun qui unit secrètement les plus grands de tous partis et de toute dynastie. Pour la première fois, des élus, des régions, des Etats, affichent leur capacité non plus à changer le peuple, en le faisant plus grand, plus formé, plus capable d’agir, mais à changer de peuple. Le sentiment de dépossession qui en résulte est immense. Sa conséquence essentielle mais inaperçue est la fin du progrès politique. Albert Hirschmann a montré comment la concurrence, qui propose au consommateur l’exit comme seule attitude face à la société dont le produit ou le service ne le satisfait pas, était inefficace dans la conduite du progrès ou de l’amélioration des offres, et suggéré la supériorité d’un système collaboratif, comme le système coopératif, qui associe le  consommateur. De la même manière, la disparition de « voice » en politique, telle que l’ouverture des frontières et la mobilité des populations la signifient, marque la fin du progrès par l’action politique, ce qui n’est pas loin de l’absence de progrès tout court. La poursuite d’un modèle de l’homme de marché et d’un marché universel des compétences, des talents et du travail, signifierait bien une disparition de toute politique comme nous l’avons connue, et réaliserait une condition majeure de la fin de l’histoire, les mouvements collectifs s’épuisant au profit d’une multitude de trajectoires individuelles, non reliées les unes aux autres, illisibles en termes de mouvements collectifs, et d’ailleurs soigneusement dépouillées de tout ce qui permettrait de leur donner une portée collective.

La communauté de la Règle

Internet est le plus grand site coopératif qui ait jamais existé.

A l’origine, Arpanet a été conçu pour permettre le partage d’informations stratégiques, de telle manière qu’une attaque en un point déterminé du territoire américain n’interrompe pas les communications et permette échange d’information, décision et riposte.

Plus tard, Internet est devenu cet instrument qui renouvelle les principes économiques et renverse la loi des rendements en instaurant la loi des rendements croissants ; quelques connectés ne valent rien, quelques milliers un peu, quelques millions beaucoup. La loi des réseaux, dont la valeur est exponentielle en fonction du nombre de connectés – gratuits ! –  est l’expression la plus actuelle et la plus violente de la coopération ; plus nombreux sont ceux qui rejoignent la communauté, plus celle-ci est forte, puissante et peut agir.

Dorénavant, Internet est le lieu de naissance de nouvelles communautés, organisées et structurées autour d’une règle et d’une loi. Wikipedia est l’exemple d’un système coopératif où la volonté de savoir et de faire savoir unit les participants hors modèle économique, hors intérêt individuel direct. Il est tentant de voulolir élaborer des modèles, des systèmes, à partir d’exemples similaires. A ce point de vue systémique, extérieur, mieux vaut substituer le point de vue des acteurs ; Internet est ce lieu où des individus ou des groupes énoncent une règle, leur règle, la font partager, et en font l’élément discriminant d’accès à leur territoire et de participation à leur histoire – à une histoire commune. Cette réinvention du collectif, au prix d’un lien entre l’individu et le collectif passant par l’adhésion à une règle particulière, est au cœur de la transformation du rôle et de la fonction de l’entreprise privée dans la société ouverte et déstructurée.

Il faut aller plus loin, et apprécier l’extension qui transporte dans le monde réel les expériences et les réalisations effectuées dans le virtuel. L’histoire qui commence à s’écrire est celle d’entreprises singulières, revendiquant des origines, affirmant des croyances, qui vont jusqu’à être discriminantes pour leurs clients ; tout le monde n’est pas client de. Etre client se mérite. Le futur appartient aux entreprises qui définissent des règles, pour affirmer leur territoire, réel ou virtuel, y réunir toutes leurs parties prenantes, dans une histoire, dans un jeu, et dans une culture.

Cette histoire repose sur la culture. Le marché de la concurrence par les prix tend à détruire toute singularité en réduisant à un prix et une quantité toutes les caractéristiques des rapports humains. La culture restaure, institue, développe et spécifie les différences entre produits, entre services, sur la base de références et d’appartenances fines.

L’entreprise qui invente une culture et l’exprime dans ses produits et services, l’entreprise qui définit sa règle et l’applique, voire l’impose à ses clients comme à ses collaborateurs, a toutes les chances d’édifier cette communauté de culture qui réunit et qui dure. Car elle se donne un territoire, car elle crée une appartenance et un lien, car elle aborde les rivages enchantés de l’incommensurable et de l’unique. Il faut en être persuadés ; la chance des établissements spécialisés est dans la culture plus que dans le marché, dans l’origine plus que dans le marketing, dans la différence autant que dans la performance.

Faire, refaire société

Qu’est-ce qui fait société entre nous ?

L’entreprise coopérative, parce qu’elle a été intermédiaire social, parce qu’elle a pris en charge une part importante du lien social et de la règle communautaire, n’échappe pas à cette question, celle des mutualisations pertinentes, celle de la clôture, celle de l’autonomie des sociétés humaines.

Crise d’identité, sur des territoires où se côtoient sans se parler, sans se comprendre et sans partager, des communautés ou des individus que seule la raison économique juxtapose sans les rapprocher.

Crise d’inclusion dans des sociétés dont l’apparente et insolente prospérité ne referme pas les poches de grande pauvreté, et même semble les agrandir, à mesure que l’enrichissement de certains, de beaucoup, de la majorité, semble en laisser davantage aux bords de la route, lâchés par une course qui va trop vite, par une compétition sans relâche et sans répit.

Crise du lien, des repères et des structures, qui a acclamé l’invention de l’individu, sans mesurer que cette acclamation retirait du même mouvement ce qui lui permettait de s’affirmer, et qui était la primauté du collectif, la force des repères, des guides, des normes et des institutions collectives.

Crise du marché, ou plutôt de ces imperfections du marché que son extension n’a pas supprimées, et même, des nouvelles imperfections qui sont apprues à mesure que le marché étendait sans mesure son domaine.

Crise des rapports à l’espace et au temps, bouleversés plus que nous ne savons le dire par la mondialisation, par le sans contact et le sans fil, par le temps réel et l’enrichissement financier, transformés bien davantage par l’avènement du corps et le sentiment généralisé de la perte u futur comme progrès, comme promesse et comme engagement méritoire.

Si plus rien ne nous est donné, si les origines, le territoire et l’histoire ne comptent plus de rien, seule la règle commune, la règle partagée,la règle d’adhésion, peut encore faire société entre nous. Et seuls comptent, et seuls durent, ceux qui disent la règle, ceux qui appliquent la règle, ceux qui sont dans la règle.

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Si la coopération n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et vite. C’est qu’il y a urgence. Il y a péril en la demeure de l’entreprise en proie au marché, péril dans la relation des Français, des Européens avec l’économie, et grand danger que quelques erreurs, quelques imperfections connues, mais pas corrigées, menacent un système globalement efficace, faute de la diversité qui le rétablirait sur ses bases.

De la coopération comme règle de communauté

La refondation de la coopération passe par des règles plus fortes, plus manifestes, et plus engageantes pour l’ensemble des parties. La coopération a été forte quand elle a émis des règles du jeu économique et social, quand elle a pris le risque de discriminer, d’éloigner, de repousser ceux qui n’en étaient pas. Et elle a été inclusive dans la proportion exacte où elle prenait le risque d’imposer ses règles, et d’éloigner ou d’éliminer de sa sphère économique et de son champ d’action celles et ceux qui refusaient sa règle.

Nous entrons dans un univers où la capacité des entreprises privées à édicter et faire valoir leurs règles devient capitale.

Cette règle n’est pas moins, mais plus exigeante que celle du marché. Elle l’est différemment.

Cette règle a pour sens la liberté et la capacité d’agir de ceux qui acceptent de se situer à l’intérieur et d’en faire leur histoire et leur affaire.

L’entreprise coopérative est politique. C’est au nom d’une certaine vision de la société et de l’homme qu’elle grandit, non pour satisfaire une quelconque volonté de puissance, mais parce que grandir est le moyen d’être plus utile.

Les entreprises coopératives ont certains des moyens d’agir, non pour changer la vie, mais pour permettre à leurs sociétaires, à leurs élus, de changer leur vie. Cette intermédiation de capacité repousse les frontières de la banque de proximité, elle correspond à une vision étendue des services de l’assurance ou de la banque, une vision d’autonomie et de responsabilité de chacun. Et elle porte en elle la vision d’une démocratie de marché, telle qu’elle est confusément l’objet de l’Union européenne, et du dépassement de l’économie de marchés financiers.

La question de la place de la compétition est posée. Produit aveugle et muet du déterminisme, l’individu a pour fond de vivre et de l’emporter sur les autres ; dans un monde d’individu, la morale est un handicap. Nous y sommes. Car la seule morale de la compétition et du rapport de soi avec soi est radicalement incapable de faire tenir une société, en sorte qu’il faudrait s’interroger sur l’affolante réalité qui fait tenir nos sociétés sur les vestiges de la religion, d la famille, de structures que nous nous employons par ailleurs à liquider, ou ce qu’il en reste, avec une jubilatoire inconscience.

L’ingénierie sociale

A sa manière, tout au long de son histoire, l’entreprise coopérative a reconnu pour sa mission éminente de faire société. Entre ses sociétaires, sur ses territoires ; autour d’eux, aussi, en diffusant les effets profitables de son action, de ses projets, de son innovation. Elle était condamnée à pratiquer, sans le dire, une ingénierie sociale ambitieuse pour que ses progrès soient les progrès de tous ; condamnée par la proximité, par le retour au local, et plus encore, par l’obligation de faire avec ceux qui étaient là, avec ce qui était là. Rien n’est plus étranger à l’idée même de la coopération que la délocalisation, rien ne s’oppose davantage à elle que la compétition territoriale et la mise en marché des hommes, des compétences et des talents ; c’est ici, avec les siens et au pays qu’il s’agissait de s’en sortir, et qu’il s’agit aujourd’hui encore de réussir.

Désormais, la question cruciale en ce domaine n’est pas l’argent, ni l’accès, c’est la capacité à agir. Et c’est l’entrée dans le domaine de la capacité à agir, à entreprendre et à se projeter qui devient la clé de l’ingénierie sociale de la coopération. Et c’est la force de la règle comme estime de soi, comme dignité, et comme partage d’une histoire commune, qui peut faire et refaire société autour de la coopérative. La règle d’exigence, de responsabilité, et du lien, est le trésor enfoui de la coopération. Et c’est le don de la règle comme condition de la solidarité, comme facteur de reconnaissance et d’identité, comme expression de ce que l’argent public ou privé, les aides et les droits distribués ne fourniront jamais ; le lien qui unit les mêmes.

Les urgences en ce domaine sont criantes. Et ce n’est pas la moindre question à laquelle est confrontée la coopération pour le proche avenir ; comment faisons-nous société entre nous ? Plus précisèment, quelles sont les structures ou les intermédiaires qui aident l’individu à se constituer et lui permettent d’agir, dans la grande valse des repères, des identités et des structures à laquelle il est confronté ?

Archaïsme et post-modernité

Les ressources de la coopération sont le symétrique presque parfait de ce qui fait l’extraordinaire achèvement de la société par actions, de ce qui marque déjà le vertige qui la saisit, de ce qui va conduire au ressaisissement de l’entreprise privée par le collectif.

L’entreprise coopérative reconnaît des limites à l’action et à la croissance. Elle est prédisposée à reconnaître ses externalités, à les gérer, à entreprendre de les maîtriser.

L’entreprise coopérative travaille pour les siens, pour leur lignée et leur communauté. Elle fait la différence entre les siens et les autres, entre l’intérieur et l’extérieur, elle discrimine et elle distingue.

L’entreprise coopérative emploie tous les moyens du marché au service de ce qui n’est pas le marché, mais la satisfaction de ses membres.

L’entreprise coopérative ne reconnaît pas la primauté de l’économie, mais sert notamment par son économie spécifique les intérêts singuliers de ses membres et leur fournit certains des moyens de demeurer maîtres de leur destin commun.

L’entreprise coopérative est un intermédiaire collectif, tiers de confiance et organisateur  des rapports avec l’espace et le temps de ses membres ; elle se veut politique, en des temps où le politique a déserté la scène publique, ou se refuse à s’affirmer.

Enracinement et appartenance, lien et responsabilité collective, clôture et sens des limites ; à rebours de l’idéologie de la mobilité et de la liquidité devenues nouvelle morale du parc humain, le mouvement coopératif propose un modèle de relations humaines et d’organisation de l’activité auquel les imperfections du marché comme le besoin de diversité sur lequel est fondé le libéralisme politique assurent un potentiel de réalisation intense et dont ils font l’actualité brûlante. La morale de la coopération est une morale de responsabilité collective, elle émerge de l’ensemble des règles et des pratiques qui servent la finalité de survie du commun entre les personnes.

Ce concept de RSE résulte du recul de la démocratie dans les Nations occidentales, et d’une nouvelle économie du pouvoir par lequel les élus politiques cherchent à se décharger sur les entreprises privées de tâches qu’ils ne savent plus, qu’ils ne veulent plus ou qu’ils ne peuvent plus accomplir.

Ce concept, tel que vient de le commenter Robert Reich (dans le livre « Supercapitalism » paru en septembre 2007), à la fois offre à l’entreprise privée, société par actions, des champs d’intervention dans la société considérables, et la menace en tant qu’entreprise privée, propriété de ses actionnaires, responsable d’augmenter ses profits ; sommée de prendre en charge la bonne marche de la société tout entière, elle en vient à faire ce qu’elle ne sait pas faire et parfois ce qu’elle ne doit pas faire, elle court le risque de se substituer aux autorités élues, de sortir de son objet social, et fait parfois porter à ses dirigeants le risque d’engagements qualifiables d’abus de biens sociaux, et à ce titre passibles d’une qualification pénale, en cas de recours par les actionnaires, seuls légitimes à décider et valider de tels engagements. Il s’agit en fait d’une véritable réappropriation par la société et l’opinion de sociétés qui n’auront été réellement privées ( propriété de leurs actionnaires) que le temps d’une illusion.

Ce concept mérite d’être exploré par les entreprises coopératives. Leurs liens durables avec des collectivités définies, avec leur corps social, ont fait d’elles des acteurs de la RSE avant la lettre ; elles n’ont rien à gagner à se perdre dans un mouvement où tout se mélange, et qui ne peut générer que la déception. L’entreprise coopérative le sait depuis longtemps ; nul ne prospère au milieu d’un champ de ruines, nul ne s’enrichit longtemps en détruisant son milieu. N’est-ce pas le pari de la relation durable ?

D – La singularité n’a pas de prix

« Il n’y a plus de corporations dans l’Etat. Il n’y a plus que l’intérêt individuel de chaque citoyen et l’intérêt général. »

La déclaration Le Chapelier de 1791, marque une rupture majeure par rapport à l’Ancien Régime, attaché aux corps intermédiaires, et qui instituait ces corps comme  les canaux indispensables à l’expression des différents Etats qui composaient le royaume. Mais la fiction d’une relation directe entre le citoyen et la Nation, la fiction d’une représentation unique, assurée par les élus, s’épuise bientôt, à mesure que la complexité des intérêts et le jeu des collectivités multiples dont est faite la Nation, voire l’addition des identités qui la constituent, se manifestent plus fortement.

Le caractère le plus éminent des corps intermédiaires est en effet de reflèter ces identités, distinctes de celle de la Nation, qui la nourrissent, qui s’y ajoutent et se conjugent à elle, sans la dépasser et sans la contraindre. Leur force est d’être l’expression, souvent unique, des singularités multiples dont se nourrit la Nation, ces singularités qui sont autant de signes de reconnaissance que les communautés d’origine, de projet, de choix ou de conviction se donnent pour se différencier et pour se situer. A l’intérieur de l’Etat, ces identités forment le commun dans lequel chacun peut se retrouver, s’identifier, trouver ses repères et s’assurer des siens. Leur qualité économique est de nourrir la confiance ; d’assurer ce lubrifiant des relations économiques sans lequel tout devient coûteux, lent, complexe. L’économie de la confiance est l’économie des corps intermédiaires, de ces tiers de confiance que prodiguaient les sociétés traditionnelles.

Le marché de la concurrence par les prix et les quantités traque les singularités et les élimine impitoyablement. Sa logique est celle de la commoditisation de tout produit, de tout service, c’est-à-dire sa réduction à un prix et une quantité interchangeables, sans origine, sans particularité aucune que celles que peut connaître un marché unique dans un monde unique. La société par actions s’exténue à poursuivre dans leurs ultimes retranchements les intérêts liés, et s’acharne à pourfendre le collectif ; l’entreprise ne peut réaliser son emprise sur le monde qu’en trouvant devant elle des individus atomisés, voués au désir sans limites, et capables seulement d’en vouloir plus. Et elle n’est capable de mettre en œuvre pour le bénéfice de ses actionnaires, les techniques et les systèmes dont elle est armée, qu’à condition préalablement de mettre hors jeu les préférences collectives et identitaires, et l’ensemble des particularités qui limitent le développement de ses quantités et la réduction de ses prix unitaires.  L’ennemi de la croissance sans limites n’est ni la crise, ni la concurrence, ni la déception ; ce sont les cultures, les croyances et les engagements collectifs qui créent d’autres modes de satisfaction, qui détournent le désir et qui assurent la sûreté de soi et l’estime de soi, sans la surabondance et sans la consommation. Un marché unique pour un produit unique dans un monde unique ; le capitalisme en a rêvé, les années 1980 l’ont promis, le sans frontiérisme et l’idéologie libre échangiste entreprennent de réaliser l’utopie d’un monde asocial, d’un monde de clones, d’individus désirant sans fin, un monde où nous serions tous les mêmes, voués à la poursuite haletante d’une satisfaction impossible.

L’enrichissement privé qui suscite le dépassement de l’abondance et de la surabondance matérielle pour valoriser la distinction des produits ou des services, la demande de repères et de structures qui restaure les notions d’origine, de terroir, la quête d’unicité qui réinvente les spécificités, déterminent l’entrée de l’économie de la consommation dans un espace dominé par les singularités. L’économie des singularités a toutes les chances de devenir notre nouvelle économie.

La réalité est bien différente du tableau moralement validé, mais politiquement intenable, de l’unité du genre humain et du bonheur collectif réalisé par la surabondance de mêmes biens, sous les mêmes marques, et de la même couleur. La distinction devient la première aspiration de ceux qui étouffent dans un monde devenu petit. La distinction, et la séparation, deviennent des enjeux vitaux pour ceux qui se voient perdus dans la confusion généralisée des valeurs, des savoirs et des rangs ; tout, plutôt que cette masse vivante où chacun se perd.

L’intemédiation qualifiée

Les singularités se dissolvent dans le marché, s’affirment dans la culture. Et l’entreprise coopérative, parce qu’elle place appartenance, origine et donc culture au-dessus de l’économie, peut être l’entreprise la  plus adaptée à la nouvelle économie des singularités, cette économie qui ouvre sur la nouvelle mondialisation, celle dans laquelle ce sont les différences, les particularités les plus affirmées, qui acquièrent valeur universelle.

Les singularités qui soudent une communauté, de toute nature, font le lit de la coopération quand elles déterminent des préférences d’achat, d’investissement, d’action. Et l’entreprise coopérative est par excellence ce qui fait vivre, anime et promeut les singularités au cœur même de l’économie de marché. Les intérêts sont liés. Ils le sont au sein des corps intermédiaires, et ils le sont au sein des coopératives, qui revendiquent une dimension politique, et ne reconnaissent pas comme objectif et comme sens les seules quantités économiques. La coopérative est venue rassembler et représenter ces corps intermédiaires ; pour une part, elle s’est substituée à eux. Elle a capté une part de leur capacité à agir, à travers la confiance ; elle l’a transformée, en la portant dans le marché, en la valorisant dans la concurrence, en en faisant un facteur de réussite. L’entreprise coopérative est une entreprise politique. Au-delà de son attachement à un territoire, au –delà de son engagement au service d’une mission supérieure à la production d’un résultat économique, elle est porteuse d’une vision de l’intérêt commun, du rôle de chacun dans la communauté, et elle entend porter et faire partager cette vision. L’intérêt de la communauté prime l’intérêt des parties.

Le désengagement de l’entreprise à l’égard de ses communautés d’appartenance fait toujours un ou des perdants ; elle peut à la fin faire perdre la collectivité toute entière. La société coopérative ou mutuelle, société de personnes, partage la valeur qu’elle crée entre ses parties prenantes, toutes également légitimes, toutes également solidaires, toutes également bénéficiaires de la réussite de l’entreprise. Toutes ont droit à l’information sur l’entreprise coopérative, qui est leur bien commun, toutes doivent pouvoir l’interroger, avoir accès à ses dirigeants, tous doivent rester proches des centres de décision et de vie de leur entreprise.

L’ampleur du mouvement de privatisation rend à la société des personnes des champs d’action dont l’Etat ou l’institution d’étaient emparés. Le mouvement a été entendu, et souvent observé, comme le déport quasi-systèmatique de missions ou de fonctions remplies par des établissements à capitaux publics, vers des acteurs privés, à capitaux tenus par des actionnaires et rémunérés à ces mêmes actionnaires.

Si le mouvement est vérifié, et s’il n’a pas achevé son cours, ses conséquences sont plus complexes. D’abord parce qu’il créé un espace vide, un espace d’utilité collective dans lequel sont également légitimes sociétés par actions, associations et ONG, et pourquoi pas, coopératives et mutuelles. Ensuite, parce qu’il suscite ou suscitera la montée en puissance de nouveaux intermédiaires, tiers de confiance du grand public, assembleur et intégrateur de prestations diverses, et enfin parce que non seulement, il n’offre pas au privé la simple substitution du public, mais il le met au défi de remplir des fonctions pour lesquelles le modèle concurrentiel n’est pas, ou pas totalement, ou pas, seulement adapté. C’est, ou ce sera, l’objet de ces ingénieurs sociaux que seront les futures organisations dominantes le monde d’après, celui de la production de la société et du monde, après que les facilités de la nature auront été épuisées.

Le retour du collectif

Nul ne gagne seul contre le marché. Bien peu ont la capacité d’aller seuls dans le marché. Et que sont les véhicules de placement collectif ( SICAV, FCP, composant les OPCVM ), qu’est-ce que l’assurance-vie elle-même, de très loin le premier véhicule d’investissement des Français, sinon des formes institutionnalisées de mutualisation du risque de gestion ?

L’idée reçue veut que l’individalisation poursuive son cours, et continue de marginaliser ou de réduire toutes les formes du collectif, toutes les tentatives de faire renaître du commun entre individus irrémédiablement séparés.

L’observation la plus récente des mouvements sociaux, de phénomènes d’opinion, des conditions dans lesquelles le jugement se forme, et détermine le choix des consommateurs comme celui des lecteurs, ne confirment en rien ce diagnostic rapide. Le propre d’Internet est de faire du commun entre ceux qui ne se connaissaient et ne se reconnaissaient aucun lien, et qui le trouvent sur la base de préférences révélées par le réseau : Facebook, Second Life, MySpace, voient la naissance de collectivités nouvelles. Le propre des ONG est de révéler les préférences supérieures communes entre des individus qui ne se savaient rien de commun, qui n’appartenaient à aucune communauté, et que l’isolement marquait. Le propre des mouvements qui distinguent les produits singuliers, ceux qui deviennent les produits stars, est l’émergence de communauté d’opinion, d’inclination ou de choix, qui se fabriquent une identité en partageant par millions les mêmes objets, les mêmes signes, vécus comme les exposants intégraux de leur personnalité.

Autant le dire, nous n’en avons pas fini avec les aventures du commun, et le collectif se réinstaure là où nul ne le voit, là où nul ne l’attend, dans les interstices de la société de marché, par tous les pores de la société de l’hyper individualisation.

Ces différences ne sont pas de détail, elles ne font pas de la société coopérative une entreprise capitaliste avec de petites différences. Ces différences sont essentielles. Elles font de la société coopérative une entreprise pleinement en concurrence, pleinement dans le marché, mais qui se régule autrement, qui poursuit un objectif plus large, qui obéit à d’autres principes. Elles touchent à la propriété, donc au pouvoir, et à l’argent. Elles justifient des modes d’action et d’organisation, une gouvernance, des financements, des objectifs différents. Elles mettent en jeu un rapport avec la collectivité, et elles expriment une vision de la collectivité, de l’économie et de l’activité humaine différente de celle que comporte la société capitaliste. Si l’entreprise coopérative est pleinement entreprise, pleinement en concurrence et dans le marché, elle l’est selon des règles et des modalités bien différentes de celles de la société privée par actions.

Il n’est nul besoin de développer ces différents points, aussi essentiels, aussi critiques soient-ils. Pour qui a fréquenté les assemblées générales de banques coopératives, assisté à des réunions du conseil de Volksbanken en Allemagne, échangé avec des adhérents de Rabobank, entendu les sociétaires de la Caisse Desjardins du Québec, ces éléments tombent sous le sens. Ils ne sont pas de nature technique, mais politique. Ils relèvent d’une vision différente du monde ( la « Weltanschaung » des auteurs allemands ), donc du rôle des acteurs économiques et de l’articulation entre le monde de l’économie, le monde de la communauté, le monde de la nature. Cette vision organique des relations entre les différentes composantes de l’activité et de la société exclut de séparer ce qui concourt à la vie du même corps, refuse de juger de la forme en négligeant le fond, subordonne  les actions particulières et les intérêts particuliers des acteurs à un intérêt collectif et de long terme jugé supérieur, et devant être intégré en permanence en tant que tel, comme référence de l’action. Une autre expression de cette vision, aussi forte et aussi débattue, a été donnée par le « Mittelstand » et par la participation généralisée des banques au capital des entreprises clientes. Cette différence est généralement sous-estimée, elle tend même à être niée par des établissements que des raisons conjoncturelles ont poussé à se banaliser, elle n’en est pas moins le fondement d’un système qui sans elle n’a plus d’identité.

La capacité à agir

Universelle, puissante, riche souvent, partout capable d’agir, l’entreprise coopérative ne le cède en rien à la société par actions dans les domaines de la puissance, de la richesse, de la durée. Cette capacité à agir lui donne un sens politique.

Elle n’occupe pas cette place par hasard. Elle a gagné chaque fois qu’elle a été l’intermédiaire de la modernité, l’intermédiaire du progrès et de l’ouverture. Et c’est parce qu’elle a su constituer du collectif là où il manquait, parce qu’elle a su créer des liens là ils manquaient, qu’elle a été uitle, très au-delà de sa fonction économique.

La croissance financière n’explique pas ce succès. La part qu’elle a prise dans la modernisation de certains secteurs économiques et de certaines parties de la société, dans le financement du progrès, dans l’organisation de filières et de métiers, ne l’explique pas davantage. Ce résultat n’est pas l’effet de la disposition de capital à bas prix ( les parts sociales ), ni de la seule performance économique et financière ( le « low cost » ), encore moins celui.de politiques marketing, commerciales, d’image, particulièrement performantes. Il ne vient pas de petites facilités réglementaires, de complicités politiques locales, de passe-droits et d’habiletés marginales auxquelles trop souvent les ennemis de la coopération voudraient réduire les raisons de son succès. Il est moins l’effet d’une réussite exceptionnelle dans la mise en œuvre de principes, de techniques et de systèmes communs aux entreprises du secteur, que de l’application de principes différents à travers des techniques et des systèmes communs, ou proches. L’entreprise coopérative n’est jamais plus forte que quand elle emploie avec conviction et habileté, les moyens, les techniques et les systèmes des sociétés par actions au service de sa vocation particulière, jamais plus forte que quand elle utilise avec discernement toutes les possibilités qui lui sont données, y compris la cotation d’entreprises qu’elle contrôle, y compris l’appel au marché des capitaux, y compris le placement d’actions auprès de ses sociétaires, pour remplir les missions qui lui sont propres et poursuivre l’objet qui est le sien ; le progrès collectif. Elle n’est jamais tellement elle-même que quand elle essaie, innove, s’approprie les outils financiers, techniques, de management, conçus, éprouvés et développés par d’autres avec succès. Contrairement à ce que l’esprit de conformité suggère, les banques coopératives n’ont pas gagné une quelconque compétition contre leurs concurrentes sociétés par actions, sur le même terrain, avec les mêmes règles et les mêmes buts, mais des moyens différents ; elles ont gagné parce qu’elles ne jouaient pas le même jeu, ne jouaient pas selon les mêmes règles, et pas avec le même enjeu, même si elles utilisaient les mêmes outils et les mêmes systèmes. A l’opposé de ce que le conformisme suggère, les coopératives de distribution n’ont pas transformé la distribution en France plus qu’aucun autre acteur n’a su le faire, et en dix ans ; elles ont pu le faire parce qu’elles étaient portées par une dynamique, parce qu’un élan socio-économique les portait de l’intérieur, pace qu’un militantisme les animait, sans rien d’équivalent avec les mécanismes de mobilisation et d’engagement à l’œuvre dans les sociétés par actions. Cette situation, qui n’a rien d’exceptionnel dans le temps ou dans l’espace, où la diversité des systèmes et des modèles a toujours été la situation la plus commune, revêt pourtant une actualité particulière en Europe, tant les pressions en faveur de l’instauration d’un modèle unique sont fortes, tant l’illusion de relations de marché universelles domine.

Ce résultat n’est pas davantage l’effet des avantages anticoncurrentiels qui ont été longtemps, avec quelque bonne raison, et plus récemment encore, avec moins de raisons, reprochés aux banques coopératives. Il convient de l’observer ; à l’exception notable de l’Allemagne, et partiellement de l’Italie, la suppression des différents avantages dont bénéficiaient au titre de la loi les banques coopératives, a correspondu à la phase de leur développement la plus rapide. C’est à partir du moment précis où la banalisation du crédit, la désintermédiation, la déspécialisation, ont bouleversé les conditions de leur exploitation, que les banques coopératives en France, aux Pays-Bas, en Espagne, se sont engagées dans une dynamique d’expansion qui a fait d’elles les premiers établissements bancaires de leur marché, les plus innovants, les plus conquérants. Tout s’est passé comme si la perte des avantages qui les confinaient dans des secteurs limités, pour des produits et à des conditions définies, avait libéré une dynamique de développement jusqu’alors retenue. Et tout s’est passé comme si la préférence de leurs clients d’origine pouvait alors pleinement s’exprimer, pour les porter vers des horizons de croissance inconnus. Comme souvent, la perte des privilèges est une libération pour les privilégiés. Il est intéressant d’observer comment et à quel point une situation identique, pour les coopératives agricoles, qui vont perdre quelques-uns des éléments fondamentaux qui avaient assuré leur développement, qui se trouvent confrontés à la nécessité urgente d’une seconde révolution verte, va produire des résultats analogues, en libérant les coopératives de certains privilèges, de certains avantages locaux ou sectoriels, qui limitent leur champ d’action, qui freinent leurs ambitions et qui brident la force conquérante de leur modèle.

Ce résultat est politique. Car c’est une vision politique de la société, de l’argent et du risque, qui justifie le modèle coopératif, et qui fait toute la différence entre les fondamentaux sur lesquels reposent les sociétés capitalistes par actions, et ceux des sociétés coopératives. Et c’est bien en termes politiques qu’il convient de les analyser, les unes et les autres, comme le fruit d’une vision particulière de la société, et c’est en termes politiques qu’il conviendra de s’interroger sur le projet coopératif ; cette vision a-t-elle encore un sens, plus d’un siècle après les conditions qui l’ont fait naître ?

Ce résultat procède de la différence fondamentale qui sépare la société coopérative de la société par actions. Il s’agit d’une différence de nature, pas de modalités, une différence que les subtilités de la loi de 1947, modifiée en 1994,  ne suffisent pas à épuiser ; d’une différence essentielle, pas accidentelle, et qui ne peut être passée sous silence ou tenue pour quantité négligeable, sans graves conséquences. L’entreprise coopérative n’est pas construite sur le même modèle que l’entreprise capitaliste par actions, elle n’obéit pas à la même logique, et vouloir appliquer à la première des recettes qui se sont révélées favorables à la seconde a toutes les chances d’aboutir à des absurdités, ou, plus sûrement, à tuer l’entreprise coopérative en tuant non pas son exploitation, mais sa spécificité.

La coopérative est politique. Et elle n’est pas si elle n’est pas politique. Pas au sens d’un engagement partisan ; au sens d’un outil des communautés qu’elle sert et dont les émane, au sens d’une vision de la société comme ensemble cohérent et uni, au sens d’une exigence du commun, contre l’individualisme absolu du monde du contrat et du marché. Elle traite du collectif, des moyens de réaliser du collectif, et de faire société. Pour la coopérative, d’autres formes d’organisation, d’autres structures sociales sont également légitimes, sont extérieures à l’entreprise, et doivent être prises en compte. La coopération reconnaît un extérieur, elle reconnaît l’existence de structures et d’organisations non coopératives, elle a d’ailleurs amplement prouvé ( coopératives agricoles, notamment  qu’elle savait travailler avec elles, et c’est pourquoi elle reconnaît un intérieur. En ce sens, la coopération est prémoderne, ou antémoderne. Elle est prédestinée à prendre toute sa place dans une économie où la surabondance des moyens aura donné naissance à l’économie des singularités. Elle est destinée à trouver des horizons inconnus dans un univers où le partage, la mise en commun est une condition de l’utilité et de la valeur, comme le modèle Internet le démontre quotidiennement ( plus de participants contribuent, plus la valeur du site augmente, sans qu’aucune compétition s’instaure ). Elle est adaptée à un état social que la modernité a tenté de faire disparaître, d’ailleurs sans y parvenir vraiment, que le consommateur post-moderne intègre, par exemple à travers le commerce équitable, par exemple en exigeant le retour aux mentions d’origine des produits, par exemple en promouvant la gratuité. Elle s’attache à des facteurs non économiques de l’économie, en des temps où il est de bon ton de proclamer que ce qui n’est pas dans l’économie n’existe pas. Et elle valorise des cadres, des structures, des repères, qui ailleurs n’ont plus cours.  C’est la clé non de sa capacité, mais de son devoir d’agir ; c’est aussi la clé par laquelle elle a à ce jour échappé largement à la volonté de croître pour croître, de grandir pour elle-même, et de sacrifier son âme à sa conservation.

Ambition retrouvée

La coopération a eu l’ambition d’assurer le progrès.

Qui pourrait juger cette ambition hors de propos, dépassée ou futile ?

La force de la coopération est d’avoir assuré ce progrès, non par l’abandon des identités, par la fusion molle dans le grand tout du marché, mais par l’approfondissement, si ce n’est l’exaltation, des singularités. C’est par là qu’elle a abordé la mondialisation, c’est par là qu’elle peut demain dessiner une voie originale de création de valeur par la diffusion universelle des singularités remarquables et des particularités appréciables.

L’ambition doit être de décliner cette approche sur les nouveaux chantiers globaux de la décennie. Aucun exemple n’est plus parlant que celui de l’agriculture – de la survie. Une seconde révolution verte est nécessaire. Elle modifiera les pratiques culturales, l’occupation de la terre et la mobilisation des ressources naturelles. Elle commandera une modification des prix relatifs des produits, elle peut comporter des évolutions majeures dans la distribution de la propriété du sol, dans les modes de financement du foncier, des matériels et systèmes d’exploitation, des semences, des espèces et des entrants.

Le recentrage des Etats européens sur leurs fonctions régaliennes, la pression de plus en plus forte des actionnaires et de la concurrence sur les sociétés par actions, ouvre des champs inédits à l’entreprise privée dans le domaine des grandes infrastructures de progrès. L’éducation, l’enseignement et la recherche deviennent des champs de l’initiative privée ; des fonds d’investissement, des sociétés, des réseaux ont déjà commencé de répondre aux besoins collectifs en la matière. Les services à la personne voient s’étendre le domaine de la concurrence et des prestations privées ; déjà, les membres de sociétés privées de sécurité sont plus nombreux en France que les personnels de la gendarmerie et de la police réunis ; déjà, des réseaux de soins labellisés, fonctionnant sur la base d’engagements de qualité précis, de normes de service au patient et de tarifs unifiés, nouent des relations avec des assureurs ; déjà, des prestations de service à domicile couvrent l’ensemble des besoins personnels et familiaux, permettent le maintien à domicile de personnes fragiles, anticipent l’hospitalisation à domicile au moyen du télédiagnostic et des capteurs d’alerte placés dans le domicile et, demain, sous la peau.

L’inversion de la rareté qui transforme la hiérarchie des prix relatifs suggère que la propriété de la terre en pays tempéré, que la propriété des terrains en zone urbaine ou à urbaniser, fera l’objet d’une concurrence intense, avec des acteurs nouveaux. Des actifs naguère marginaux, ou non valorisés, prennent une place inconnue dans les portefeuilles ; l’exemple le plus significatif est sans doute celui des forêts, qui permettent des économies considérables de traitement des eaux quand elles entourent les grandes villes et abritent les forages, de même qu’elles jouent le rôle de puits de carbone et constituent une option à long terme sur le prix d’émission de la tonne  de CO2 ( le prix de la forêt devant varier de manière croissante en fonction de l’évolution sur les marchés des droits d’émission du CO2).

La perte des repères et des structures confronte un nombre croissant d’heureux habitants de l’Occident à l’isolement, au manque de perspective, à perte de sens. Les tiers de confiance traditionnels, les intermédiaires entre l’individuel et un collectif auquel s’identifier, dans lequel se projeter, qu’étaient les institutions ou les notables, ont été emportés dans le flux et le reflux de la mondialisation et de l’individualisation. De nouveaux intermédiaires, de nouvelles identités apparaissent, qui font ou qui prétendent refaire société entre leurs membres. Sur Internet, à travers les espaces virtuels que sont My Space ou Second Life, des propositions collectives réunissent par milliers, par dizaines ou centaines de milliers des acteurs qui s’engagent et se lient. Les sites affinitaires développent le sentiment du lien commun. Et les entreprises privées s’investissent à leur tour dans cette reconstruction du collectif. Que feront les coopératives, si elles ne comprennent pas qu’elles ont été des réseaux sociaux avant le mot, qu’elles ont fait société entre les leurs, qu’elles ont été un accélérateur de relation et de développement entre eux, et qu’aucun des outils de cette relation et de ce développement ne leur sont étrangers ?

Plus significative, plus complexe et plus engageante en même temps est la démarche qui voit des entreprises donner un sens à leur action, et placer sous le signe des grands enjeux collectifs leur démarche d’entreprise, leurs choix opérationnels et stratégiques. Il s’agit d’une réponse au déficit de légitimité supporté par la société par actions. Il s’agit aussi et plus profondément de retrouver le sens d’entrepreneur du progrès collectif qui   a été présent dans un grand nombre d’entreprises à leur naissance, qui a accompagné leur développement, et qui s’est perdu à mesure qu’elles s’éloignaient de leur communauté ou de leur territoire d’origine. Le retour de la géographie, du lien et du commun, ouvre de nouvelles voies à la légitimation des entreprises. Les fantasmes passés de la participation trouvent des expressions actuelles quand des groupes devenus mondiaux organisent à la fois la participation à leur capital et l’expression de leurs salariés partout dans le monde, et dans le même temps, investissent dans des outils de formation qui font système pour tous les collaborateurs.

Sur tous ces chantiers, et bien d’autres, le silence de la coopération est assourdissant. Alors que les opportunités se multiplient de prendre la parole, de devancer les attentes collectives en mettant en œuvre les potentialités du système et du modèle, en révélant leur actualité et leur pertinence, les entreprises coopératives paraissent paralysées, ou bien se plaignent des « voleurs de valeurs » qui viendraient accaparer des territoires, un vocabulaire et des postures qu’elles détiendraient du droit du premier occupant. La vieille question, celle qui hante les consciences occidentales depuis plus de 2000 ans, retentit à leurs oreilles ; qu’as-tu fait de tes talents ?

Un monde en voie de disparition ?

Saison 3

Un monde en voie de disparition ?

Images de la coopération. Caricatures ou réalité ? A chacun d’en juger…

Assemblées générales désertées, triste rituel de la lecture de résolutions adoptées à l’unanimité par un public vieillissant, dans l’attente du pot conclusif, de discours ressassant la même invocation aux valeurs, à la proximité, à la solidarité, formalisme vide d’élections de représentants sans suspense et sans débat, en l’absence de candidats autres que le candidat coopté, réalité cruelle de moins d’un sociétaire sur cent participant au moins à une assemblée annuelle de la coopérative dont il est membre… ( même la Caisse Desjardins, du Québec, qui fait figure de modèle, reconnaît que moins de 4% des sociétaires participent à ces assemblées ! – évaluation donnée lors de l’intervention de Ghislain Paradis à l’OCDE – LEED, le 23 novembre 2007 )

Mobilisation grandissante contre les dérives de la grande entreprise, notamment la banque et la société d’assurance, au profit des associations, des ONG, des très petites entreprises se réclamant de l’économie sociale et solidaire, dont certaines réinventent ce qu’entreprit la coopération, mais le réinventent contre les coopératives devenues des géants des marchés… La Nef et le Crédit agricole, que certains naguère regroupaient parmi les entreprises de l’économie sociale et solidaire, ont-ils quelque chose en commun ? Les accusations répétées d’ententes anti-concurrentielles sur les conditions des prêts, instruites par la Direction générale de la concurrence aux sièges des banques coopératives, n’arrangent rien à ce sujet ( voir lesechos.fr, 16 janvier 2009, par exemple), et quelles présentations des comptes annuels sont plus orientées vers la performance financière et la fierté du résultat comptable que celles des Banques populaires ( depuis 2008, membre de BPCE ), du Crédit agricole ou du Crédit mutuel, toutes banques coopératives ?

Accusations convergentes contre un modèle productiviste qui épuise les sols et les mers, fait commerce de l’huile de palme au prix de la déforestation de Kalimantan ( Indonésie ), ou fait exploser les cours du maïs pour fabriquer de l’éthanol, prend en otage les agriculteurs ou les pêcheurs en détenant un monopole de fait de l’accès à la distribution dans certaines filières et/ou dans certaines régions ( exemple des vins de pays ), et a étouffé les tentatives de développement d’une agriculture économe de l’environnement, raisonnée et responsable. Les grandes coopératives agricoles, regroupées au sein de Coop de France, sont-elles les avocats de l’agriculture paysanne, qui peuple les campagnes et sculpte les paysages, ou les représentantes de multinationales qui achèvent de coloniser le vivant et d’en finir avec la gratuité de la nature ?

Multiplication des sociétés anonymes filiales d’entreprises coopératives, création de véhicules cotés, développement des activités de marchés de capitaux, acquisitions externes de sociétés commerciales à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières… En juillet 2011 encore, la Caixa bank espagnole célébrait son introduction en Bourse, avant une demi-douzaine de ses consoeurs, également banques coopératives, également appelées à être cotées. Si la coopération n’est pas soluble dans le marché, tout indique que le jeu de la conquête internationale et des relations globales a conduit maintes entreprises coopératives à des aménagements critiques avec leurs principes et leur identité et à la constitution de rentes qui reproduisent parfois les pires dérives du capitalisme de marché. Mais comment grandir, comment agir, comment se projeter, sans cette monnaie d’échange que sont les actions cotées, comment répondre aux attentes de clients appelés par des marchés et des prix mondiaux, sans se convertir aux règles universelles de la société par actions cotée ?

Explosion du périmètre de consolidation des groupes coopératifs, primauté des filiales sociétés par actions dans la formation du résultat, difficultés à venir du contrôle par les entités coopératives de groupes de services financiers étendus, constitution de rentes au profit de dirigeants élus… Que reste-t-il de coopératif dans les périmètres des banques qui se disent coopératives, au terme de quinze années de primauté de la gestion, de course à la taille par croissance externe et de multiplication des filiales sociétés par actions ? Que reste-t-il de mutuel dans des groupes d’assurance qui semblent saisis par le vertige de la taille et les rêves d’internationalisation ? La tête d’épingle coopérative prétend tenir le corps vigoureux d’empires cotés. Un dirigeant du groupe Mondragon lui-même témoignait du vertige qui le saisit devant les effets de la taille et de la croissance sans limites (en décembre 2006, lors des premières « assises mutualistes » organisées par le Crédit agricole Pyrénées-Gascogne). Et comment ne pas se souvenir du vertige qui a saisi tant de dirigeants coopératifs à l’idée de jouer d’égal à égal avec les Goldman Sachs, les Carrefour ou les Bouygues !

Concurrence naissante sur le front de l’innovation sociale. Alternative des associations, à but lucratif ou non, qui développent des activités économiques, entrent dans la concurrence et dans le marché avec d’autres forces, d’autres ressources, d’autres principes… Développement rapide des monnaies d’échange locales, fondées sur la confiance et l’empathie des membres d’une communauté, quelle qu’elle soit. Adoption en Californie d’une loi sur les « flexible purpose corporations », sociétés anonymes à objet non exclusivement financier, au terme d’une révolution juridique qui admet qu’une entreprise place au même niveau des objectifs sociaux, environnementaux, etc. et des objectifs financiers ( voir «  SA à but pas uniquement lucratif », Le Nouvel Economiste, 30 juin 2011 ). Le créateur de Virgin, Richard Branson, annonçait en octobre 2007 se consacrer à la création d’une banque « populaire », au sens premier du terme, en procédant par association de déposants-prêteurs volontaires. L’assurance-vie, premier placement des Français ( 1300 milliards d’euro sous gestion en 2010 ), n’a pas été moralisée et modernisée par les mutuelles ou les coopératives, mais par des associations, comme l’AGIPI ( créée en 1976 ). Plusieurs communautés proposent sur Internet l’organisation de transactions entre prêteurs et emprunteurs hors banque. Maria Novak exprimait dans une intervention publique consacrée à l’économie inclusive, en juillet 2007, un sentiment partagé ; l’ADIE, parmi d’autres, ne fait que remplir le rôle traditionnel des banques coopératives, abandonné sous l’effet de l’alignement concurrentiel sur les banques commerciales. BNP se veut d’ailleurs son premier partenaire Et certains s’interrogent ; qu’est-ce que le micro-crédit, sinon la forme contemporaine de la coopération ?

Ambigüité constante de la référence à l’économie sociale, à ses héros fondateurs, à ses réalisations majeures, à des valeurs universelles lénifiantes et non-discriminantes, de la part de systèmes, de cultures et d’objectifs de gestion parfaitement équivalents à ceux des sociétés anonymes, et qui ménagent des stock-options à leurs dirigeants. Combien de sociétaires-gérants de groupes coopératifs de distribution ne se félicitent-ils pas d’un enrichissement plus rapide, plus confortable et aussi plus discret, voire invisible, que celui des actionnaires des groupes cotés ? Combien de salariés de banques mutualistes n’ont-ils pas été saisis du vertige de la comparaison de leurs revenus avec celui de leurs concurrents des banques d’investissement ou des sociétés cotés ? L’argent invisible et la bonne conscience affichée ; serait-ce la nouvelle équation de la coopération ?

La liste pourrait s’allonger sans fin. La coopération est-elle sortie de la coopération, les mutuelles ont-elles encore à voir avec la mutualité de leurs adhérents ? Le changement des circonstances est-il en train de désarmer l’idée coopérative, et de vider de toute portée le potentiel de l’idée mutualiste ?

Le paradoxe de la crise

Ce devrait être l’inverse. La crise de 2007-2009, bancaire avant que d’être financière, crise du sans limite, crise de l’indétermination, crise de la démesure, devrait marquer le triomphe des entreprises coopératives, du modèle coopératif, sur des entreprises et un modèle actionnarial totalement à l’origine des dérives constatées. Il n’en est rien. Malgré les affirmations hasardeuses répandues ici ou là, les banques coopératives n’ont pas été à l’abri de la crise, du moins aucune de celles qui avaient cédé aux mirages de la cotation en Bourse et des acquisitions hors frontières. L’occasion était magnifique, elle a été manquée. Les entreprises coopératives ont été inaudibles au moment le plus aigü de la crise, celui qui a suivi la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, au moment où l’idéologie de la société des marchés financiers était si vulnérable que toute proposition alternative était non seulement audible, mais recevable, voire attendue. Au moment où le retour au territoire, la primauté de l’intérêt collectif, le respect des limites et des frontières, la valeur de la singularité et de la particularité pouvaient habiter le désert moral et politique laissé par la ruine de la maison du marché, les coopératives n’ont su rien dire, peut-être simplement parce qu’elles n’avaient rien à dire, rien à proposer, rien à combattre. Serait-ce le prix de tant de petits accommodements et de si constants renoncements à être ce qu’on est et à savoir ce qu’on se doit ? Le silence des entreprises coopératives ayu plus fort de la crise ne s’explique que par la confusion de ceux qui n’avaient pas su dire non, de ceux qui s’étaient laissé séduire par les charmes si attractifs du modèle actionnarial, de ceux qui encore qui avaient cru passer inaperçus en laissant dire et croire que la coopération était soluble dans le marché, et que quelques petites différences ne méritaient pas l’attention !’

L’erreur stratégique a été majeure ; dans le refus de l’affirmation de soi, dans la timidité à afficher sa différence, à proclamer sa singularité, à soutenir le débat sur le seul terrain qui compte, le terrain idéologique et politique, l’entreprise coopérative est partie vaincue et l’ironie de l’histoire pourrait bien lui valoir d’être la seule vraie perdante d’une crise dont elle n’est en rien à l’origine, mieux, qu’elle aurait pu participer à limiter et à résoudre. Faut-il s’étonner des effets de ce contre-pied stratégique et de cette incapacité à être fier de soi ? Le modèle coopératif est ignoré, quand il est connu, il est mal aimé, ses militants en parlent au passé sur le mode de la nostalgie, les institutions le décrient, et combien de ses dirigeants semblent tentés d’en tirer tout ce qu’ils peuvent, tant qu’il en est encore temps ! L’exemple de certaines coopératives agro-alimentaire est parlant ; du système coopératif ne semble demeurer que la protection contre les OPA, qui garantit la pérennité des dirigeants et le contrôle d’une minorité de producteurs. Les fournisseurs de Béghin Say qui ont accepté de devenir les producteurs sociétaires de Tereos l’ont bien compris ; ils avaient tout à gagner au change ! Doté d’une formidable capacité à répondre aux enjeux de la transition de sociétés rurales vers le marché, doté d’une pertinence ponctuelle à répondre aux imperfections ou à corriger les excès du marché concurrentiel, comme peuvent le faire les credit unions ou les community banks aux Etats-Unis d’Amérique, doté sans doute d’une actualité nouvelle auprès des nouveaux pays de marché qui doivent réussir la transition vers le salariat urbain de leur population, a-t-il quelque chose à dire à la société post -industrielle de la surabondance, des services et du virtuel ? Si la coopération peut entreprendre en Inde, au Bangla Desh, au Vietnam, ce qu’elle a réussi en Autriche ou en France, si elle peut jouer un rôle peu concurrencé aux Etats-Unis en donnant accès au marché à des catégories de la population démunies de cet accès, a-t-elle encore quelque chose à proposer à l’Autriche ou à la France ?

Non seulement l’entreprise coopérative ne sort pas de la crise confortée dans sa singularité et dans sa différence, mais elle s’inquiète pour sa survie. A l’évidence, à l’issue de la première phase de la crise, la survie du modèle coopératif est en question, et elle est en question parce que l’identité de l’entreprise coopérative est elle-même en question ; elle n’est pas toujours reconnaissable au premier abord, elle se perd dans les complexités d’organigrammes où le contrôle coopératif est pesé au milligrammes et découpé en microparticules, elle s’épuise à suivre des chemins détournés, elle se brouille dans les tours et détours de la tentation managériale et du conformisme gestionnaire. Et les contre-exemples ne manquent pas, qui interdisent désormais de considérer que la coopération lave plus blanc – et rappellent que tout système ne vaut que par les hommes qui le font vivre. .Mais il est vain de chercher d’abord à l’extérieur, dans un complot ou une volonté destructrice, les raisons de cette incertitude qui pèse et se renforce sur leur avenir. Car l’incertitude, ou la menace ressenties, procèdent d’abord de l’intensité du changement, de son ampleur, et du succès même des entreprises coopératives. Elles ne sont pas devenues impunément ce que nul n’attendait d’elles, elles n’ont pas conquis sans bouleversements des territoires où nul ne les attendait, et elles n’ont pas affiché leur éclatante santé sans provoquer aigreurs et ressentiment de la part de concurrents malheureux, d’institutions bousculées ou de confrères dépassés…

A l’évidence aussi, les sociétés coopératives se sont transformées rapidement et en profondeur. A l’évidence aussi, elles sont devenues beaucoup plus diverses qu’elles ne l’étaient, non seulement par la taille, les territoires ou les métiers d’origine, mais par leur organisation, par leur logique, par leur posture collective. Les transformations économiques ont joué. Moins sans doute que les évolutions règlementaires et prudentielles. Moins que les appétits individuels et la soif de puissance qu’abritent si bien les façades de l’intérêt collectif. Moins que les conséquences techniques de la mutation des métiers de la banque et de l’assurance. Moins que les conséquences de la politique européenne en matière agricole, moins que le phénomène montant des marques, des appellations et de la distinction dans l’agroalimentaire, moins encore que les défis montants de la biodiversité, du réchauffement climatique, des grandes migrations de population, du déracinement et de la mobilité. Et moins surtout que les transformations de nature politique et sociale pour modifier certains des fondamentaux des sociétés coopératives.

Succès des entreprises, épuisement du mouvement ?

Le succès des entreprises coopératives et des mutuelles est manifeste. Signifierait-il l’épuisement du mouvement coopératif et mutuel, son effacement derrière les réussites individuelles de ces entreprises qu’il a contribué à faire naître, à organiser et qu’il a porté jusqu’aux positions souvent exceptionnelles qu’elles occupent désormais ?

Dans son souci permanent de se conforter, de renforcer son estime de soi et de se justifier, la coopération tendrait à oublier le réel. Oublier les conflits qui ont toujours marqué son histoire ; conflits avec les institutions, avec les puissances en place ; conflits internes entre les élus et les salariés, entre les intérêts locaux et les intérêts du développement, entre la logique corporatiste et celle du décloisonnement ; conflit entre la volonté d’ouverture, de croissance et de conquête, et le souci de demeurer soi-même, de préserver sa différence, d’affirmer la continuité, conflits dont les opérations de regroupement des mutuelles donnent une illustration actuelle. Oublier les origines, qui se situent dans la marge, aux franges de la société établie, et qui emploient ou ont employé tous les moyens, y compris la violence des jacqueries paysannes de la Bretagne des années 1960, y compris la violence des commerçants rassemblés par Gérard Nicoud, pour ébranler l’ordre du marché et y conquérir sa place. Oublier les militants, les croyants, qui se sont voués à la coopération, comme idéologie, comme mode de vie et comme système d’action – dans combien de banques coopératives, de mutuelles d’assurance, de coopératives agro-alimentaires, le mot même de militant fait-il figure désormais de gros mot à bannir des assemblées générales ?

L’oubli est-il le fait du succès ? Un phénomène particulier à l’Europe, et plus précisément à l’Europe continentale, est l’exceptionnelle vitalité, non plus du système coopératif comme mouvement collectif, comme idéologie ou comme projet, mais des entreprises coopératives comme groupes privés, concurrentiels, rentables et agressifs au cours des vingt dernières années. Quand le Crédit agricole rachète le Crédit lyonnais, quand Sodiaal prend le contrôle d’Entremont, quand les Caisses Desjardins s’implantent en Afrique de l’Ouest, est-ce l’entreprise coopérative qui gagne, ou la coopération qui est soluble dans le marché ? Contrairement à ce qui semblait acquis, les groupes coopératifs n’ont pas disparu avec la mondialisation. Ils n’ont pas été balayés par la finance de marché sous l’effet de l’exigence des investisseurs pour des rendements sans cesse croissants. Ils n’ont pas été étouffés par la préférence des investisseurs pour les rendements élevés promis par les sociétés par actions. Bien au contraire. Jamais les groupes coopératifs n’ont été aussi puissants, jamais ils n’ont représenté des parts de marché aussi substantielles dans leurs secteurs respectifs, et jamais ils n’ont rallié autant de sociétaires qu’ils ne l’ont fait depuis dix ans. Le succès des coopératives agroalimentaires françaises et européennes, qui ont acquis des parts de marché considérables dans leurs spécialités respectives, par exemple le sucre avec Tereos rachetant Béghin-Say ( 2006), la chimie végétale avec Sofiprotéol, ou encore la recherche génétique ( Limagrain ), est significatif, comme peut l’être l’expansion mondiale des coopératives de la grande distribution, Leclerc ( Le groupe Leclerc a adopté le statut d’association, ACD Leclerc pour son organe stratégique, et le statut de coopératives pour les SCA, centrales d’achat régionales ), Intermarché et Système U en tête. Le phénomène des Caisses d’épargne françaises, recrutant quatre millions de sociétaires entre juin 1999 et 2005, mériterait plus d’attention et plus d’analyses. Des parts sociales ont été proposées à des sociétaires, sans pouvoir, sans influence réelle, et sans militantisme ; quatre millions de Français les ont souscrites ; le phénomène n’est pas banal en des temps où beaucoup déplorent la perte du sens collectif et l’absence de lien social.

Ce succès ne va pas sans contrepartie.

D’abord, il a contribué à rendre plus hétérogènes entre elles les entreprises coopératives. A l’écart des origines et des vocations, s’ajoute l’écart de la puissance et du périmètre. La nécessité de faire appel au marché, aboutissant pour certains groupes coopératifs à la création d’entités cotées en Bourse ( expériences diverses à cet égard du Crédit agricole, de Groupama, de Banques populaires, des Caisses d’Epargne, de Rabobank, de Sodiaal, de Tereos, coté au Brésil, etc. ), a marqué une rupture à cet égard. Quoi de commun entre le groupe géant, coté sur les marchés boursiers, actif dans plusieurs dizaines de pays dans le monde, dont les dirigeants comptent parmi les plus puissants d’Europe, et la coopérative de producteurs ou de distributeurs qui se bat pour conserver son pouvoir de marché et simplement pour continuer d’exister sur des marchés globalisés ? Quoi de commun entre des coopératives militantes, pour lesquelles les membres consacrent bénévolement temps et argent à s’engager, à partager responsabilités et tâches, et des coopératives dont la rentabilité se compare avantageusement avec celle des sociétés par actions, qui sont parfois fières de dégager plus de profits qu’elles, et qui tendent insensiblement à se confondre avec elles, dans une pure logique de la maximisation du profit, qui parfois utilise ce qui reste de confiance et d’engagement parmi les sociétaires pour accroître sa marge ? Le beau thème de « l’exploitation marketing du sociétariat » n’a pas fini de susciter des missions d’étude…

Ensuite et surtout, le mouvement coopératif lui-même est absent de la scène en tant que tel. Toute recherche sur le groupe Tereos éclaire le sujet ; si Tereos est présenté ( par exemple, sur Wikipedia) comme une union de coopératives, il est infiniment plus aisé de trouver l’historique de Béghin Say que de ses deux acquéreurs, Union SDA et Union BS, deux coopératives qui brillent par leur discrétion… Les entreprises coopératives cachent le mouvement coopératif. Malgré l’ampleur de la littérature consacrée à l’économie sociale ( qui contraste avec le petit nombre de travaux sur la coopération, la réussite économique semblant inversement proportionnelle au succès médiatique ), malgré la complaisance avec laquelle maints auteurs, voire maints leaders politiques, se flattent de voir apparaître l’aspiration à d’autres modèles d’entreprise, de croissance et de consommation, nulle part le mouvement coopératif ne se manifeste clairement comme faisant partie d’une économie sociale, par opposition sans doute à l’économie de marché, nulle part non plus il ne semble travailler réellement à s’affirmer comme une alternative à la société par actions. A tel point que la descendance des entreprises coopératives est à peu près exclusivement formée de… sociétés par actions ! Le mouvement coopératif paraît épuisé par le succès de ses membres, ou plutôt, détourné par certains de ses membres qui ont pris de lui tout ce qu’ils pouvaient, pour l’utiliser à leur profit individuel sans plus rien consentir au collectif – il faudrait examiner l’inversion morale qui consiste à traiter le sociétaire comme une ressource marketing et comme une cible privilégiée de la coopérative bancaire… Le potentiel demeuré intact du mouvement collectif aurait ainsi été utilisé à des fins particulières, et détourné de son objet initial.

Il semble même que le mouvement coopératif s’interdise de prendre conscience de lui-même, de sa force, de son universalité, à mesure que ses établissements connaissent le succès. Son succès le condamne à la discrétion, sa réussite se fait au mépris de lui-même. Dans la diversité de l’archipel coopératif, un archipel qui couvre le monde, dans la combinaison vivante des singularités, des enracinements, des communautés, et de l’ambition d’accéder par le marché au monde, réside un potentiel considérable d’attraction, de rayonnement et d’adhésion. Mais les entreprises coopératives n’en sont pas conscientes, ou ne veulent pas en être conscientes. Mais les mentalités, les visions, comme les comportements, manquent de l’enthousiasme des commencements.  La coopération aurait-elle vieilli ?

Le paradoxe du succès

La situation des établissements coopératifs est paradoxale. Leur succès économique est manifeste, il est reconnu, il suscite d’ailleurs critiques et attaques, centrées pour l’essentiel sur la faible rémunération du capital, la protection contre les OPA, les conflits d’intérêt au sein des Conseils, la banalisation des offres, des tarifs et de la relation, voire de la gouvernance, et en définitive sur les distorsions de concurrence que cette situation susciterait. Les attaques dont il fait l’objet, de toute nature, désignent le succès qui dérange et qui gêne. Faut-il s’arrêter à ce constat ? Sans doute pas, dans la mesure où certaines attaques méritent d’être prises au sérieux, moins seulement pour leurs effets potentiels, que pour les réalités qu’elles soulignent, et qui constituent des fragilités incontestables des entreprises coopératives. Le succès économique n’a en effet pas été accompagné par des progrès équivalents dans l’affirmation de soi, dans la réalisation d’un projet spécifique. Quand il le faut, les entreprises coopératives adoptent l’exact comportement des sociétés par actions. Les établissements coopératifs ont réussi, mais le mouvement a échoué. La coopération ne désigne plus un mouvement doté d’une force autonome, sa démographie est plate, et son projet semble avoir abandonné les grands sujets d’intérêt collectif qui ont fait sa force et sa légitimité historiques.  Ils ont réussi, mais ils semblent avoir abandonné leur raison d’être, et qui était d’être dans l’économie, autrement dit d’être dans le marché, différemment. Tout se passe comme si la réussite individuelle des entreprises coopératives avait épuisé le mouvement coopératif.

L’entreprise coopérative est restée à l’écart de l’engouement pour les ONG, les associations, les réseaux sociaux, et toutes les formes que la liberté naturelle de l’esprit a inventé à des activités humaines menacées par le monopole de la société par actions. Elle n’a pas su reconnaître les nouveaux lieux du pouvoir et de l’influence, les approcher, les investir. Ou bien, elle s’est isolée, au nom d’une liberté de comportement qui s’accommode de l’ombre et de la discrétion. Le résultat est identique. Les sociétés à statut coopératif ou mutuel, quand elles ne sont pas oubliées, font figure de cible. Elles seraient ce qu’il faut réduire, ou surmonter, pour progresser. De sorte que leur succès lui-même est paradoxal. Au sommet imprévu de leur puissance, la question de leur survie est posée. Aucun artifice ne permettra cette fois de l’éviter. Pas de la faute de Bruxelles, d’un commissaire européen ennemi, de hauts fonctionnaires convertis au marché ou de concurrents perfides. Du fait d’un singulier mouvement historique qui porte aux extrêmes les forces divergentes auxquelles est exposé le mouvement coopératif, qui secoue ses contradictions et fait éclater ses paradoxes.

Les entreprises coopératives conjuguent donc en ce moment le meilleur et le pire.

Le meilleur, sans doute. Une histoire d’un siècle et demi les a porté là où jamais nul n’aurait pensé les voir aller, surtout pas au cours de ces vingt dernières années où tout leur semblait contraire ; déréglementation, désintermédiation, extension des relations de marché, privatisation, règne des prix de marché, …

Jamais leur puissance n’a été comparable à celle qu’un mouvement constant de croissance interne, d’acquisitions, de modernisation technique et d’exigence gestionnaire leur a permis d’acquérir. Et jamais leurs dirigeants passés n’auraient pensé voir le monde s’ouvrir devant eux, en même temps que les conseils des sociétés du CAC 40, le paradis des stock-options et des cénacles parisiens.

Le pire, aussi. Les banques, les sociétés d’assurance coopératives saisies par la croissance, emportées par le mouvement de transformation sociale qui bouleverse les structures collectives et les repères individuels ont eu le vertige du changement. Les coopératives agricoles, actrices éminentes de la première révolution verte, organisatrices ( et bénéficiaires) de la PAC, de la prime à l’hectare, etc., semblent incapables de se projeter dans le modèle d’une agriculture respectueuse de l’environnement, recentrée sur ses territoires, sur ses marchés, à nouveau porteuse de repères et de structures. La croissance Téreos est extraordinaire, et l’a conduite à créer une société cotée au Brésil, à nouer alliance avec Petrobras ; mais, dans le culte de l’efficacité opérationnelle et dans l’obsession de la taille, que reste-t-il de coopératif à Téreos, sinon un statut protecteur contre toute OPA ? Quand le géant néerlandais de la collecte du lait, Friesland Campina ( 80 % de la collecte néerlandaise ! ) s’étend en Allemagne, en Europe du Nord, demain peut-être en France, après avoir pénétré l’Amérique du sud et du Nord, l’Asie et l’Afrique, conseillé par les plus grandes banques internationales, courtisé par les banques d’investissement en quête de mandats, quelle est la distinction réelle entre la coopérative et une société par action, sinon le statut juridique et la propriété du capital ?

Certaines coopératives industrielles, agroalimentaires, comme les coopératives de distribution, ont tellement grandi que les notions d’appartenance, de retour au local, de gouvernance démocratique, leur posent question et sont le plus souvent contournées ; création de holdings internationales, multiplication de filiales commerciales, investissements financiers,….La croissance semble devenue une obligation permanente pour des coopératives qui pratiquent la fuite en avant, faute de retrouver les équilibres de leurs origines. Le vertige de la mondialisation semble près de rompre le lien historique des coopératives avec leur territoire. Devant la force attractive du système de la société par actions, en voie d’extension et presque d’universalisation, elles se sentent quelquefois perdues elles-mêmes, et leur raison d’être, et leur fierté d’être ce qu’elles sont et de faire ce qu’elles sont. D’ailleurs, y a-t-il désormais tellement de quoi être fier ?

Car jamais non plus il n’a fallu aux établissements coopératifs autant de pleines pages de publicité pour affirmer leur rôle dans le développement local et régional, pour exprimer leur engagement et pour en convaincre leurs clients, ou pour s’en convaincre eux-mêmes. Jamais pareil vertige n’a saisi le dirigeant qui abandonne un dossier d’acquisition en Ukraine et d’alliance avec un fonds d’investissement situé aux îles Caïman, pour entonner à la tribune d’une assemblée générale le refrain de la proximité, de la confiance, et de la décentralisation, avant de repartir traiter un dossier de conformité pour le régulateur. Et jamais le vide des invocations à l’homme, à la solidarité, à l’engagement, n’a autant renvoyé à la perte de la différence, à la banalisation, à l’indifférenciation.

Marteau sans maître, puissance sans objet, ou bien force qui va, sans savoir où elle va, où est son honneur, où sont ses fidélités, qu’a fait la coopération de la vision de ses origines ? Natixis interroge le Crédit mutuel, non moins que Parmalat interroge Limagrain ou Tereos. Creuset du monde qui change et qui nous change, les groupes coopératifs paraissent quelquefois s’abîmer dans le rêve de la puissance pour la puissance, dans la course à la croissance pour la croissance, sans que nul ne sache plus très bien en quoi puissance et croissance servent leur objet, qui décide, qui y gagne, et quels projets servent la croissance et la puissance. Il est vrai sans doute qu’il ne s’agit pas d’enrichir l’actionnaire ; mais alors, de quoi s’agit-il ?

Aucune entreprise ne survit longtemps à l’utilité qui lui avait mérité des clients, un marché, et des marges. Et aucune entreprise en concurrence, sur un marché mature, ne survit longtemps à la distinction qui a justifié la préférence de ses clients et motivé leur attachement. L’entreprise coopérative a bien mérité de tous ceux qui lui ont fait confiance. Elle a fait grandir ses clients, elle les a porté plus haut. Chaque fois qu’elle gagnait, ils gagnaient avec elle. Est-ce toujours vrai aujourd’hui ? Les voies et les moyens de ce mouvement, qui se nomme le progrès, sans doute, sont aujourd’hui brouillés. Ils doivent être clarifiés. Car la coopération n’est ni un statut, ni un modèle, c’est un projet d’utilité collective. Et la disparition de ce projet, si elle était avérée, marquerait la disparition proche de l’entreprise coopérative, quelle que soit sa puissance, quelle que soit sa richesse, et sans doute d’autant plus rapidement et sans bruit qu’elle est plus puissante et plus riche.

Les réalités de la puissance et de la richesse financière, voire de la fortune privée, les réalités aussi de réussites particulières, de groupes qui comptent au CAC 40 ou au palmarès des plus belles entreprises de leur pays, tout en se réclamant des valeurs coopératives et dont les dirigeants salariés figurent au palmarés des mieux dotés de stock options ne doivent tromper personne ; la coopération est une espèce en danger. Elle n’a pas besoin d’ennemis extérieurs ; certains de ses dirigeants, de ses membres les plus éminents, se chargent très bien de la détruire de l’intérieur ! Car la qualité de coopérative ne lave pas plus blanc, elle n’évite ni la démesure, ni la cupidité, ni l’appétit de puissance, ni le vertige du chef, et il peut même arriver que les mécanismes supposés garantir une gouvernance originale constituent des facteurs aggravants ; cooptation, culte du secret, opacité des structures, intérêts croisés, prétexte de l’intérêt collectif… à leur ombre, grandit le meilleur aussi bien que le pire, dès que la vitalité du projet, la force du mouvement, l’exigence des militants, ne remplissent plus leur rôle !

S’il en avait fallu une confirmation, la crise l’a apportée de manière éclatante ; la coopération ne lave pas plus blanc ! Aucun statut, aucune forme sociale, aucun principe, ne sont garants de ce que les pratiques opérationnelles, la conduite des hommes et leur ambition construisent jour après jour.

En danger de progrès ?

La coopération est menacée. A tort ou à raison, elle se sent menacée, et d’abord par la référence unique qu’est la société par actions pour ceux qui décident, qui contrôlent, qui légifèrent. Pour ses acteurs les plus engagés, pour les dirigeants en quête de puissance et de reconnaissance, Bruxelles, la Bourse, la mondialisation, le régulateur, les normes, tout ce brouillard hostile d’autorité, de puissance et d’influence, participent d’un vaste mouvement cohérent, volontaire, argumenté, mondial, dont la coopération est la cible ; renforcée dans sa conscience minoritaire, confortée dans son vieux fonds contestataire, opposante aux institutions, une part de la coopération semble accueillir non sans plaisir une situation où elle aura de nouveau à se battre, à faire ses preuves, à remonter la pente. N’est-ce pas le frisson des origines qui remonte et caresse l’anarchisme latent de nombre de coopérateurs, toujours prêts à dénoncer les gros, les nantis, les puissants ? N’est-ce pas la fierté de ceux qui n’ont rien à prouver, qui les pousse à fronder les technocrates, les petits maîtres de Bruxelles ou du FMI, les experts autoproclamés de l’OMC ou de Bâle ? La restauration de sa posture minoritaire en péril, de challenger qui se bat pour survivre, sera-t-elle la clé d’une refondation ?

Ce n’est pas la situation, ni l’état d’esprit de la majorité des entreprises coopératives, dont les dirigeants semblent avant tout préoccupés les uns d’échapper au contrôle, quel qu’il soit, et de conserver les privilèges de la marginalité tout en touchant les dividendes de l’établissement institutionnel, les autres d’en faire le moyen de leur pouvoir personnel ou de leur enrichissement privé. Ce n’est pas non plus le combat de la majorité des institutions bancaires coopératives, dont les dirigeants salariés semblent avoir accepté sans mot dire l’application de normes, de critères, de ratios, qui font d’eux des banquiers comme les autres, dans des banques presque comme les autres, des industriels comme les autres, dans des usines comme les autres, des distributeurs comme les autres, à la tête de grandes surfaces comme toutes les autres – mais qui ont laissé éclater la crise des subprimes, à force justement d’avoir banalisé l’activité bancaire, permis la contagion dangereuse de l’innovation financière ( la titrisation ) et négligé le contrôle de la société sur la banque en marginalisant les élus et en affaiblissant les contre-pouvoirs aux dirigerants salariés.

Ce n’est pas davantage l’opinion générale. Le sentiment est négatif , et pourrait se résumer ainsi « sauvons ce qui peut l’être, pour le peu de temps qui reste encore ; après nous le déluge … » Certaines raisons de conjoncture tiennent à des dérives, à des opérations critiquables, voire à certains scandales plus ou moins avérés ; le scandale de la coopérative Parmalat, l’une des plus importantes d’Italie, voire d’Europe, a marqué non seulement l’opinion, mais le régulateur, et suscité une attention dont la coopération se serait bien passée. Les faillites de coopératives agricoles, les péripéties qui ont entouré le développement de la coopération dans le secteur de la grande distribution, ont marqué.  Mais l’essentiel est ailleurs, dans la perte du sens que ne compensent pas les invocations à l’histoire, dans la perte de consistance que traduit l’appel aux valeurs du passé, dans la défaillance, sans doute momentanée, du mouvement coopératif à proposer, à inventer, à donner envie et à faire rêver, dans le temps présent et pour le proche avenir, que ne peuvent masquer les réussites individuelles des entreprises qui se réclament de lui.

Ce n’est pas non plus le mouvement qui voit les entreprises coopératives s’éloigner du modèle qui les a fait naître, les a mises en mouvement, leur a donné force et allant, au profit d’un modèle qui dispense les dirigeants à la fois du contrôle par le marché, et du contrôle par les sociétaires, un modèle pervers qui ménage les responsabilités, assure les gains sans les risques, et peut même dans certains cas privatiser les gains en mutualisant les pertes.

Natalité zéro

Quand les Raiffeisen autrichiennes ont choisi de se développer en Europe de l’Est, elles ont choisi de créer des coopératives,  de les aider à se structurer, à s’organiser, à fonctionner. Cette stratégie à long terme paraît payante ; les Raiffeisen autrichiennes détiennent des parts de marché et une influence considérable en Slovaquie, en Hongrie, en Tchéquie. Faut-il ajouter que leur exemple est à peu près unique en Europe ? ( sur ce sujet, voir le courrier de l’Union internationale Raiffeisen, août 2007 , particulièrement le discours de M. E. Hameseder ). Il est vrai que le groupe Crédit coopératif a contribué à la création et au développement de La Nef, sous forme coopérative, que des banques coopératives ont aidé au développement d’entreprises coopératives dans l’agro-alimentaire, que des coopératives de distribution ont essaimé. Mais la constitution de groupes à partir d’entreprises coopératives, pour des raisons tant financières que d’organisation, a rarement évité le raccourci de la société par actions.

Cette situation met le système en danger.

En danger, d’abord, parce que sa démographie est plate ; en dehors du phénomène très particulier des SCOP, dont les fondements idéologiques et politiques tranchent avec l’évolution générale du mouvement vers une banalisation œcuménique, en dehors aussi d’expériences asiatiques ou sud-américaines qui mériteraient d’attirer plus d’intérêt ( exemples en Inde, en Argentine, au Mexique ) il ne se crée plus de coopératives, en France et en Europe du moins. Le panneau : «  Coopérativo maritimo, 1904 » qui se balance au vent sur le quai de Marsala, en Sicile, décore la façade d’une bâtisse aussi délabrée que les bateaux de pêche amarrés le long du quai ; non loin de là, un building flambant neuf et climatisé porte le nom d’un armateur privé, et une date : « 1984 ». Le rapprochement est violent, et il est expressif dans sa brutalité. Un entrepreneur qui choisit de donner forme à son projet met en balance plusieurs statuts juridiques ; pas, ou plus, celui de la coopération. Des entrepreneurs qui se rassemblent pour donner vie à leur projet s’interrogent de plus en plus fréquemment sur les différentes formes juridiques possibles, et notamment sur la forme associative, qui vient valablement concurrencer les Sociétés anonymes ( SA, SARL) et autres Sociétés par Actions Simplifiées (SAS) il est peu d’exemple qu’ils s’interrogent jamais sur la création d’une coopérative. Et même  les regroupements d’acteurs locaux en quête de développement local, de structuration du territoire, de croissance organique, oublient de considérer la forme coopérative comme une possibilité pertinente d’organisation.

Les entreprises coopératives installées il est vrai font peu de prosélytisme envers ce qu’elles ressentiraient probablement comme une concurrence mal venue, voire comme une usurpation ; quelques coopératives nées voici vingt ou trente ans ont à cet égard bien des souvenirs à ne pas raconter. Et tout se passe comme si certains groupes coopératifs, du haut de leur puissance et de leur richesse, avaient pour première préoccupation de jeter le modèle ; ne pas être imité, ne pas être suivi, et ne pas être concurrencé. Quel qu’en soit l’intérêt à court terme, cette attitude est simplement suicidaire. La biologie des entreprises, la psychologie des institutions qui font d’elles des êtres mortels comme tout autre être vivant, en fournissent suffisamment d’exemple ; quelle que soit sa taille, sa performance, sa puissance, et même sa pérennité passée et sa vitalité, un organisme ne défie le temps qu’en se reproduisant, et la seule garantie d’une présence dans le futur est la descendance. Les géants de la coopération devraient y penser ; de quel poids joue déjà, dans l’opinion publique qu’ils déplorent, l’absence de création, de renouvellement ?

Quand un groupe coopératif découvre un nouveau métier, il crée une SA.

Quand un groupe coopératif s’étend hors des frontières, il rachète ou crée une SA.

Quand deux groupes coopératifs développent une entité commune, c’est une SA.

A quelques exceptions près, la croissance des sociétés coopératives est capitaliste, financière, et ignore le mot de coopération. Le monde de l’entreprise coopérative s’est comporté de manière délibérément malthusienne au cours des vingt ou trente dernières années, en travaillant à démographie zéro. L’avidité du développement a toujours employé le raccourci capitalistique pour se satisfaire. La pression du court terme, l’obligation d’aller vite, explique-t-elle seule une situation qui voit les sociétés coopératives multiplier les créations de SA, sans jamais avoir contribué à créer une nouvelle coopérative ( les exceptions, par exemple des Raiffeisen en Europe de l’Est, des Caisses Desjardins en Afrique, se comptent vite) ? Il est certain que le mouvement coopératif vient d’en bas, de l’union d’acteurs qui ne trouvent pas satisfaction dans les offres existantes. N’est-ce pas la situation de maints secteurs ? Dans une situation où une partie de l’épargne est prête à s’investir dans la localité, dans la région d’origine, de manière responsable, dans une situation où la prise de conscience de l’urgence environnementale suscite des projets innovants de financement de la nouvelle économie de l’environnement, dans une situation où le secteur médico-social cherche de nouveaux modèles d’organisation, il est pour le moins surprenant qu’aucune création d’établissement ne soit venue enrichir, agrandir et renouveler un mouvement qui ne mérite plus son nom depuis qu’il s’est arrêté. Le seul nouvel établissement coopératif en France, les Caisses d’épargne, a vu son statut défini par la loi de juin 1999, dans un cadre qui ressemble à celui d’une transition ménagée vers la création d’un groupe bancaire privé. Et la seule grande création européenne, celle de The Cooperative Bank, en Grande-Bretagne, aujourd’hui forte de 6 millions de clients, s’est déroulée dans le contexte très particulier des suites d’une démutualisation quasi-complète du secteur financier ( dans les années 1990, avec le démantèlement des « building societies »), et d’une mobilisation syndicale intense en faveur d’un système alternatif.

Il faut porter le constat plus loin. Quel établissement coopératif, témoin de la volonté de communautés démunies, exclues ou fragiles, a entrepris de leur donner accès à la coopération, comme moyen d’insertion, d’autonomie et de progrès ? Qu’il s’agisse du développement de formes de crédit et d’épargne respectueuses du Coran ( finance islamique ), donnant naissance à des banques islamiques, qu’il s’agisse du respect d’interdits alimentaires propres à des minorités nouvelles sur le sol européen, qu’il s’agisse de donner une forme légale à des procédures de prêt d’argent ou de cautionnement à l’honneur dans ces minorités, comme la tontine, qu’il s’agisse simplement des formes d’ouverture de compte et d’accès au crédit d’équipement de nature à permettre à des représentants de ces mêmes minorités l’accès à l’entreprise, quelles entreprises coopératives ont choisi l’extension du mouvement qu’elles représentent, plutôt que la défense malthusienne de leur pré carré, de leur intérêt propre et à court terme ?

Si l’entreprise est un être vivant, si toute entreprise, quelle que soit sa puissance, naît, grandit et meurt, l’entreprise coopérative est en voie de disparition, quelle que soit la puissance de tel ou tel de ses membres, parce qu’elle ne se renouvelle pas. La démographie du système est plate. Car il a perdu sa dynamique entrepreneuriale, combattante et visionnaire, au profit de logiques institutionnelles, de puissance et de rentes. Car il s’est refermé, et si des jeunes entreprenants cherchent aujourd’hui à créer une activité, lequel pensera à le faire sous forme coopérative ou mutuelle ? Engagées dans l’émergence de nouveaux secteurs d’activité, comme en France celui des services à la personne, il semble que jamais les réseaux coopératifs d’artisans ou les banques coopératives n’aient jugé bon seulement d’étudier, encore moins de proposer, le modèle coopératif comme une solution possible, performante, souhaitable. La méconnaissance seule explique-t-elle que la solution coopérative ne soit jamais prise en compte dans les évolutions de la propriété des institutions et des entreprises publiques, dans la constitution de nouveaux réseaux de services, dans la mobilisation de l’initiative économique en région ? EDF, Eurotunnel, GDF, étaient autant d’acteurs économiques où l’intérêt du consommateur et celui du contribuable-propriétaire étaient à l’origine réunis sous la forme de l’entreprise publique, et auraient pu l’être à nouveau dans un cadre privé sous la forme coopérative. Dans ces cas récents, la solution coopérative a été totalement ignorée. Le plus étonnant n’est pas que les Goldman Sachs, Lazard ou Rothschild aient élaboré les solutions de la privatisation en tenant seulement compte de la société par actions ; ils étaient dans leur rôle, et dans leur conviction. Le plus étonnant, c’est que les experts du Crédit agricole ou de Ixis ( filiale de la Caisse des Dépôts et des Caisses d’Epargne, ultérieurement devenue Natexis, puis Natixis ) n’aient rien inventé d’autre, comme si aucune alternative n’existait à la société par actions, comme si la propriété collective du capitalisme coopératif ne pouvait pas être l’alternative du futur à la nationalisation…

L’alignement compétitif, ou la banalisation en marche ?

La coopération a été un mouvement, elle est devenue une institution. Elle était un challenger hargneux, elle faisait un pied de nez aux autorités constituées et aux institutions en place, elle passait par l’escalier de service pour se servir avant tout le monde, tirer la nappe des invités et renverser les tables en partant. Elle n’a jamais eu peur du tumulte, des fortes têtes et des corsaires. Car il en a fallu beaucoup, des Surcouf de la distribution, des aventuriers du crédit et de l’industrie, pour se faire une place au soleil, et pour gagner seulement le droit d’exister !

Cette impertinence, cette audace, cette ambition aussi, ont disparu à mesure que l’outil faisait la main qui le manie, sous prétexte d’expertise, à mesure que l’institution coopérative s’éloignait des militants, au nom du professionnalisme et des exigences de la gestion, se méfiait des enthousiasmes et organisait son confort durable. Sans cause, sans battements de cœur et sans élans majeurs, la coopération s’est installée bourgeoisement, à l’abri d’un modèle qui apaise les tumultes extérieurs, désarme les conflits et diffère le contrôle par les sociétaires.

La performance économique des banques coopératives a démenti l’analyse anglo-saxonne qui démontrait leur incapacité à survivre en environnement de marché (Voir les travaux de Jean-Noël ORY, Emmanuelle GURTNER, et Mireille JAEGER, CREFIGE-CEREMO, 2006). En particulier, des facteurs spécifiques, non pris en compte dans les analyses économiques classiques, ont donné aux banques coopératives des avantages substantiels dans les périodes récentes. Modèle de gouvernance économe en crise et en coût de transaction ; modèle de production du consensus interne et aussi externe, remarquablement efficace en matière de déploiement et de passage à l’action ; procédures de légitimation des dirigeants, des décisions et des orientations stratégiques complexes, mais effectives ; économie de capital, dans certains cas considérable, permise par l’impossibilité d’OPA sur le capital, et assurant à l’entreprise coopérative à la fois le privilège de l’action dans la durée, et l’opportunité d’affecter tout ou partie de son capital à des opérations ou des investissements à rentabilité différée ; les bases économiques sont solides, qui contribuent à expliquer une performance globale plus qu’honorable au cours des vingt dernières années. Une part vient de ce renversement ; les sociétaires détenaient une information sur les risques de crédit à laquelle les banques n’avaient pas accès, désormais, c’est la banque qui détient l’information sur les risques, sociétaires ou pas, caisses locales ou pas.

Mais cette performance économique n’a pas été réalisée sans coût. Le premier serait la conversion à la gestion financière, opérée dans les années 1980 à 1990, et qui a modifié en profondeur réflexes, culture, pouvoir.  Le second serait la course à la puissance, aux acquisitions externes, aux développement international, qui a justifié ou provoqué la mise en Bourse de structures destinées à permettre le financement d’opérations par échange d’actions. Le troisième serait-il le cynisme, qui aurait conduit certains dirigeants à copier les attitudes de prédateurs de certains de leurs homologues dirigeants de sociétés par actions ?

La coopérative, la mutuelle, étaient dans leur milieu, de leur terre et des leurs. Elles n’y sont plus. Ou bien, elles y sont moins. Certaines ont voulu sortir de leur territoire, nier leurs origines, se défaire de leur singularité. Et, pour maints observateurs, il faut prendre acte de la disparition probable du système coopératif tel que nous l’avons connu, tel qu’il a épuisé sa course dans les années 1990, tel qu’il ne sait plus répondre ni au défi de la conquête internationale, ni aux enjeux de la création de valeur en Bourse, ni à l’envie de puissance de ses dirigeants.

Faut-il prendre acte de la disparition de toute différence substantielle entre les établissements coopératifs et les autres, si ce n’est à travers un maillage du territoire qui permet une tenue de marché remarquable, à travers un capital confiance ardemment utilisé au placement de produits et de services, à travers un réseau relationnel sectoriel, professionnel ou confessionnel qui facilite les affaires ? D’une certaine manière, la coopération est devenue un atout stratégique dans la facturation de commissions, dans le développement commercial, et dans l’amélioration du résultat. L’instrumentalisation du sociétaire a-t-elle d’autres raisons ?

Des valeurs en trompe l’œil

Les valeurs sont partout, dans les mots et sur les tribunes. Pour le reste, la différence ne se trouve ni dans les tarifs, ni dans les conditions ou les clauses, ni dans la gestion des contrats, ni dans les pratiques commerciales. S’il comporte de notables et remarquables exceptions, le constat suggère trop souvent une instrumentalisation des grands principes et des sacro-saintes valeurs, au point que le mot de valeurs devient inaudible ou contre-productif ; ni Sésame ouvre-toi du paradis coopératif, ni pilule à tout faire passer aux assemblées rebelles, il rappelle trop de manipulations et de faux semblants pour être prononcé sans frémir et entendu sans défiance.

Quand une coopérative plaide en faveur d’acquisitions de sociétés par actions qui vont lui permettre de s’implanter hors de ses frontières d’origine, quelle est la part de la volonté de puissance de dirigeants salariés qui se comparent au modèle de la société par actions, quelle est la part d’intérêt réel des sociétaires, du territoire et de la communauté d’origine ?

Quand les banques coopératives plaident pour le maintien et la défense de la décentralisation, qui fait de chaque banque régionale ( Caisse régionale de Crédit agricole, Banque populaire régionale, Caisse d’Epargne, etc. ) une banque de plein exercice, au moins en théorie ( puisque nombre de ses politiques lui sont imposées au niveau national, demain européen ), quelle est la part d’attachement à la vie locale ou régionale, la part qui répond aux spécificités de chaque partie du territoire, et quelle est la part qui correspond à l’envie des dirigeants, élus comme salariés, de maintenir un système féodal qui les dispense de tout vrai contrôle comme de toute véritable contrainte stratégique ?

Quand des coopératives agricoles envoient des missions d’étude en Chine, en Inde, en Afrique du Sud, quand certaines méditent ou engagent des alliances, procèdent à des acquisitions, quelle est la part de l’intérêt commun, la part de la fierté irrationnelle d’être grand parmi les grands, et la part d’intérêt personnel des dirigeants qui savent que le contrôle diminue avec la distance ?

Pour aller plus loin encore, quand certaines entreprises coopératives refusent avec hauteur tout appel au marché des fonds propres, et condamnent celles qui ont entrepris de disposer d’un véhicule coté, soit directement ( Crédit agricole, Banque populaire, Caisse d’épargne, Groupama ) soit indirectement, par le biais de filiales, sont-elles réellement attachées à l’authenticité d’un modèle qui se pervertit quand il subit l’attraction du prix de marché, de la valorisation quotidienne du titre en Bourse, de la comparution trimestrielle devant les analystes, de l’intéressement de son personnel et de ses associés au cours de l’action, ou bien cherchent-elles à épargner à leur hiérarchie salariée comme à leurs élus nationaux et locaux d’avoir à rendre des comptes, d’avoir à comparer sur des bases comparables leur activité et leurs résultats, voire à utiliser la naïveté de sociétaires qui ne comprennent pas que leur intérêt direct serait de devenir les actionnaires de leur coopérative et de revendiquer les droits d’une situation dont ils ont les devoirs – apporter des fonds propres – sans les avantages – être rémunérés à due concurrence et de leur apport, et des résultats de l’entreprise, donc s’en partager les réserves ? L’opinion généralement partagée par les hauts fonctionnaires de la Direction du Trésor et de la Commission européenne, selon laquelle la coopération est un gâchis de capital, perpétré au détriment des sociétaires naïfs et confiants, n’en tire-t-elle pas quelque crédit ? Et l’opinion, que certains inspecteurs des organes de contrôle et de régulation en Europe se sont forgée, qui voudrait que la coopérative soit un moyen efficace de se soustraire au contrôle, de le rendre plus complexe et de tourner les obligations réglementaires ou prudentielles, est-elle totalement infondée ( voir les accusations répétées du Conseil de la Concurrence, les affaires à répétition qui ont secoué les coopératives céréalières françaises )?

Dans le principe de l’impartageabilité des réserves, si utile et féconde dans le passé, quelle est désormais la part qui répond réellement à l’ambition collective de doter la communauté d’un outil plus puissant et plus efficace, et celle qui assure le confort de la technostructure, celle qui l’émancipe de la confrontation avec le marché, sans exigence de performance, voire sans demande réelle de rendre des comptes ?

Et dans l’invocation aux valeurs, dans l’emphase des assemblées, quelle est la part de la manipulation qui donne à croire à une fonction, un pouvoir et des références pour mieux s’en dispenser dans l’action ?

L’observation suggère pour le moins que la coopération est un équilibre fragile entre l’authenticité d’une ambition et la réalité des projets personnels, une réussite économique vitale et une mission extra-économique, une efficacité et une légitimité.

Loin de ses bases

En danger, parce que les bases sociologiques et morales de la coopération ont changé. C’est pourquoi il faut considérer avec prudence les invocations aux valeurs traditionnelles, la mise en avant des racines et tout l’arsenal de la nostalgie qui résonne si bien dans les assemblées générales. Dans la réalité, les facteurs propres à la société de la première révolution industrielle et de l’exode rural, facteurs également propres à l’urbanisation et à l’extension du nationalisme démocratique de la fin du XIXè et du début du XXè siècle, ont pour la plupart disparu, et ceux qui demeurent à l’œuvre sont actifs dans un environnement tellement bouleversé que l’invocation au passé est de peu de portée pour les saisir dans leur actualité. Le rêve du retour est sans pertinence. Les communautés professionnelles se sont dissoutes, sous l’effet de la réussite économique pour certaines, de la mondialisation ou de la déterritorialisation pour d’autres. Les métiers ont perdu leur identité et leur magie ; qui chanterait encore le facteur, le paysan ou le routier, voire le pilote ou le mineur ? Ces figures exemplaires de la révolution industrielle ont perdu leurs paillettes. Le temps n’est plus où le lieu, l’habillement, le revenu, le mode de vie, la parenté, suffisaient à définir l’identité d’un individu et commandaient son appartenance à ces entités abstraites, mais reconnaissables et vraies ; le paysan ; le rural, l’employé de bureau ; le fonctionnaire ; le cadre ; le Français moyen… A sa manière, la mort du Français moyen, et avec lui l’explosion des stéréotypes qui caractérisaient chaque Français, chaque Européen, et lui assignaient un rôle facile à reproduire, à jouer et à imiter, ont détruit l’un des fondements de la coopération telle que nous la connaissions ; l’appartenance.

Cette situation modifie la capacité des semblables à s’unir pour réaliser ensemble les conditions de leur survie, de leur développement et de leur activité. Cette capacité identitaire, communautaire, est la base de la confiance, fondée sur l’appartenance commune, fondée aussi sur une conception holiste de la société ; celui qui trahirait la confiance de ses semblables serait exclu de la communauté et ne serait plus rien. Elle repose sur des éléments de différenciation et de préférence solides, existentiels, que sont la croyance religieuse, l’appartenance régionale, familiale, professionnelle, plus encore que nationale, la communauté des mœurs, elle se vérifie par la cooptation, cette acceptation de chacun par tous, cette forme de sélection qui enrichit quelques éléments explicites, rarement mis en avant, par nombre de critères implicites, difficiles à exprimer, impossibles à partager avec d’autres que les siens, et qui priment de loin les facteurs de compétence. Inutile de dire à quel point ce mode de sélection, ce privilège de l’appartenance, heurte l’idéologie contemporaine de la mobilité, à quel point l’invocation permanente des racines est à rebours d’une pensée correcte qui fait du « nativism » un péché contre l’esprit et qui juge que nulle appartenance ne doit tenir contre la volonté individuelle. La notation même du mutualisme, qui associe les semblables à la poursuite de leurs intérêt exclusifs communs, est fondée sur ce que les autorités de lutte antidiscrimination et les idées d’ouverture, de sans-frontièrisme et d’unité du genre humain dénoncent et sur ce qu’elles parviennent à prohiber dans les discours depuis plus de vingt ans.

La notion même de communauté, qu’elle soit territoriale ou professionnelle, identitaire ou sociale, a perdu beaucoup de sa pertinence dans une société européenne qui poursuit une trajectoire d’individualisation poussée, rançon d’une perte de repères qui la fait tituber dans l’universel, ivre de la disparition des singularités et de la fuite hors de soi. Si elle existe, c’est sous des formes entièrement nouvelles, aux effets nouveaux. En raison de la multiplicité des rôles sociaux, des appartenances revendiquées ou ressenties et des identités avouées de la majorité des contemporains ; nous sommes plutôt face à des complexités et des associations qui trouvent leur cohérence dans les parcours et les idéaux individuels, selon les modalités de la construction de soi, plutôt que devant les formes structurées et unitaires de repères et de structures établies.

La liquidation du collectif

Tout aussi réelle, et importante, est la crise de repères identitaires, sensible à tous les niveaux, et d’abord au plus décisif, celui de la communauté nationale qui rassemblait les territoires. Car le néo-libéralisme est moins uniquement le système du marché étalon universel des rapports humains, qu’il n’est le règne du droit et du contrat, qui s’imposent au politique et à la société, et le mouvement de transformation de la condition humaine, qui entend produire un homme nouveau. Les composantes juridiques du néo-libéralisme sont essentielles, aussi décisives que les composantes économiques ; généralement servies par les mouvements sociaux, socialistes, voire d’extrême-gauche, elles sont le soubassement invisible qui rend inatteignable le mouvement du marché et désinsèrent l’individu du collectif ; elles servent le mouvement d’extension du marché, elles le nourrissent, elles l’engendrent, elles sont la condition de sa prise de pouvoir sur et contre la société. Dans cette société des individus déliés par leurs droits, que reste-t-il à l’entreprise coopérative ? L’entreprise coopérative se veut intermédiaire collectif, mais de quel collectif, et comment le définir, donc le clôre ? Elle défend un territoire, une communauté, mais quelle signification a aujourd’hui le territoire pour des acteurs épris de mobilité personnelle et professionnelle, que signifie aujourd’hui communauté quand l’individualisation enseigne à chacun à se défier du collectif, à ne lui concéder que le minimum, à se délier en permanence  des engagements qui limiteraient ses expériences de vie et sa mobilité personnelle ? Et que signifient un territoire, une communauté, qui ne savent plus se clôre, faute de frontière pour gérer leurs relations avec l’extérieur, faute de définition des discriminations légitimes qui puisse redonner sens au faire société entre leurs membres ?

L’inflation des mots de citoyen, et de citoyenneté, de communauté et de cohésion sociale ne doit faire aucune illusion ; l’ouverture des frontières, la substitution d’ensembles flous, hétérogènes dans leurs constituants et leur loi, à l’ensemble national, qui procède de la proclamation des droits individuels, ont substitué d’autres repères et d’autres appartenances aux repères et aux appartenances nationales et républicaines. Mais l’essentiel pour la coopération est ailleurs. Il est dans l’idéologie sans-frontièriste qui refuse que l’origine, les racines, la provenance, importent, s’expriment, et soient même énoncés. Il est dans l’illusion que fait de toute discrimination une faute, sinon un crime, et veut interdire aux mêmes de s’instituer, de se reconnaître et de construire sur leur identité commune société, entreprise ou projet. Alors que toute société humaine est construite sur des discriminations légitimes et nécessaires, alors que chaque société se définit notamment par les discriminations qu’elle légitime, nous sommes engagés à l’aveugle dans une croisade contre toute discrimination, a priori.

Aussi fragile politiquement soit-elle, cette situation est la nôtre. Faut-il ajouter qu’elle est profondément hostile au modèle coopératif ? Rien n’est plus éloigné de l’union des mêmes qui caractérise la coopération, des mêmes qui se reconnaissent, qui choisissent de construire ensemble les moyens de leur avenir, et qui choisissent de partager entre eux,  pour leur communauté, et rien que pour elle, les outils d’une capacité économique accrue. Rien n’est plus hostile à la cooptation, à la sélection par l’appartenance, qui est le cœur de la gouvernance des sociétés coopératives. La religion séculière qui fait du contemporain un être indéterminé, celui qui ne se reconnaît aucune détermination, ni par l’origine, ni par la race, ni par le sexe, ni par l’âge, celui donc qui refuse que la nature commande quoi que ce soit de son devenir, est aux antipodes de la coopération. Union des mêmes avec les mêmes, fusion des intérêts et des projets de ceux dont l’origine garantit la communauté dans le temps, identité des postures dans et face au monde environnant, hostile, étranger, séparé, fondamentalement, la mutualité comme la coopération sont discriminantes. Qu’est-ce que la mutualité, sinon la distinction d’une communauté qui choisit de partager ses risques entre ses membres, à l’exclusion des autres ? Qu’était-ce qu’une coopérative, sinon une tentative de faire marché entre soi, ou de jouer un jeu unique dans le marché, avec une puissance fondée sur la discrimination entre les membres et les non-membres de la coopérative ? La solidarité d’élection, ferment de la coopération, est-elle autre chose qu’une discrimination ? Et d’ailleurs, quel secteur dominé par la coopération n’a pas connu de situation analogue à celle fréquente en région viticole, où le producteur n’a pas le choix ; c’est la vente de sa production à la cave-coopérative, ou la guerre ? L’âpreté des rapports entre coopérateurs et propriétaires qui veulent rester indépendants, en Hongrie ou en Grèce, entre enseignes coopératives et non coopératives, partout en Europe, est révélatrice. Il est difficile de rencontrer ailleurs que dans des groupements intégristes des communautés semblables ou comparables à ce qu’elles étaient à la naissance de la coopération. La logique de la confusion qui règne et qui s’amplifie au nom de la liberté individuelle, laisse peu de place à la clarté des engagements, des relations et des liens qui ont valu à la coopération sa plus grande force ; elle était société politique, elle le demeure dans une société qui se veut aveugle et sourde à la condition même de la politique, qui est la clôture.

Le paradoxe est ici que la coopération est d’une certaine manière victime de son succès. La réussite économique du groupe qu’elle a aidé, qu’elle a amplifié parfois au-delà de toute attente, a permis à chacun de s’autonomiser du groupe ; en réussissant, ils se sont séparés. La coopérative a grandi pour donner les moyens du marché et de l’action économique à ceux qui n’avaient pas ces moyens. Elle a assuré certains des bénéfices du marché, de la concurrence et de la croissance sans limites, à ceux qui en étaient exclus ; en les incluant dans la société de marché tout autant que dans l’économie de marché, en faisant d’eux des acteurs de plein exercice et de pleine capacité de la nouvelle société du marché, elle s’est privée de sa raison d’être historique, elle s’est coupée de la nécessité qui la portait, et elle demeure comme un témoignage de ce qui fut, tourné vers d’autres fins, à d’autres profits, et selon d’autres logiques.

Il vaudrait mieux le reconnaître.

Le progrès en question

La coopérative est également en danger, parce que la notion jadis claire d’intérêt public ou collectif est devenue fragile, et ses manifestations, délicates ou contestées. L’entreprise coopérative s’est vouée au progrès, mais que signifie le progrès ? La mutuelle se consacre à aux intérêts de la communauté de ses membres, mais que signifie cette communauté ? Pour beaucoup, la défense de l’environnement, la fin des frontières et des communautés, l’incarnent plus que la croissance économique ou l’amélioration technique. La quête du prix le plus bas est favorable au consommateur, mais que signifie l’engagement local et territorial d’une coopérative qui délocalise sa production vers les pays à bas coût de main d’œuvre ? Une coopérative est-elle celle qui garantit le prix le plus bas, fut-ce au prix du pillage des eaux territoriales des pays pauvres, de l’appauvrissement ou de l’expulsion de leurs terres des paysans  situés entre Equateur et Tropiques, de la délocalisation de toutes les fonctions centrales qui peuvent l’être, ou bien celle qui maintient l’emploi au pays, donc le savoir et les savoir-faire ? La question est posée aux banques coopératives, aux distributeurs coopératifs, et à l’ensemble du mouvement. Et elle oppose moins le réalisme à l’utopie, qu’un réalisme à court terme, et une juste reconnaissance des enjeux de moyen et long terme.

La coopérative a été l’un des moteurs de la consommation de masse, mais doit-elle poursuivre dans la voie de la surabondance au prix de l’épuisement de la nature et de la destruction du monde ? Quand la réduction du nombre des espèces cultivées inquiète jusqu’aux scientifiques, quand la dissémination des OGM rend les agriculteurs captifs des intérêts des multinationales de la manipulation génétique, quelle cause faut-il défendre, celle de l’alimentation à bas prix à tout prix, ou celle de la qualité alimentaire et de la diversité végétale ? Que dire à ces faucheurs volontaires qui attaquent des sociétés coopératives accusées de procéder à des essais d’OGM en plein champ, ou de se prêter à grande échelle à l’emploi de produits qui accélèrent la destruction des abeilles, jusqu’à menacer le processus de pollinisation ? Et de quel œil considérer le succès mondial d’une coopérative comme Limagrain, ou encore Sofiprotéol, qui figure parmi les pionniers des manipulations sur le vivant, et de la fabrication de ces mutants qui sont supposés demain nourrir l’humanité ?

Des coopératives à la taille de multinationales écument le monde pour obtenir les prix les plus bas, au mépris de toutes règles de sécurité et de qualité. Des coopératives ont armé quelques-unes des flottilles de pêche industrielle qui vident les océans, souvent hors de la légalité ( taille des filets, pêche dans les eaux territoriales des pays incapables de surveiller leurs côtes, etc. ) Les vertiges du progrès et de la volonté de croissance n’épargnent pas l’entreprise coopérative, qui sait utiliser toutes les armes pour s’imposer. Elle se drape dans l’intérêt de la communauté ; oui, mais de laquelle ? La crise qui a sévi dans les organisations professionnelles et les coopératives agricoles françaises est significative ; l’opinion publique accepte mal que l’entreprise coopérative assume promouvoir les intérêts particuliers de ses membres contre l’intérêt général, ou l’opinion qu’elle en a ; elle considère inacceptable que les valeurs revendiquées ne soient pas celles de tous ; tous les Français, c’est certain, tous les Européens, et pourquoi pas tous les hommes ? Une part de la légitimité des coopératives est aujourd’hui déportée vers ces nouveaux-venus sur la scène publique que sont les ONG, les associations humanitaires ou de développement, voire certaines campagnes de dons qui périodiquement mobilisent le public. L’objet même de la coopération se trouve ici en cause ; d’autres font mieux, ou plus large, ou plus juste, d’autres en tous cas semblent davantage capter les priorités de l’action collective.

L’innovation dans ce domaine est urgente, elle n’est pas inexistante, mais force est de constater que les entreprises coopératives y jouent un rôle marginal. Le mouvement qui incite les milliardaires à distribuer une part de leur fortune à des fondations ou des œuvres leur est étranger. L’Adie semble plus liée avec BNP Paribas qu’avec aucune banque coopérative. Les ONG qui oeuvrent pour l’environnement rencontrent généralement l’hostilité polie de coopératives dont le pilier agroalimentaire a si souvent œuvré pour paralyser les expertises indépendantes, fuir ses responsabilités, et se comporter comme si la terre appartenait à ceux qui l’exploitent, sans limites et sans comptes à rendre. La captation réglementaire réalisée par les semenciers français est un cas d’école ! ( Voir la thèse de doctorat en droit de Shabnam Anvar), comme l’affiliation à leurs centres de recherche de la quasi-totalité des experts dits indépendants. Et l’ensemble du travail d’ingénierie sociale qui entreprend ici et là de refaire société, paraît étrangement absent des priorités des coopératives, si bien converties à l’impératif gestion qu’il a effacé toute autre préoccupation.

L’entreprise coopérative est bel et bien en danger, dans sa survie en tant que système doté de son existence propre, comme partie d’un mouvement fort d’une irréductible singularité, et elle est en danger de son propre fait. En danger, et de manière plus systématique, par l’instrumentalisation des statuts et de la gouvernance au profit d’intérêts individuels habilement présentés et servis. C’est pour certains le scénario de la fin, que des observateurs avisés comme certains dirigeants d’entreprises coopératives n’hésitent pas à envisager. Portée vers une banalisation qui la transformera en entreprise comme une autre, sans rien lui enlever de sa puissance, de sa richesse, ni du capital relationnel ou institutionnel accumulé, l’entreprise coopérative est devenue une cible d’appropriation. Elle vivrait en profondeur une transition qu’il s’agit simplement d’aménager intelligemment pour qu’elle se passe au mieux des intérêts des dirigeants et des salariés. Dans ce cas, il est avisé d’abord de ne rien dire, rien publier, jamais avouer, ensuite d’organiser l’ensemble des dispositifs par lesquels, tout au long de la chaîne managériale, les collaborateurs, et aussi certains élus, soient assurés de trouver leur compte à la transition en cours, enfin de constituer par l’incitation financière le noyau dur d’élus et de dirigeants salariés appelés à contrôler le mouvement et à se muer de sociétaires engagés en actionnaires structurants du futur ensemble.

Un tel scénario est tout sauf naïf, tout sauf irréel, tout sauf condamnable a priori. N’est-il pas simplement celui des privatisations ? Sa vraisemblance tient précisément à ces antécédents, certains prestigieux, la plupart accomplis avec succès ; l’entreprise coopérative en se tournant vers le marché, en faisant appel au marché, en devenant société cotée, suivrait le mouvement engagé dans tout l’Occident et selon lequel il n’existe qu’un modèle d’entreprise qui associe pérennité, efficacité et légitimité, celui de la société par actions. Une fenêtre historique viendrait se refermer sur ce constat et sur le devoir qui en découle ; oublier les mots, les étiquettes et les discours, pour réussir l’entreprise du futur.

Un détournement achevé

Ce scénario est à tout prendre préférable à celui qui voit des administrations se substituer au militant et profiter de l’outil qu’ils ont constitué en l’employant à leur propre avantage, et des technostructures s’emparer d’un système à l’origine conçu contre elles.

L’expérience des propriétaires forestiers français qui se sont engagés dans la coopération est significative. Après des débuts prometteurs, portés par la volonté et l’action des coopérateurs, propriétaires et exploitants forestiers, avec le concours du Comité des Forêts ( organisation représentative des grands propriétaires forestiers privés), les structures coopératives ont entrepris de se conforter, de s’affirmer. Progressivement, les coopérateurs ont perdu la maîtrise de leur outil confié aux salariés. L’institution l’a emporté sur le projet, l’outil a transformé la fonction qui s’est banalisée. De sorte que non seulement la coopérative n’a pas accueilli les initiatives novatrices de tel ou tel coopérateur, mais elle a interdit toute initiative individuelle, au nom du collectif devenu étouffoir. De sorte qu’alors que les opportunités de toute nature se multipliaient, la coopérative a joué comme un anesthésiant, coupant les coopérateurs des sollicitations de leur environnement, et accumulant le retard sur le mouvement de l’industrie et du marché. Dans le pire des cas, et les coopératives viticoles en sont un bon exemple, la coopérative a outrepassé le droit et ses droits, en interdisant de fait l’accès au marché de tout propriétaire qui aurait refusé de se plier à ses règles, de passer par son monopole de fait pour accéder au marché ( organisation des coupes, des scieries, etc.), de sorte que des petits monopoles locaux ont nourri de nouvelles féodalités, généralement en étroite relation avec les réseaux bancaires, et organisé une tenue du territoire bien loin de la concurrence, de la démocratie invoquée et de l’intérêt commun.

Des exemples analogues pourraient être pris dans l’agro-alimentaire européen, dans la banque ou l’assurance un peu partout en Europe. A mesure que la coopérative change de dimension, à mesure que les enjeux se font plus lourds, les liens avec le territoire, avec l’origine, la valeur de l’appartenance et du lien se font plus limités.

Victoire de la technostructure sur les coopérateurs, revanche de la compétence sur l’appartenance et du système sur le projet, fonctionnarisation et bureaucratisation achevées de coopératives qui ne servent plus qu’à perpétuer la caste salariale qui s’en est emparée… Longtemps, la coopération a lavé plus blanc ; à l’abri du statut, mobilisant ce qui reste d’une image localement flatteuse, liquidant une légitimité historique durement gagnée, des intérêts privés ont pu s’abriter derrière le paravent du statut, et tiré de lui tout ce qu’il pouvait donner. Qu’il s’agisse des coopératives viticoles, des coopératives bancaires, des mutuelles d’assurance, de maintes associations à caractère social, un mécanisme identique a été à l’œuvre, aisément repérable dans les évolutions qui accompagnent souvent les changements de dirigeants. Au temps des militants en pleine possession d’une vision et d’un projet, comme de leur outil, succède une ou des générations qui abandonnent l’essentiel à la compétence réelle ou revendiquée de ceux qui « font tourner la maison ». Le désengagement qui s’ensuit libère l’administration gestionnaire, qui prolifère, produit des comptes, des normes, et parfois même des résultats, substitue la compétence à l’appartenance, le marché à la relation, et le système à l’engagement. L’appropriation par les dirigeants d’une richesse collective, accumulée depuis des générations, se cache derrière combien de nécessités économiques, notamment celle qui conduit à créer un véhicule coté ? La richesse, la puissance, l’explosion des périmètres d’activité, dispense du sentiment d’utilité, d’autant que l’aiguillon du rendement à l’actionnaire n’est pas là. Dans le même temps, et dans le meilleur des cas, l’outil grandit, grossit, se structure, se stabilise, s’autonomise de ses membres. La question consiste alors à savoir s’il est prêt à entrer dans une logique de marché et à rencontrer des actionnaires, ou si une reconquête par les militants coopérateurs est possible, ou si elle est même souhaitable.

La coopération ne lave pas plus blanc que l’association, la fondation ou l’ONG, pas plus que la société par actions. Aucun statut ne protège de rien, aucune étiquette ne dit ce que contient la valise. Comme aujourd’hui les ONG, comme en France les associations, la coopération s’est longtemps parée de son statut pour revendiquer une forme de supériorité morale autoproclamée sur la société par actions. Cette pétition de principe n’est plus tenable. Trop de contre-exemples plaident contre elle. Trop d’incertitudes, trop d’aléas, trop de conduites d’opportunité, ont fourni des exemples trop marquants pour que l’entreprise coopérative ne soit pas jugée comme une autre, réglementée comme une autre, sommée de rendre des comptes comme une autre, et soumise aux mêmes lois, aux mêmes règles et aux mêmes normes que les autres.

L’ensemble détermine un constat simple ; les facteurs passés qui ont expliqué le succès de la coopération sont de peu de portée pour expliquer son avenir.  Les exemples de sa pertinence, de son efficacité, de sa performance, signifient peu, et quelquefois ne signifient rien pour le futur. L’espace économico-social que, dans leur diversité, dans leur dynamique de particularisation territoriale ou professionnelle, les coopératives ont occupé, s’est déplacé. De sorte que non seulement les belles histoires du passé n’enseignent et n’engagent rien de l’avenir, mais que les trop belles histoires qu’on se répète en assemblée générale ne sont le plus souvent que le masque destiné à cacher une réalité perdue.

Saison 4

En danger de conformité ?

En cours de banalisation !

Voici quelques années, pour le commissaire européen Charlie Mac Creevy, le modèle : « une action une voix » doit s’imposer à toute entreprise européenne ; c’est la condition de l’achèvement du marché unique (interview publiée par le Financial Times, décembre 2005 ).

Pour la commissaire européenne Neelie Kroes, la prétendue décentralisation des banques coopératives et mutualistes est le faux-semblant d’une entente sur les prix anticoncurrentielle qui fausse les conditions de la concurrence et tend à fermer les marchés nationaux ( commentaires d’une enquête diligentée par la commission européenne, rapportés par le Financial Times, le 22 février 2007 ).

Et pour les théoriciens néo-classiques, la coopération est une anomalie économique, une organisation sous-optimale qui ne survit que par la complaisance ou la naïveté des sociétaires qui lui abandonnent un capital sous-rémunéré, qui dégrade la performance globale d’une économie et perturbe les équilibres spontanés du marché.

Aux tendances internes, aux pesanteurs ou aux tropismes propres aux coopératives et aux mutuelles, des pressions extérieures et l’évolution générale des sociétés s’joutent pour interroger l’avenir des mutuelles et des coopératives, parfois qualifiées de « dinosaures ». C’est l’effet le plus certain d’une extension du domaine du marché qui ne permet plus aucune extériorité, puisqu’elle affirme le marché comme système central, unique, et surtout comme vérité de tous les autres systèmes, qui pose comme principe que la vérité des prix et l’efficacité supérieure du système des prix dépendent de leur universalité et de la conformité de tous les acteurs et de toutes les activités économiques à leurs principes. L’entreprise coopérative s’est voulue modèle, référence, elle fait figure d’accusée et parfois de cible. Et elle est soumise à une pression intense,  de toute nature et de toute origine, pour se banaliser. Elle qui invoque à tout propos ses valeurs est sommée de se justifier. Elle qui se pose en exemple est appelée à défendre une cause qui paraît parfois mal engagée. Elle dont l’orgueil était de s’affirmer et de se croire différente, dans le marché mais autrement, dans la concurrence mais d’ailleurs, se sent progressivement prise dans un étau qui s’appelle conformité, exigences prudentielles, rendu des comptes, transparence du fonctionnement, clarification des responsabilités, prévention et dénouement des conflits d’intérêt, gouvernance, un étau qui se referme sans cesse….

Nous vivons un monde conforme. Le résultat est que l’entreprise coopérative doit se justifier sur tous les fronts, et surtout de l’injustifiable ; de ne pas être une société par actions. Dans le domaine bancaire l’évolution est marquante. Face à la Commission européenne, face à ses concurrents gênés par son dynamisme, comme parfois aux autorité de régulation, la banque coopérative doit faire preuve de sa contribution à la cohésion sociale, ce dont les sociétés par actions sont dispensées, face aux consommateurs, et dans un régime de liberté des prix, elle a à légitimer ses tarifs et ses prix, ce dont la société par actions est épargnée, et devant l’opinion, les élus et les fonctionnaires du contrôle, elle doit apporter des preuves d’elle-même qui ne sont jamais demandées aux autres formes d’entreprise. Et ce qui arrive à la banque tôt ou tard menace les mutuelles d’assurances, les groupements de distributeurs ou de producteurs, les unions de professionnels ; un monde qui poursuit le rêve insensé de l’unité planétaire veut ne connaître qu’un modèle, celui de la société par actions.

Un ensemble très divers mais très convergent d’évolutions survenues depuis les années 1980 va dans ce sens. Il a transformé les conditions réglementaires et prudentielles dans lesquelles l’entreprise coopérative peut poursuivre son projet et exercer son activité.

En moins de vingt ans, un cadre réglementaire, prudentiel, technique, entièrement nouveau s’est imposé à l’ensemble des sociétés. Les responsabilités des Présidents, des Directeurs Généraux, des mandataires sociaux, ont été transformées et multipliées. Ils sont payés en conséauence. Des notions juridiques nouvelles, comme celle de « conformité » se sont imposées. La qualité de fonds propres des parts sociales a été contestée, et reste sous surveillance ( les assimiler à une dette à long terme aurait instantanément ruiné les entreprises coopératives, contraintes de reconstituer leur capital pour pouvoir poursuivre leur activité ). Et le marché financier a été institué comme référent commun de toutes les sociétés privées. La coopérative n’a pas voulu le voir ; elle ne sortira pas indemne de la révolution de la gouvernance, qui a rendu le pouvoir aux associés de l’entreprise, ou qui a prétendu le faire. Actionnaires hier, sociétaires demain, la gouvernance, c’est-à-dire la clarification du pouvoir et de l’argent, des mandats et des responsabilités, est à l’ordre du jour !

En moins de vingt ans, les professionnels de la banque et des marchés ont pris le pouvoir à la faveur du mouvement de déspécialisation, de désintermédiation et de décloisonnement, à la faveur aussi des exigences des autorités de régulation. Ils ont incité l’entreprise coopérative comme toute autre à recourir à la croissance externe, ils l’ont persuadé d’engager ses fonds propres dans des opérations hors frontières, ils continuent de vanter les économies d’échelle, les effets de taille, et les vertus de la concentration mondiale, dont leur propre rémunération dépend.

En moins de vingt ans d’innovations législatives dans le domaine des instruments de fonds propres des coopératives ( voir article de David Hiez dans la Revue internationale de l’économie sociale en 2005 : « Les instruments de fonds propres des coopératives: 20 ans d’innovations législatives » ), l’extension inouïe des marchés financiers a généralisé à toutes les entreprises, et plus particulièrement aux groupes financiers, des règles de centralisation, de gestion des risques, de gouvernance, de prévention des conflits d’intérêt, de maîtrise de l’information, de séparation des fonctions, qui se sont imposées aux sociétés coopératives. Elle a surtout instauré des indicateurs de l’action exclusivement quantitatifs et financiers ; le cours d’une action ou le rating d’une émission sont devenus la langue universelle, le coefficient d’exploitation, le PNB par client, le taux d’équipement par client, le rapport sinistres à primes, etc., sont devenus les critères uniformes de classement des dirigeants, dans les établissements coopératifs comme dans les autres.

En moins de vingt ans, la plupart des groupes bancaires coopératifs se sont transformés davantage qu’au cours du siècle précédent.

Il est utile de détailler davantage les différents facteurs de la transformation de l’environnement des entreprises coopératives, tout particulièrement des banques, transformation qui a suscité en retour des réactions déterminantes dans l’évolution du modèle :

Entre ouverture et banalisation

Les comparateurs de prix, réalisés en France sous l’égide de la Direction de la Concurrence et de la Répression des Fraudes ( DGCCRF ), et imposés dans la grande distribution à l’initiative des Centres Leclerc, le démontrent ; ce ne sont plus les prix qui distinguent, de manière générale et indiscutable, les entreprises de distribution coopératives des autres.  S’il est un écart significatif, si uen différence compétitive demeure, il faut les chercher ailleurs que dans les prix. N’est-ce pas tout l’objet du discours obsédant sur les « valeurs » que de faire oublier une indifférenciation croissante ?

Les coopératives agro-alimentaires remplissent sans doute un rôle d’organisation de l’accès au marché et de la mise en marché dans des économies encore cloisonnées ou peu matures. Le rôle des coopératives de producteur est néanmoins contesté, et les épisodes récents qui ont marqué les céréaliers français, les caves coopératives viticoles, suggèrent que la quête de puissance des coopératives emploie tous les moyens, y compris quelquefois les plus discutables.

Les études, baromètres et suivi de décisions qui concernent les rapports des banques avec leurs clients en difficulté, qui peuvent être aussi des clients difficiles, convergent sur un point ; plus aucune différence ne distingue les banques coopératives des autres dans leur souci de poursuivre, de faire saisir, de faire interdire. Non sans raison ; la confiance est de peu de poids dans la relation bancaire, et un nombre croissant de clients ne se sentent tenus à rien à l’égard de leur banque. Non sans surprise, quand même, pour des établissements qui continuent à s’affirmer différents dans leur relation avec leurs clients. Que signifient les mots de « proximité », ceux de « responsabilité sociale » quand le traitement des incidents et la facturation imposée aux clientèles les plus fragiles constituent ici ou là des sources majeures de revenu ? Une remarque analogue peut être établie pour les mutuelles d’assurance ; des exceptions demeurent, souvent pour des contrats ou des opérations limitées, mais les tarifs, les conditions et les contrats ne se distinguent plus fondamentalement de ceux des sociétés privées d’assurance.

Déspécialisation, décloisonnement, désintermédiation, déréglementation… La banalisation a d’abord désigné l’inverse de la spécialisation ; le fait que chaque entreprise, même dans les secteurs surrégulés de la banque et de l’assurance, allait pouvoir entrer en relation avec toutes les clientèles, proposer tout type de produit et de service, sans cloisonnement, sans exclusive et sans privilège, ou encore le fait que les coopératives de distribution comme les mutuelles d’assurance n’étaient plus limitées à une catégorie de clients ( par exemple, la CAMIF, réservée aux achats des fonctionnaires, ou la MACIF, mutuelle des artisans et commerçants ).

La question est de savoir si les banques coopératives et les sociétés d’assurance coopératives, en affrontant une situation qui leur était étrangère, si même elle ne leur était pas fondamentalement hostile, n’ont pas voulu et réussi à faire trop bien. La question est de savoir si, dans la nécessaire conversion à la rigueur de gestion, qui a rallié l’ensemble des coopératives, de la distribution à l’approvisionnement, des abattoirs aux pêcheries, elles ne sont pas allé trop loin, si elles n’ont pas pour tout dire manifesté la ferveur des nouveaux convertis qui y vont trop fort, qui en font trop, et qui perdent leurs bases.

La banalisation, en supprimant l’accès privilégié, mais aussi la communauté de destin entre le banquier, l’assureur, et des communautés de clients, a porté un coup sévère à l’une des bases politiques de la coopération ; la certitude des intérêts liés. Face à des acteurs indéfiniment mobiles, qui font jouer tous les facteurs de la compétition, il existe peu ou très peu de raisons pour que le mouvement ait un sens. Cette évolution a transformé la relation des coopératives avec leurs clients, sur ces points au moins :

- Les gammes de produits, le niveau des prix et la structure tarifaire ne distinguent plus les banques coopératives des banques sociétés par actions. Certaines banques régionales, pour des raisons historiques particulières, ont même fait partie des banques les plus chères ( jusqu’à facturer un total, certes exceptionnel, de 1 800 euros par an de commissions à des clients en difficulté ! ), tandis que d’autres figurent parmi les plus agressives sur le plan commercial, y compris dans les domaines du crédit à la consommation qui sont clairement à l’origine de maintes situations de surendettement et de détresse familiale ou individuelle.

- Les établissements coopératifs ne se distinguent pas davantage par leur hésitation à recourir au contentieux. Les conflits juridiques et parfois violents jalonnent l’histoire des groupes coopératifs de distribution. L’appartenance au système coopératif agricole est quelquefois imposée de force. Et certains établissements coopératifs de banque font partie des réseaux les plus agressifs à dénoncer des clients qui deviennent interdits bancaires. La réduction spectaculaire de la liberté d’appréciation laissée aux agents, aux agences, voire aux banques régionales, ne laisse pas de recours avant d’en arriver au contentieux.

- Les établissements coopératifs ont renversé la logique du service au client. Ils ont été construits sur la base de la triple valeur ; ce qui est bon pour le client est bon pour la maison est bon pour le sociétaire. Dorénavant, et chaque opération de fusion de banques régionales est l’occasion de le mesurer davantage, ce qui est bon pour la maison commande ce qui sera vendu au client et ce qui sera présenté au sociétaire. Une fonction d’intermédiation sociale et économique qui a permis la professionnalisation du chef d’entreprise et de l’artisanat, le développement des associations, la modernisation de l’agriculture et le succès de l’urbanisation, est progressivement abandonnée. Dans ce mouvement, il faudrait s’interroger sur la liquidation d’un capital de confiance amassé pendant des décennies, si ce n’est des générations, qui est mobilisé de manière de plus en plus intense pour accroître les résultats à court terme, pour placer des produits et augmenter les commissions, un capital de confiance qui sert à la « vente à la confiance », et qui ne se retrouvera plus.

- La différenciation proprement bancaire s’est réduite. Les entreprises coopératives ne manquent pas d’idées, de projets et de moyens pour les réaliser ; mais ces idées et ces projets relèvent de plus en plus du mécénat. Ils ne sont pas discriminants, les banques sociétés par actions s’engagent de la même manière, et d’ailleurs l’intérêt fiscal vient souvent significativement réduire la portée réelle des engagements médiatisés. En revanche, la différence est quelquefois imperceptible là où la coopération s’est constituée ; dans les particularités opérationnelles. Le terrain fécond de la facilitation et de l’intermédiation sociale que chaque groupe coopératif a joué historiquement à sa manière, pour les groupes sociaux dont il était issu, et auxquels il était destiné, est devenu diffus. Fonctionnement difficile avec l’ADIE ; mauvaise qualité des dossiers transmis aux commissions de surendettement ; gestion judiciaire des incidents plus dure que celle des banques commerciales ; nombre et diffusion géographique limités des opérations comme « Point Passerelle » du Crédit agricole ou « Parcours Confiance » des Caisses d’épargne; les sociétés coopératives se sont fait voler le champ de l’action d’intérêt collectif par leurs concurrentes sociétés cotées. Il est significatif qu’en fin 2006, lors des grands Prix du supplément hebdomadaire Le Parisien Economie, le prix de la meilleure politique sociale soit remis à une banque société cotée… Et combien plus interpellant le fait que l’Association D’aide à l’Initiative Economique (ADIE ) de Maria Novak se voit spontanément associée à la BNP par le public interrogé !

-La séparation la plus marquante instaurée par l’économisme et le néolibéralisme est celle qui dispense l’individu d’avoir à s’interroger sur les conséquences de ses actions, en vertu des lois supposées rationnelles et parfaites du marché, de la concurrence et des prix, alors qu’au contraire, le progrès et l’innovation aussi bien que la coopération, relèvent entièrement de l’interrogation sur les fins, sur le sens et sur le bien ou le mal qui résultent de l’action. Cette séparation entre les individus et l’action est la plus marquante et la plus puissante de toutes celles qui sont en cours.

Faut-il l’écrire au passé ? Maints exemples témoignent d’une indifférence marquante aux résultats de l’action, de la facturation ou de l’engagement, dès lors du moins que la coopérative est loin de ses bases et de ses mandants. Les établissements coopératifs savent bien faire ailleurs ce qu’ils ne feraient pas chez eux. Les modèles de facturation appliqués en Afrique de l’Ouest comme à Madagascar, par des établissements qui se disent coopératifs et attentifs à la juste valeur de leurs prestations, mais se félicitent en interne de parvenir à prélever jusqu’à 20 % des revenus mensuels de leurs clients en commissions et frais divers, mériteraient examen ( exemple d’une filiale de banque coopérative à Madagascar, à Antananarivo, en 2008)…

Il faut naturellement aller plus loin., car ces exemples pourraient être développés, mutatis mutandis, dans les autres secteurs de l’économie coopérative ; agroalimentaire, distribution, services, etc. Que, sur un des marchés ouverts et concurrentiels, les gammes de produits tendent à se rapprocher et que les conditions tendent à se resserrer, aurait peu d’importance si les comportements de vente, si les relations avec les clients et les démarches des réseaux de distribution et des conseillers en clientèle étaient manifestement différents. Or, cette différence, encore très sensible dans les années 1990, a sans cesse tendu à se réduire, au point de disparaître tout à fait. Il est significatif d’entendre désormais dans des banques coopératives ou mutuelles ; «  nous avons défendu le client contre des offres qui lui étaient manifestement inadaptées, mais en faisant tout pour que la hiérarchie ne le sache pas ! » Les modes de rémunération et de classement interne des dirigeants salariés laissent peu de place au doute ; le coefficient d’exploitation, le PNB et le ROE font toute la différence. Dans le choix entre Carrefour ou Casino et une enseigne coopérative, le choix se fait sur la proximité, la facilité d’accès, le prix, et bien peu sur la confiance, le conseil ou l’équité du processus de production des biens vendus. Quant aux coopératives agricoles, elles ont de plus en plus à s’imposer à des agrimanagers capables de valoriser eux-mêmes leur production, et qui ne voient aucun avantage distinctif à traiter avec la coopérative …

Les effets de cette situation sont considérables, ils sont parfois violents. Ainsi, c’est une banque coopérative qui a mérité à plusieurs reprises le titre de banque de détail la plus chère de France. Ainsi, certaines des banques coopératives viennent en tête des contentieux ( nombre de contentieux rapporté au nombre de clients ). Ainsi, les banques coopératives font souvent preuve d’indigence dans leurs dossiers présentés aux commissions de conciliation. Ainsi encore, certaines sociétés coopératives se sont-elles heurtées à leur organe de tutelle pour leur peu d’attention à respecter les principes d’indépendance des associations d’assurés organisés de par la loi pour la gestion du PERP ( à l’exemple de Predica, filiale d’assurance vie du Crédit agricole condamnée par la Commission de Contrôle des sociétés d’assurances et des Mutuelles pour l’inconsistance des associations d’assurés supposées les représenter, négocier et valider les évolutions des contrats de groupe qui les lient à l’assureur ), ou le formalisme imposé lors de la renégociation des contrats d’assurance collective, afin de ménager les intérêts des assurés par rapport aux décisions de l’assureur.

Des questions convergentes sont posées aux autres groupes coopératifs, qu’ils appartiennent au monde de la distribution, de l’approvisionnement, ou bien à celui de l’agro-alimentaire. Les uns comme les autres sont sortis de leur territoire d’origine, ont étendu leurs domaines d’intervention, et noué des relations d’affaires avec des acteurs multiples, de toute nature et de tous statuts.

La cooptation en question.

La première contrainte qui pèse sur les entreprises coopératives porte sur le mode de sélection de leurs dirigeants. Contrainte, parce qu’il s’agit de préserver l’identité, les valeurs la spécificité de la coopérative. Contrainte aussi, parce qu’il ne saurait être question d’avoir recours à ces professionnels interchangeables du management, de la distribution, de l’industrie ou de la finance, qui sont des mercenaires prêts en permanence à se vendre au plus offrant, de la même manière que l’entreprise est à tout moment prête à les remplacer par un meilleur, plus performant, ou plus promettant. Et contrainte lourde de risques de réputation et de risques juridiques, tant le principe de l’indépendance des administrateurs, d’une sélection ouverte, non discriminatoire, des dirigeants, et le refus du conflit d’intérêt marquent les exigences nouvelles et croissantes du régulateur en matière de gouvernance des entreprises.

La sélection des dirigeants des entreprises coopératives est très largement déterminée par le souci de couverture du territoire, celui de représenter la ou les communautés servies par l’entreprise, celui enfin de disposer de circuits courts d’information. Au service de l’objectif global de capacité d’action sur un territoire, pour une communauté, il est fréquent que le conseil d’une coopérative accueille les plus gros clients de celles-ci, ou ses plus gros donneurs d’ordres, fréquent aussi que les dirigeants d’une branche professionnelle, d’instances consulaires ou d’élus locaux, non seulement soient admis, mais que leur présence soit activement recherchée.

Ce mode particulier de gouvernance se rapproche de celui d’une corporation. Il est caractérisé par l’association recherchée des intérêts et des activités les plus divers au sein de la coopérative, au bénéfice global invoqué d’une communauté ou d’une collectivité. La coopération veut poursuivre l’intérêt collectif, local ou professionnel, au-delà des intérêts individuels de ses membres, elle se revendique corps intermédiaire, et en ce sens se revendique pleinement politique. C’est pourquoi elle a toujours et continue d’associer sous toutes les formes les intérêts liés à son territoire, à sa communauté, aux siens. Les plus gros clients d’une coopérative sont naturellement à son conseil, comme les plus grosses coopératives ou entreprises clientes sont naturellement au conseil d’une banque coopérative ; et est-ce un hasard si les élus, présidents d’association, acteurs locaux ou régionaux sont généralement largement représentés au conseil de l’entreprise coopérative avec laquelle par ailleurs ils contractent ? La situation institutionnalisée porte un nom dans le droit et la pratique contemporaine des affaires ; conflits d’intérêt. Et c’est l’un des points où la différence culturelle de l’entreprise coopérative et de la société par actions apparaît la plus irréductible ; le principe même de proximité impose à la coopérative un modèle d’intérêts croisés prohibés dans la société par actions, mais il ne se justifie que par la proximité, et sous l’égide de ce contrôle de chacun par chacun que la proximité autorise, qui se dissoud dans la croissance ou la mondialisation.

Plus important encore est le souci de la permanence des valeurs et des constituants de l’action. Le futur dirigeant est choisi, éprouvé, éduqué, par la structure coopérative pendant des années, des décennies même le plus souvent. L’impératif identitaire est plus important que celui du savoir ou de la technique. L’appartenance compte plus que la compétence ; certains arbitrages réalisés lors de conflits majeurs entre dirigeants ont, récemment encore, toujours donné raison à l’appartenance.

Pour les tenants des modèles anglo-saxons de la gouvernance, qui tendent à s’imposer subrepticement en Europe continentale, ces processus ne sont pas conformes à ce qui est attendu d’une entreprise en concurrence, d’une société capitaliste, quand elle choisit ses dirigeants. L’unique critère doit être leur capacité à bien diriger l’entreprise, à développer sa rentabilité, à augmenter sa productivité par rapport au capital investi. La compétence prime l’appartenance, le résultat financier mesure l’action, le savoir et la technique du dirigeant sont plus importants que l’appartenance, qui ne lui est pas réellement demandée.

Une gouvernance sous surveillance

L’emploi du terme « gouvernance » est récent. Dans le domaine politique, il désigne l’organisation de pouvoirs et d’acteurs dans laquelle les Etats et les institutions publiques ne jouent qu’un rôle second. Dans le domaine de l’entreprise, importé des Etats-Unis puis de Grande Bretagne ( rapport Cadbury, 1992, à l’origine des deux rapports Viénot et du rapport Bouton ), il traduit une évolution des notions de pouvoir et de légitimité au sein de l’entreprise, et tente d’instaurer un modèle unique, universel, de fonctionnement des instances dirigeants, supposé assurer la qualité des décisions par un mélange de formalisme, de responsabilité, d’explicitation et de principes de portée générale. Né au sein de la société par actions, il s’est progressivement vu appliqué à la fois aux associations, aux institutions d’ordre public, aux coopératives et aux mutuelles, selon l’idée ou l’illusion que ce qui est bon pour celles-ci sera nécessairement bon pour celles-là.

La gouvernance ne désigne rien d’autre en définitive que l’ensemble des règles, des principes et des conditions qui facilitent la bonne décision au sein des entreprises, c’est-à-dire la prise formelle de la décision, la qualité de l’information et du débat préalables, la clarté des responsabilités engagées par cette décision. Elle entend remédier à une situation réelle ou supposée de confusion des rôles, d’absence de prise de responsabilité, d’opacité sur les mécanismes de décision. Et elle doit éviter la spoliation des propriétaires par les dirigeants salariés.

La gouvernance est un sujet sensible pour la coopération. Sensible, en raison du formalisme qu’elle met en jeu, si opposé à la tradition, aux usages, et aussi aux bases interpersonnelles de la coopération. Sensible, en raison des principes généralement adoptés, importés de la société cotée par actions, et impropres ou inconséquents dans le cas de la coopérative. Sensible enfin, parce qu’elle révèle quelques-unes des dérives qui menacent toute entreprise coopérative, ou qui l’emportent, et qui sont contenus dans ses gênes, reproduits à l’infini par son code génétique.

La mise en cause des conflits d’intérêt structurels dans les coopératives est l’un des sujets les plus graves qui touche leur gouvernance et leur modèle original ; il dissoud la communauté, il rompt le lien d’appartenance. Faut-il ajouter qu’il est instrumentalisé ? La banque universelle, comme l’intermédiaire de marché, sont en conflit d’intérêt permanent et vivent de ce conflit d’intérêt. D’abord parce qu’un intermédiaire vit d’opposer ses clients ; les uns perdent ce que les autres gagnent. Ensuite, parce que la banque d’investissement a pour règle de se servir avant ses clients, et mieux qu’eux ; d’où l’utilité du trading pour compte propre, etc. Aussi, et pas enfin, parce la diversité des métiers est un moyen pour bénéficier d’une asymétrie d’information, et gagner contre des clients moins informés, ou plus lents ( voir l’article de DFCG, janvier 2011 ). Une coopérative n’est ni moins, ni plus en conflit d’intérêt que toute banque universelle ; quand va-t-elle le faire savoir ?

Après la quasi-disparition des coopératives de consommateurs, captées par leur technostructure, l’appropriation de la structure coopérative par ses salariés et plus particulièrement, par ses dirigeants salariés, est un débat récurrent. Soit la coopération est bien l’effet de la volonté de ses membres et agit dans le cadre de leur décision, elle est légitime, et les dirigeants ont toute autorité pour mettre en œuvre, développer, amplifier. Soit la coopération est l’instrument de ceux qu’elle emploie, et elle a fini sa course historique, pour la simple raison qu’aucun pouvoir sans contre-pouvoir efficace ne saurait demeurer pérenne dans un univers de complexité croissante.

Un modèle institutionnel controversé

La majorité des dirigeants des coopératives et des mutuelles ont été en même temps élus de leur fédération ou de leur syndicat professionnel, ont siégé au conseil d’administration de leur banque régionale, ou de la mutuelle d’assurance spécialisée, quand ils ne sont pas élus de telle ou telle collectivité territoriale. La situation est caricaturale en Allemagne, où la multiplication des mandats semble être un critère de sélection ; elle est également forte en Italie, où elle contribue à la protection ou à la promotion des fortes identités régionales ; elle est la règle en Espagne, où les dirigeants des Caixas sont des personnalités locales ou régionales de premier plan, qui poursuivent à travers la Caixa leur rôle public, et elle se vérifie en France, où maintes coopératives agro-alimentaires ont pour dirigeants des  acteurs aux multiples intérêts dans leur secteur ou sur leur région.

Cette situation est recherchée. Elle fait partie des raisons du choix d’un dirigeant. Elle participe de l’appartenance,  de la recherche d’une intimité forte avec la ou les communautés représentées et services, elle contribue surtout à dépasser la fonction économique de l’entreprise coopérative au profit de sa fonction politique ; travailler au bien commun, participer au progrès.

Dans le monde des sociétés par actions, le principe de la séparation des rôles et des intérêts a été adopté comme principe majeur. L’analyse de Coase et de Williamson, avant et parmi bien d’autres, fait de l’entreprise une organisation qui minimise les coûts de production, mais aussi les coûts de transaction entre des agents rationnels et opportunistes (concepts de la théorie de l’agence développés par Ronald Coase, à partir de 1952, et Oliver Williamson, en 1975). Selon l’approche néoclassique de la firme, la séparation absolue du client, du producteur et du propriétaire serait la clé de l’efficacité économique et de la pertinence d’une organisation, leur confusion signifiant immanquablement délits d’initiés, manipulation de l’information et des prix. Le conflit d’intérêt est devenu une faute, et parfois un crime (Voir Sarbanes-Oxley Act, Title IX, « White Collar Crime Penalty Enhancements » qui désigne et sanctionne le conflit d’intérêt). Les fonctions du propriétaire, du salarié, du client, sont séparées par des règles de toute sorte qui visent à assurer la conformité du fonctionnement de l’entreprise au modèle unique qui lui est assigné. La liberté des parties, la liberté même de l’entrepreneur d’organiser comme il le veut le rapport entre le capital, le pouvoir et le marché, est déniée. La même séparation vaut dans le domaine de l’information. Des « murailles de Chine » doivent prévenir toute prise illégale d’intérêts, par exemple entre une banque d’investissement et une société de gestion, entre une banque introductrice de titres en Bourse et un service d’analyse, etc.

Le principe du conflit d’intérêt est l’inverse du principe sur lequel le système coopératif est bâti ; l’un prône la réunion du propriétaire avec le producteur et/ou le client, dans l’esprit même de la coopération, l’autre fait un crime de leur union. Les principes sont de nature politiques. Le principe de la société comme un tout s’oppose au principe du marché souverain. Ils sont irréconciliables, et toute tentative de les ménager l’un et l’autre est institutionnellement vouée à l’échec, juridiquement dangereuse, politiquement contestable. La situation d’initié structurel de l’administrateur et de l’élu coopératif doit être revue selon les principes de gouvernance qui préviennent les conflits d’intérêt. Mais c’est là leur faire perdre leur fonction, leur spécificité et leur intérêt. Mais c’est là nier la singularité de la coopération et du mutualisme. Au-delà du conflit d’agence entre actionnaire et sociétaire, il y a là un problème fondamental, auquel le thème de la professionnalisation des administrateurs, s’il peut utilement développer une sensibilité jusqu’alors absente au risque civil et pénal du mandataire social, ne répond pas seul.

Pour une entreprise coopérative, pour une mutuelle, les nouvelles règles en vigueur en matière de gouvernance multiplient les sources d’insécurité juridique, et de conflit potentiel entre les parties. Elles la fragilisent, elles peuvent la condamner. Car l’entreprise coopérative, dans sa vision du bien commun et au service de l’intérêt collectif, est fondée sur l’institutionnalisation du conflit d’intérêt. Non seulement elle ne s’attache pas à la prévenir, sinon par la qualité des personnes, et par la durée ou la rigueur des mécanismes de cooptation. Elle est fondée sur la participation à ses instances de ses clients, manifestation pour elle de la proximité, recherche du lien et renforcement de l’appartenance. Et elle repose sur l’honnêteté de ses élus contrôlés par leurs pairs et mûs par leur intérêt mutuel, sous la menace de leur réputation. Au nom de l’intérêt de ses clients, elle utilise toute l’information dont elle dispose, sans murailles de Chine et sans confidentialité, et néglige souvent le caractère contractuel de la relation. Le privilège de l’implicite et de la confiance personnelle l’éloigne des obligations de conformité à des règles venues d’ailleurs. La faible conscience de ses dirigeants des risques civils ou pénaux encourus du fait de leurs responsabilités peut les confronter à des surprises désagréables.

Des contraintes comptables et réglementaires contre nature

Les exemples des coopératives de distribution, celui de coopératives agricoles, parlent d’eux-mêmes ; les dérives de la technostructure s’appropriant l’outil commun conduisent souvent à l’abandon des principes fondateurs et de la légitimité de la coopérative. L’application des règles édictées par l’autorité de contrôle va dans le même sens et donne des arguments ou des prétextes à la technostructure. Les banques coopératives sont soumises, de manière générale, à des règles rigoureusement identiques à celles qui s’appliquent aux autres banques. Le principe de l’égalité de traitement s’applique en Europe dans toute sa rigueur. D’origine, de nature, d’objet divers, ces dispositions sont généralement adverses à l’entreprise coopérative, notamment parce qu’elles ne tiennent aucun compte du mode particulier de constitution de son capital et de ses réserves, de son modèle d’organisation spécifique, du contrôle à plusieurs niveaux qu’exercent ou sont supposés exercer les sociétaires..

Cet exemple bancaire s’applique dans d’autres domaines. De manière anecdotique, mais illustrative, la remise en cause du modèle français des appellations des vins, qui substitue des noms de cépage, tels que «  merlot », « chardonnay », « cabernet franc », etc. aux noms de villages, de terroirs ou de châteaux,  tend à enlever aux caves coopératives leur monopole de fait sur les appellations locales.

De manière plus générale, à partir de 2005-2006, la conversion des entreprises à un nouveau système comptable, nommé « IFRS », résultant de la décision de l’organisation mondiale des experts comptables et commissaires aux comptes, l’International Accountant Standard Councel, ou IASC, a resserré considérablement leurs relations avec le marché financier ; cotée ou non, chaque entreprise dépend désormais pour son bilan, dans des proportions certes valables mais importantes, de la cotation des différentes catégories d’actifs qu’elle détient  ou sur lesquels elle est engagée. L’effet est majeur et décapant ; même les mutuelles ou les coopératives les plus rétives à la cotation, les plus éloignées des marchés financiers, le voient s’installer par un détour imprévu au cœur de leurs comptes, il fait leur bilan, il transforme leur résultat d’exploitation, et les normes comptables qui donnent à tout actif, à tout engagement du bilan, sa valeur actuelle de marché, aboutissent d’une certaine manière à ce que toute société soit cotée sur un marché financier.

L’adoption des comptes aux normes IFRS n’est pas la seule contrainte qui touche au cœur de leur spécificité les entreprises coopératives et menace les modalités de leur constitution financière.

La notion de traçabilité, qui renvoie la responsabilité de la qualité sanitaire et alimentaire d’un produit jusqu’au producteur, et directement à lui, enlève à la coopérative une partie de l’efficacité de la mutualisation qu’elle opérait entre producteurs ; l’alignement tant critiqué sur la moyenne, et souvent la moyenne basse de la production, se trouve progressivement mise hors-jeu par les techniques de suivi, de marquage, d’individualisation de la production ; le mécanisme coopératif n’est plus un écran total entre le producteur anonyme et le consommateur final.

La perspective d’une nouvelle révolution verte, telle que l’appellent les observateurs alarmés de la réduction de la biodiversité, de l’épuisement des sols, de la réduction des rendements et des productions céréalières, la pression accrue sur la production végétale, a déjà pour conséquence une plus grande disparité des méthodes de culture, des intrants, des modes de vente. Le système coopératif est monolithique dans sa préconisation d’une industrie agricole faisant sans compter appel à la chimie et à la génétique. Intolérant à l’agriculture « bio », complice de la manipulation organisée par les industriels sous le nom d’agriculture raisonnée, la coopération se voit directement mise en cause par les révélations successives sur les compromis passés avec les industriels de la chimie, des OGM et des manipulations génétiques ( voir « Enquête sur une scandale français », 2006 ). La captation réglementaire des semenciers, pour supprimer la gratuité de la reproduction végétale et faire payer un droit de péage aux producteurs de fruits et légumes, aurait-elle été possible sans les coopératives ( voir «  La propriété des semences, un exemple de captation juridique », Shabanm Anvar, thèse de doctorat) ?

Dans le domaine prudentiel applicable aux établissements bancaires, les exigences de solvabilité adoptées à la suite des travaux du Comité de Bâle I puis II présidé par M. Alexandre Lamfalussy ( ratio Cooke ) ont renforcé la pression sur les résultats. La mise en place de nouveaux ratios, dans le cadre de Solvency II, va dans ce sens. Jusqu’au dernier moment, la notion de capital social coopératif, de fonds propres variables, représentés pour l’entreprise coopérative par des parts sociales, non par des actions au nominal fixe, est demeurée en dehors des nouvelles normes comptables ( les IFRS ) ; les sociétés coopératives auraient été des entreprises sans capital ! L’alerte a été chaude, et elle aura servi de leçon ; au détour de dispositions en apparence anodines, parce que purement techniques, c’est l’existence même des entreprise coopératives qui peut être en question, ou se trouver rayée d’un trait de plume au dix-huitième alinéa d’une disposition générale de nature comptable ou prudentielle. Il est significatif qu’un débat sur les fonds propres des coopératives, apparemment clos, est rouvert en 2009 à la suite de la crise ; alors que les établissements coopératifs n’ont été pour rien dans le déclenchement et l’aggravation de la crise, ils pourraient bien en être les premières victimes, s’il se confirmait que le recours aux parts sociales va devenir impossible !

D’une autre manière, les évolutions techniques engagées pour parachever le marché unique, améliorer les conditions de la concurrence, de la transparence des offres et des conditions, et surtout faire bénéficier le consommateur européen des services bancaires et d’assurance d’une réduction des prix, vont dans le même sens ; la plateforme de paiement SEPA ( système européen de paiement automatisé ) par les coûts qu’elle induit et surtout les contraintes de fonctionnement qu’elle imposera, est un autre facteur de la centralisation et de la disparition de l’autonomie technique des banques régionales. De manière convergente, dans le domaine de la gestion des risques bancaires (qu’ils soient systémiques, de crédit, ou opérationnels) le principe de la centralisation de la prévention a été adopté.

De la conformité à la centralisation .

Dans la mesure où le respect de règles formelles, indifférenciées, s’impose à tous les établissements quel que soit leur statut et quels qu’en soient les effets, la banalisation est en cours.  Le principe de la confiance doit se plier au formalisme de la norme et de la règle. L’appartenance est remplacée par la conformité. L’implicite cède devant l’explicite, l’utopie de la transparence anime le régulateur, la forme juge le fond, et le processus doit assurer la qualité de la décision..

La décentralisation est l’une des bases de la coopération. Proximité avec les territoires, démocratie des sociétaires, boucle courte et réactive des clients et des collaborateurs, … cette base là aussi est en question.

Dans le domaine de la surveillance des opérations, de la lutte contre le blanchiment d’argent et la fraude fiscale, l’obligation de conformité à des règlements détaillés et formels a été adoptée. Les banques coopératives ont été longtemps réticentes à s’aligner sur les pratiques des banques centralisées ; les injonctions de la Commission bancaire, parfois exprimées avec force, voire rendues publiques comme ce fut le cas dans le groupe des Caisse d’Epargne en 2005, ont modifié cette situation. Le cas précis de la centralisation des risques, condition de l’adoption d’un modèle de contrôle et de gestion du risque de la banque jugé satisfaisant par l’autorité de contrôle, est significatif ; il ne peut que réduire la capacité de décision et l’autonomie des entités décentralisées.

L’effet cumulé de ces évolutions rapides, qui se sont succédées à un rythme accéléré depuis moins de vingt ans, a sans doute été sous-estimé par les établissements coopératifs. Car elles font système. Car leur ensemble fait bouger les grands équilibres et modifie la substance même de l’entreprise coopérative, au point de poser la question ; à partir de quelle exigence, de quel degré de formalisme et de conformité, invoquer une quelconque différence entre société coopérative et société par actions a-t-il un sens ?

Les systèmes de contrôle, les obligations de déclaration, la désignation obligatoire de responsables nationaux, rendent plus difficile ou plus illusoire le fonctionnement d’un système «  bottom up ». Le système de mise en jeu de la responsabilité des mandataires sociaux impose cette centralisation ; il donne à la signature unique du dirigeant une valeur exceptionnelle. Le principe de la décentralisation subit la règle du contrôle des risques. Il est encore plus violemment atteint par la cotation, qui appelle la personnalisation du pouvoir et de la responsabilité. La notion de « banque régionale de plein exercice » est vidée de son sens par les exigences du contrôle.

Il vaudrait la peine à cet égard de mettre en question les formations à la gestion, aux techniques marketing et commerciales, prodiguées aux administrateurs et aux élus dans les entreprises coopératives ayant atteint ou dépassé une certaine taille. Les formations données aux administrateurs des banques coopératives, et qui en font de sous-banquiers vaguement frottés de ratio, de rating, de canaux de distribution, de ROE et de TRI, aboutissent seulement à conforter le pouvoir des dirigeants salariés et des techniciens. Un administrateur, un Président, armé de son seul bon sens, est capable de s’opposer à ce qui heurte le sens commun, ou d’imposer ce qui va d’évidence ; un administrateur ou un Président imbibé de techniques bancaires a perdu toute capacité à s’opposer aux techniciens et à rappeler que le banquier en eux est au service du client et de la collectivité qu’il représente. Il était juge, il devient complice. Il était supérieur, du fait de l’élection, du fait de sa propre réussite professionnelle, dans son métier ; avançant sur la pointe des pieds dans un territoire qui n’est pas le sien, mais dont les portes lui ont été entr’ouvertes, il n’est ni juge, ni supérieur, les bénéfices de l’élection lui sont perdus comme ceux de l’autorité de la fonction ; il n’a plus que l’infériorité de la compétence, les lacunes de sa technique, et la fausse raison de la conformité.

Derrière la valeur dite toujours actuelle du projet politique, les difficultés de son expression se sont accumulées. Ces difficultés sont à la fois opérationnelles ( par exemple, comment concilier le principe de la décentralisation et les exigences du régulateur quant à la centralisation des risques et du modèle de pilotage du risque ? ), commerciales ( par exemple, comment concilier une relation personnalisée, de confiance, avec les obligations de déclaration et le formalisme exigé pour la lutte contre le blanchiment de capitaux ? ), institutionnelles ( par exemple, comment concilier le mode actuel de sélection des administrateurs avec la prévention des conflits d’intérêt ? ) Y répondre est une question de survie.

Une pente irrésistible ?

Placées devant des contraintes aussi lourdes, doublées d’échéances prévisibles, voire certaines et proches, les entreprises coopératives se sentent entraînées sur une pente irrésistible, diverse selon leur maturité, leur secteur, leur région d’origine, mais partagée par toutes ; celle de la banalisation, celle qui tend à en faire des entreprises comme les autres, jugées selon des critères communs, en fonction d’objectifs communs.

Ce danger de conformité, donc de banalisation, est réel. Il n’avait rien d’inéluctable. Pourquoi faut-il que des règles, dont une partie est incompatible avec les fondamentaux des entreprises coopératives, dont une autre partie modifie gravement leur fonctionnement, dont la dernière partie est inutile ou indifférente dans leur cas, s’appliquent à elles ? Pourquoi les entreprises coopératives de banque et d’assurance, premières touchées, les coopératives de production et de distribution, n’ont-elles jamais porté le débat au niveau qui paraît être naturellement le sien ; le niveau des principes, et le niveau de la diversité des systèmes, des modèles et des pratiques.

Que s’est-il passé ? Les dirigeants actuels des sociétés coopératives ont reçu un patrimoine avec pour mission de le transmettre plus grand, plus riche et plus fort. Dans un environnement transformé, sur un terrain de jeu multiplié, avec des arbitres et des règles du jeu différents, ils s’y sont engagés avec une seule certitude ; pour préserver l’essentiel, il fallait que tout change. Il le fallait, pour préserver le seul vrai patrimoine que la coopération doit à tous les siens ; la capacité à agir.

Que s’est-il passé ? Confrontées à des principes et des logiques nouveaux, les établissements coopératifs ont tenté de concilier leurs propres principes et leurs logiques d’origine, avec des effets quelquefois complexes. Dans l’histoire récente des établissements coopératifs, trois phénomènes ont joué un rôle sans doute disproportionné par rapport à leurs effets : le principe de discrétion, la volonté d’agir, et la fierté collective.

Le principe de discrétion.

«  Ce qui fait du bruit ne fait pas de bien, ce qui fait du bien ne fait pas de bruit » ; ce principe paraît dépassé, en ces temps de posture humanitaire obligée, ce principe semble toujours dominer l’entreprise coopérative dans ses rapports suspicieux avec le monde extérieur. La société coopérative a vécu sous deux principes ; «  pour vivre heureux, vivons cachés », et «  laissons dire, laissons faire, nous nous débrouillerons toujours ». La discrétion se combine avec une grande confiance en soi, et parfois, l’opacité avec une excessive assurance. Ces deux principes émanent d’une culture séculaire, territoriale et corporative, profondément enracinée dans le milieu coopératif, qui veut que l’entreprise coopérative tienne son milieu. Ils sont malheureusement inopérants et même contre-productifs dans le contexte européen et international tel qu’il s’est organisé depuis plus de vingt ans.

Corps intermédiaire existant et puissant s’il en est, l’établissement coopératif n’a pas ou très peu utilisé la force du corps social qu’il rassemble – les quelques dix millions de sociétaires mobilisables. Une situation politique particulière peut être invoquée à ce sujet. La France, tout particulièrement en Europe, vit dans la perspective de la loi Le Chapelier ; «  entre l’individu et la Nation, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, il n’y a rien ». Pour la majorité des élus locaux, régionaux, nationaux, européens, pour la majorité de ces représentants de la société civile qui s’arrogent, à travers différentes associations, une autorité morale sans mandat et sans représentativité, l’entreprise coopérative est suspecte de vouloir reconstituer ces corps intermédiaires qui séparent la Nation contre elle-même, de représenter des intérêts corporatistes, bref, d’être illégitime. D’où la prudence, d’où la retenue dans toute expression de force, d’où cette attitude constante ; se faire oublier, qui va jusqu’à nier la dimension militante du mutualisme ou de la coopération, jusqu’à gommer la dimension alternative de la proposition du capitalisme coopératif.

Cette attitude explique la défiance à l’égard du monde intellectuel en général, des économistes et des universitaires en particulier. Sans doute les uns et les autres ont-ils généralement accordé peu d’attention à un système présenté comme marginal, et à un modèle qui semblait avoir vécu. Sans doute aussi le refus de tout parisianisme, la fuite devant le centre, l’autorité, ont-t-elles éloigné les entreprises coopératives de ceux qui font l’opinion et notamment celle des élus et des décideurs.

Faut-il y ajouter un refus assez général de la théorie, et une pudeur étonnante, qui fait des établissements coopératifs des maisons mystérieuses pour le plus grand nombre, parmi les plus fermées pour le journaliste, l’enquêteur ou l’analyste ?

Trois faits en témoignent :

- les intermittences de l’action régulière, dédiée, constante, de représentation et de lobbying des établissements coopératifs, pour rencontrer, informer, alerter, avec les élus ( par exemple, les membres du groupe parlementaire d’économie sociale ), même si l’on peut souligner la journée sur la gouvernance coopérative organisée par le GEBC en décembre 2005 et le récent congrès organisé conjointement par l’AISAM et l’ACME en 2006 (« Capitalizing on Mutuality, Bruges, 18 – 21 Octobre 2006), qui constitue une première avancée dans ce domaine;

- l’absence, considérable, de toute mobilisation par les établissements coopératifs des sociétaires et du corps social. A aucun moment il n’a été réellement envisagé de mobiliser cette force considérable. Les dirigeants des établissements coopératifs auraient-ils eu peur de la force qu’ils pouvaient déclencher, et ont-ils eu peur d’être emportés par une force en mouvement qu’ils n’auraient pas su contrôler ? La question mérite d’être posée, tant la ressource stratégique que constitue le sociétariat a été, à cette occasion comme en d’autres, délibérément négligée et inemployée, tant l’opportunité de ranimer le mouvement coopératif comme une force sociale a été manquée ;

- la faible ouverture des entreprises coopératives au dialogue et à l’échange avec des mouvements qui, d’une autre manière, parfois de manière critique à leur égard, travaillent sur des sujets et à partir de fondamentaux proches, qu’il s’agisse de l’école de l’économie sociale, de tous les groupes alternatifs, et jusqu’aux groupes altermondialistes, écologistes ou aux organisations non gouvernementales. L’absence notable des sociétés d’assurance dans le monde associatif, et l’opposition à l’inscription dans le droit français du principe de l’action de concert, autrement nommée «  class action », en sont les récentes expressions.

La coopération n’est plus ni militante ni missionnaire, elle est gestionnaire. Peu soucieuse de convaincre, d’attirer, de faire adhérer, elle semble consacrer ses plus grands efforts à s’aligner tant bien que mal sur des règles qui ne sont pas faites pour elles, une conformité qui la blesse, un impératif gestion qui la dispense de se penser.

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La conversion gestionnaire

Dans les années 1970 et 1980 encore, une majeure partie des coopératives ne savaient pas ce qu’était un compte de résultat, et la notion de bénéfice leur était tout simplement inconnue. La notion de « trop perçu » la remplaçait avantageusement, pour les sociétaires coopérateurs tout au moins. Il s’agissait d’équilibrer les comptes, de développer l’activité, de satisfaire les coopérateurs ; la coopérative ne poursuivait aucun objet qui lui soit propre, et qui s’exprime dans un compte de résultat, un bénéfice, un taux de croissance. Les coopératives de distribution, comme les coopératives agricoles et afro-alimentaires, frémissent encore d’histoires savoureuses à ce sujet ; tant qu’il y a avait de quoi payer les salaires, les dîners du conseil et le verre aux sociétaires, la coopérative allait bien.

Avec une brutalité qui n’a pas été sans ruptures et mouvements internes, avec une réussite qui mériterait d’être davantage observée, les coopératives ont réussi en une dizaine d’années, à peu d’exceptions près, à se convertir à l’impératif de gestion. Elles se sont converties au capitalisme du résultat bénéficiaire. Elles ont mis leur bilan en ordre, elles ont travaillé leur compte de résultats, et elles ont appris à réaliser des bénéfices à la hauteur des leurs ambitions, parce qu’ils en étaient les moyens. Le compte d’activité et de résultat par sociétaire-coopérateur, les calculs de productivité et la pression sur les approvisionnements les sous-traitants, le coefficient d’exploitation, les frais généraux et les taux d’équipement par client, sont entrés dans le vocabulaire quotidien des coopérateurs ; et les modes de rémunération et d’incitation des salariés des coopératives sont devenus de plus en plus dépendants de leurs résultats commerciaux, au point de reproduire et parfois de dépasser les dispositifs des sociétés commerciales en la matière. La fiction du régime «  un sociétaire, une voix », n’en est pas sortie indemne ; dans la plupart des coopératives de distribution, des coopératives agricoles, des coopératives industrielles, les coopérateurs ont été de plus en plus différenciés selon ce qu’ils apportaient et ce qu’ils faisaient gagner à la coopérative. La dépossession progressive des assembl »es générales était écrite dans lenouveau mode de gestion, elle n’a pas manqué de se développer jusqu’à ses conséquences ultimes ; la cotation d’un ensemble représentatif de l’ensemble des activités commerciales et de la richesse accumulée.

Cette conversion était sans doute au service de la volonté d’agir, puisque seuls les résultats bénéficiaires et la mise en réserve des bénéfices donne capacité d’agir sur les marchés, pour investir, procéder à des acquisitions externes, accompagner sa croissance interne. Mais elle a également transformé cette volonté d’agir. Les objectifs propres à la coopérative l’ont progressivement emporté sur les objectifs extérieurs. La satisfaction des sociétaires, l’enrichissement ou le développement des sociétaires ont progressivement été relègués au second plan, tandis que la croissance, l’enrichissement et l’accélération de la coopérative devenait l’objectif ultime, sinon le seul. De manière paradoxale, une plus grande ouvertue au marché a signifié le repli de la coopérative sur elle-même, et sur le souci de persévérer dans son être.

De sorte que l’impératif gestion a bien souvent signifié fusion, centralisation, professionnalisation, mais aussi dépossession, perte de contrôle, absorption de la coopération par les agrégats de gestion, banalisation de ses processus et de ses méthodes ; l’irruption des consultants dans un milieu qui leur était instinctivement hostile, ne trompe pas sur l’étendue de ce processus de normalisation et d’indifférenciation. De sorte que l’objet même de la coopérative s’est trouvé transformé par la mise en place d’indicateurs de plus en plus rigoureux, organisant la compétition interne des dirigeants salariés, déterminant les comparaisons externes, et tendant à faire de l’entreprise coopérative une entreprise comme les autres, jugée comme les autres sur ses résultats financiers, à la recherche comme les autres d’une maximisation de son résultat annuel.

L’illusion perdue de la marginalité

Confrontée aux directives européennes de plus en plus précises et contraignantes visant au progrès du grand marché unique des biens, des services et des capitaux, prise dans le mouvement européen de réglementation de la concurrence et de standardisation des organisations et des pratiques de gouvernance, la coopération a choisi de rentrer dans le rang, dans l’espoir d’adopter une posture sans conséquence en demeurant dans la marginalité, une marginalité qu’à la fois la taille des entreprises coopératives, l’exposition de leurs métiers, et surtout l’inflation de la règle et du contrôle, leur rendent impossible.

Alors que certains prônaient une manière d’insurrection, fondée sur l’irréductible différence séparant la société par actions de l’entreprise coopérative, faisant appel aux militants de la coopération pour s’opposer à toute disposition hostile, gênante, ou simplement contraignante, le pari de la majorité des coopérateurs a consisté à laisser passer l’orage, en jugeant publiquement que les décisions européennes étaient généralement compatibles avec la vie de la coopérative, en déclarant tout bas que les règlements n’engagent que ceux qui se sentent engagés. Faut-il y voir la trace persistante d’un vieux fonds d’anarchisme régional ou d’irrédentisme local, particulièrement prononcé dans les coopératives agricoles ou les SCOP ? Le résultat est connu. Alors que la mobilisation des sociétaires, un lobbying collectif structuré et permanent, aurait sans doute abouti à faire reconnaître la diversité des modèles d’entreprise privée comme une force européenne, et consacrer la coopération comme modèle européen à part entière, les divisions internes du mouvement, la faiblesse des structures européennes et des organisations transverses à la coopération, malgré les travaux du GEBC, ont abouti à ce que les directives concernent toutes les entreprises, alignées de fait sur la société par actions, sauf en quelques points critiques sur lesquels la coopération menacée dans son existence même a su négocier des aménagement à la marge ( par exemple, en 2003-2004, quand les parts sociales ont été menacées de ne pas être considérées comme des fonds propres au titre de la réforme des normes comptables dites IFRS ).

La coopérative est une société par actions comme une autre, excepté quelques petites différences ; c’est le message implicite que sa posture européenne, ou plutôt son déficit de posture européenne, a communiqué.

L’inverse est probablement vrai ; la coopérative emploie les techniques, les capitaux, les organisations d’une société par actions, mais elle les emploie dans un but différent, au service d’une vision différente de son rôle, avec une ambition collective différente.

Vouloir se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, prétendre effacer sa différence pour demeurer inaperçue ; la coopération a joué sa partie, sans représentation significative à Bruxelles, sans véritable délibération collective et décision politique, sans stratégie d’influence. En des temps où chaque organisation est interrogée sur sa légitimité et doit se prononcer sur sa mission, l’erreur stratégique est de taille. Elle n’a pas fini de se payer.

La transformation de l’environnement humain

Les origines du paradoxe coopératif, et peut-être de son effacement historique de nos sociétés européennes, ne résident pas seulement, et même pas surtout, dans les dérives internes,  elles ne procèdent même pas de l’inévitable montée des intérêts particuliers au sein d’entreprises qui peinent à assurer la balance entre le pouvoir démocratique issu de l’élection, et le contrôle des professionnels sur des activités de plus en plus réglementées, diversifiées, complexes. Les transformations du milieu, de l’environnement économique et social, ont été, sont, et seront décisives. Ont été déterminantes dans la naissance et le développement de l’idée et des pratiques coopératives ; sont déterminantes dans la réussite des entreprises qui se réclament du statut, aussi bien que dans l’essoufflement du mouvement et la panne idéologique des militants ; et seront déterminantes pour un renouveau qui libérerait les virtualités inclues dans le projet et dans la vision, mais auquel les mouvements récents de l’opinion, de la société et des économies ont accordé peu de place.

Un environnement public marqué par la primauté de l’Etat et des choix politiques de la communauté nationale, un environnement social marqué par la foi majoritaire dans le salut terrestre par l’action collective, un environnement économique marqué par la tension dynamique entre le marché et la société, ont dessiné le champ d’extension de l’entreprise coopérative. La disparition rapide et sans préavis de cet environnement au profit d’une société de marché, dans laquelle le modèle de la concurrence, des prix et de la mobilité a revendiqué et pris la primauté sur l’Etat et la Nation, sur la société, et désarmé les espoirs de salut collectif, bouleversent les conditions de la pertinence et du déploiement des entreprises coopératives.

Emanation du collectif, fondée sur la discrimination des mêmes sur la base de leur salut commun, la coopération s’est développée dans des milieux de faible mobilité géographique ou professionnelle. Artisans, commerçants, patrons de père en fils ; enracinement de la lignée au voisinage immédiat du village, de la terre ou de la ville d’origine. Ces circonstances rendaient manifeste la solidarité intergénérationnelle ; chacun savait ce qu’il devait à ceux qui l’avaient précédé, qui avaient travaillé et bâti pour lui, chacun pouvait se projeter dans une situation meilleure où ses descendants bénéficieraient de ce qu’il aurait construit. Cette situation a été bouleversée par la mobilité géographique, plus encore par la mobilité professionnelle, qui met à mal les anciennes solidarités communautaires et familiales, même au sein de la famille resserrée, mais qui détruit plus sûrement encore la solidarité entre générations ; quand il suffit de déménager, de passer les frontières pour commencer une autre vie, nul n’est plus sûr de ce qu’il transmet, mais plus personne n’est certain que construire, travailler, s’engager, bénéficiera avant tout aux siens, sur son territoire et dans son métier. Le rapport au collectif s’en trouve distendu, voire effacé ; il est improbable que l’effort consenti pour le collectif bénéficie aux siens. Les facilités de l’argent public rompent les solidarités intergénérationnelles. Les désordres de l’assistance dégradent l’estime de soi, effet direct de la responsabilité d’autrui. A chacun donc de retirer un bénéfice immédiat de son action. L’incertitude du lien dans le temps détruit quelques-uns des fondamentaux de la relation coopérative.

La coopération s’est enrichie en enrichissant les siens, elle s’est développée en développant ses territoires, et elle a gagné en faisant gagner ses communautés d’appartenance et d’action. La formule est facile, elle est historiquement fondée. Il ne lui manque que la reconnaissance du rôle majeur de l’Etat, comme pilote et comme distributeur des opportunités dont les coopératives vont être en quelque sorte les agents de mise en œuvre, avec une efficacité souvent extraordinaire. Enracinée dans sa communauté, implantée sur ses territoires, et pour durer, et pour réussir avec eux, la coopération a pu multiplier les externalités invisibles dans un contexte peu exigeant sur les résultats financiers, parmi des institutions à la fois attentives et souples, et sous le parapluie protecteur de systèmes publics qui garantissait tout acteur contre les dérives majeures. Les métiers de la banque et de l’assurance étaient trop sérieux pour être laissés à des entrepreneurs, ils étaient dans la main de l’Etat, et ils y étaient bien ( ce pourquoi le mot même de stratégie est une réalité toute nouvelle parmi les banques et les sociétés d’assurance ; la Direction du Trésor ou le SLF faisait leur stratégie ). La fonction de l’agriculture et de la pêche était trop essentielle – nourrir la population ! donner accès à tous à une alimentation des qualité à bas prix ! – pour être laissée aux intérêts privés et à la loi des actionnaires. Dans d’autres pays, la santé était un service trop vital pour s’organiser autrement que dans la coopération de réseaux de professionnels également intéressés à améliorer leur service et à progresser professionnellement. Dorénavant, c’est dans les résultats mis en réserve, c’est dans la concurrence et c’est à travers les mécanismes de marchés ouverts que la sécurité doit être recherchée. La performance de gestion est la condition de la survie ; le résultat financier est l’indicateur qui supplante tous les autres ; les externalités ne justifient plus rien et ne pardonnent plus rien, les institutions régionales ou nationales elles-mêmes n’ont plus le pouvoir d’exempter des ratio, des contrôles et des reporting.

La coopération a pu survivre et se développer dans des relations croisées parfois serrées avec des organismes professionnels, d’autres coopératives, des institutions locales ou régionales. Le maillage des coopératives de distribution, des coopératives agroalimentaires, de certaines coopératives artisanales ou industrielles, des coopératives de banque et d’assurance, vaut à cet égard un examen attentif ; c’est le maillage de réseaux économiques infra-politiques, d’intermédiaires structurants les intérêts locaux, régionaux, nationaux, dans cet ordre et avec cette préséance ( voir à ce sujet un ouvrage éclairant ; « Les coopérateurs », par Patricia Toucas, Editions de l’Atelier, Paris 2005 ). La tenue du territoire, reposant sur des règles implicites, était un objectif en soi. L’implication des coopérateurs et des dirigeants dans la vie locale, sportive, associative, etc., y contribuait. Le territoire ou le métier jouaient comme une appartenance commune, facilitait la résolution des conflits, instituait un principe d’intérêt supérieur commun. Chaque acteur est à présent appelé à poursuivre son propre intérêt, à éviter les confusions et les mélanges.  L’appartenance n’autorise plus rien que la règle n’ait fixé préalablement ; et même, ce que supposait l’appartenance, la discrimination en faveur des siens, les avantages divers pour les plus proches, les plus fidèles, les plus engagés, est devenu prohibé au titre de règles et de normes qui privilégient les droits de l’individu, contre le collectif.

Dernière transformation, et non la moindre ; le marché est devenu non seulement le repère, mais la langue unique de l’économie. Tout acteur, coté ou non, société par action ou non, voit ses prix, ses taux, sa valeur déterminée par les mouvements des marchés. Ce qu’ont préparé les agences de rating est entré dans les faits ; plus aucune entreprise n’est hors marché. C’est une révolution pour des entreprises coopératives qui avaient remplacé la loi de l’offre et de la demande sur un marché ouvert par un consensus sur les prix et les conditions en des milieux fermés. Et c’est une question pour l’avenir ; la banque la plus coopérative, demain, pour des clientèles fragilisées, voire paupérisées, n’est-elle pas celle qui a pris les dispositions, notamment en matière de plates-formes industrielles, y compris en matière de délocalisations, pour offrir les prix les plus bas ?

Les effets économiques de ces transformations sont connus ; ouverture des marchés, montée du niveau de la concurrence par les prix, réduction progressive des structures locales, régionales, désengagement des institutions, individualisme, mobilité inédite des milieux dirigeants. Le plus important est sans doute l’annexion par la classe des actionnaires financiers des dirigeants d’entreprise, à travers les mécanismes de participation à la création de valeur tels que les stock-options, les retraites par capitalisation, etc. Ils n’ont pas laissé les entreprises coopératives indifférentes, bien au contraire ; car ils ont été puissamment relayés par les règles et les techniques.

Le rêve d’un présent infini

Si la crise de la coopération est d’abord la crise du rapport entre l’individu et le collectif, elle n’est pas moins la crise du rapport au temps qui traverse les sociétés occidentales, et pas seulement elles.

A vrai dire, ce n’est là qu’une autre manifestation de la crise de l’individu. Là où le lien entre les ascendants et les descendants était manifeste et d’ailleurs vérifié dans la vie quotidienne, là où la projection naturelle de l’individu sur ses descendants et la force du lien du sang déterminaient le sens des efforts, du travail et du progrès, ces liens se sont défaits, ces liens ne commandent plus le sens d’une vie, ils ne fournissent plus la clé du rapport au passé et à l’avenir.

Des systèmes de protection sociale, tels qu’ils ont été mis en place en France depuis 1947, puis des systèmes d’assistance, tels que la socialisation forcenée de l’Europe les a multipliés depuis vingt ans, ont tous travaillé dans le même sens ; qu’aucun incident ou accident de la vie individuelle ne soit à la charge des proches, des parents, des enfants, de la famille. Sous un objet manifeste – assurer l’autonomie de l’individu par la prise en charge collective – se jouait un objet profond – libérer chacun des engagements ou des servitudes de nature familiale pour le vouer plus sûrement à l’économie. Les représentations de la mobilité individuelle, sexuelle et affective, telles qu’elles ont envahi les media et le champ public depuis vingt ans, ont amplifié un mouvement de rupture, de déliaison, que traduit bien la multiplication du nombre de logements occupés par des personnes seules dans la France et dans l’Europe des années 2000 ; deux fois plus de logements dans ce cas, et un phénomène essentiellement concentré sur Paris et sa région se diffuse à toute la France ( non sans rapport avec un taux de divorce par rapport au nombre de mariages qui dépasse 50 %). Et si chaque maison de retraite accueille ces grands vieillards qu’enfants et petits-enfants ont oublié, parfois depuis des décennies, un phénomène déjà à l’œuvre dans les grandes villes canadiennes, celui des enfants ou jeunes adolescents perdus, sans responsables parentaux identifiés, connus ou seulement présents, se développe également en Europe.

Loin d’être limitées au domaine privé et familial, ces ruptures se retrouvent dans le champ professionnel. Le rôle de l’organisation, du système, de la normalisation, est à cet égard crucial. Les identités professionnelles sont en recul, sinon en disparition, du fait d’abord des transformations rapides des savoirs, des techniques et des organisations qui les mettent en œuvre, plus sûrement du fait là encore de la mobilité professionnelle et institutionnelle qui semble de rigueur. De la perspective de l’emploi et du métier à vie, nous sommes passés bien au-delà de réorientations professionnelles possibles ou souhaitables, à l’incapacité de développer un projet professionnel et personnel dans le temps. Dans ce contexte, toute notion d’appartenance à un corps de métier, toute identité professionnelle durable, tout lien collectif avec une communauté de travail sont réduites à des opportunités, deviennent inconsistantes, ne fournissent plus les structures et les liens durables qui permettaient en retour la construction d’une identité ( comme travaillent toujours à la constituer les SOCAMA, sociétés de caution mutuelles professionnelles ).

L’ensemble à l’évidence met à mal quelques-unes des conditions essentielles de la démocratie, mais aussi de la coopération, et d’abord la projection commune dans le temps de ceux qui se savent un devenir commun, et d’abord l’engagement dans la recherche du progrès à long terme, pour les siens et pour sa communauté. C’est tout de suite qu’il faut des résultats, tout de suite qu’il faut obtenir satisfaction, tout de suite et pour soi qu’il faut voir les résultats de son action ; tout ce qui est pour plus tard est perdu, tout ce qui est pour les siens n’a pas de sens, est pour les autres, pour tous, et sera perdu. L’objectif de transmission intergénérationnelle de l’outil collectif perd de son sens. Et il perd de son sens parce que la perspective de voir l’outil servir à la communauté – laquelle ? -, à la profession – pour combien de temps ? – ou à la collectivité locale – définie comment ? – perd elle-même beaucoup de son sens.

L’idéologie de la mobilité

Les qualités qui étaient celles des actifs financiers, la liquidité, la mobilité, l’anonymat, la fluidité, sont devenus celles de la vie. La réversibilité de tous les engagements, la liquidité de tous les liens et de toutes les appartenances, la mobilité géographique, familiale, morale et spirituelle affirmée contre tous les déterminismes, ceux des origines comme ceux de la foi ou de la famille, la fluidité de tous les mouvements, de tous les choix, réduits à leur effet sur la fortune, le revenu, ou les prix, sont l’objet d’une morale nouvelle, d’une doctrine assénée par l’industrie des représentations européennes, et d’un conformisme galopant. Il est mal venu d’être né quelque part ; interroger quelqu’un sur ses origines devient suspect, depuis que les origines sont insignifiantes. Quant à avouer une foi, ou une fidélité ! Se sentir lié, tenu par quelque engagement que ce soit est une marque d’archaïsme, de conservatisme borné ; tout contrat a un prix, tout lien et tout engagement peuvent se liquider à un prix convenu. Comme l’analyse le sociologue américain Zigmunt Bauman, l’idéal de flexibilité partout vanté signifie en fait la disparition de tout engagement durable. Quitter son amie par un SMS et se faire licencier par e-mail semblent le vécu exemplaire de la modernité. S’agit-il vraiment d’un idéal ?

Cette idéologie de la mobilité n’est pas indifférente à la croissance, et même à la surabondance matérielle qui caractérisent nos sociétés, et plus sûrement modèle les aspirations du monde. Car la mobilité de tout et de tous concourt à la mobilisation de toutes les ressources pour la croissance. Dans le livre «  La mobilisation infinie » ( Le Seuil, collection Points, 2000) , Peter Sloterdijk illustre la mobilisation intense, sans précédent, qu’effectue l’économie quand sa primauté est affirmée sur tout ce qui pouvait la contenir, la dériver ou la dominer ; foi religieuse, idéologie politique, civilisation, famille, etc. Ce mouvement exige la liquidation de toutes les structures collectives, comme la coopération, qui limitaient l’autonomie dévorante du sujet désirant en l’insérant dans le réel social. Et ce mouvement caractérise la mondialisation, plus que la mobilité géographique des biens, des services et des capitaux à laquelle elle est trop souvent réduite. La mondialisation est d’abord la mobilisation de toutes les ressources du monde, d’abord au profit de l’Occident colonial et investisseur, dorénavant au profit de l’idéal de croissance sans limites et de surabondance généralisée. Que cet idéal soit impossible à atteindre, qu’il puisse être la source du ressentiment, de la colère, puis de la violence, est un autre débat – sans doute le premier des prochaines années.

Face à cette idéologie, enracinée dans la croyance aux vertus du doux commerce, assénée avec les moyens des marchands et des banquiers, soutenue par la puissance de tout modèle neuf, jamais éprouvé et peu confronté encore à ses effets, les discours sur l’enracinement, sur la proximité, sur l’engagement, sont souvent inaudibles. Comment s’en étonner, quand les images de la vie ( espaces Internet, jeux video, séries TV, TV réalité ) sont devenues plus vivantes que la vie elle-même ? Plus encore ; ils paraissent hors de propos, inactuels, archaïques. Et ils le sont d’autant plus que le contraste est violent entre le substrat d’un discours coopératif peu ou pas renouvelé, et des techniques, des pratiques des affaires, voire des comportements personnels, développés au sein des entreprises coopératives, pleinement intégrés aux marchés, tout aussi mobiles et volatils, tout aussi contractuels et désengagés que les autres.

Il faut sans doute aller plus loin ; dans la mobilisation des ressources, des liens et du capital culturel ou structurel au profit de l’abondance, de la croissance et de la satisfaction, il faut discerner le processus de liquidation à l’œuvre. Ces ressources que nous consommons avec frénésie feront défaut à l’avenir. Ces liens que nous dénouons contre un bénéfice immédiat ne se reconstitueront plus à l’identique. Ce rapport aux origines qui assurait la projection sereine dans le futur ne se rétablira pas. Et ces identités, ces communautés forgées par les épreuves du temps et l’habitude du débat commun, se renaîtront pas. Cette liquidation est une condition de la croissance sans limites, sans doute. Elle a pour champion la société par actions, et pour Sésame ouvre toi le marché, qui réduit chaque chose, chaque relation, chaque singularité, à l’élément le plus banal, le plus commun et le plus universel, en même temps que le plus signifiant, son prix.  Et elle assure dans le même mouvement le triomphe de la société par actions, et le vertige du vide qui se creuse, d’un mouvement qui ne conduit nulle part, de l’isolement qui suit l’ivresse  des départs sans but.

L’ensemble de ces transformations de l’environnement, telles qu’elles ont pu s’engager au cours des trente dernières années, a crée les conditions de l’avènement de la société par actions. En elle, les éléments majeurs de l’idéologie de la mobilité et de la mobilisation infinie trouvent leur pleine expression. En elle, peuvent se réaliser les nouveaux dogmes de la religion séculière de la croissance et de la surabondance promise à tous. Il n’est pas certain en revanche, que l’excès même de l’idéologie sur la réalité ne constitue pas un piège redoutable pour l’entreprise par actions, comme pour l’ensemble de la forme entrepreneuriale. Car si le mouvement a la force du désir individuel, il ne peut que rencontrer vite et fort les limites du collectif.

Et c’est à cette confrontation entre un mouvement invoqué, apparent, de liberté individuelle et de triomphe du libéralisme économique comme séparation avec le collectif, et la mise en place d’une économie souterraine du pouvoir, du collectif et de la détermination, que seront dûes les formes pertinentes du futur, et c’est dans cette confrontation qu’il faut lire, au-delà des ruptures récentes de l’environnement de l’activité humaine, l’émergence d’un nouveau rapport entre l’entreprise et le social, entre l’individu et le collectif.

L’Archipel coopératif

Saison 2

L’Archipel coopératif

La coopérative « Cafel » ( coopérative agricole des fermiers de Loué, productrice des fameux poulets) est née voici moins de trente ans, dans une campagne déshéritée des environs du Mans, par la transformation en coopérative, en 1982, d’une société créée en 1958. Difficile de trouver un attrait économique quelconque à cette terre pauvre, où une polyculture artisanale faisait mal vivre quelques centaines de propriétaires exploitants. Et tout aussi difficile de lui trouver un atout touristique quelconque, en des temps où la maison d’hôtes est devenue la seconde et quelquefois la première ressource de tant d’exploitants agricoles. En quelques années pourtant, elle a imposé un label, un nom de terroir, ceux de « Poulets de Loué », devenus une marque attractive pour des millions de Français et d’Européens, marque synonyme de volaille de qualité, et plus encore, de l’antidote au poulet aux hormones suspecté remplir les rayons des supermarchés. L’avenir était sombre pour la petite propriété libérale, pour le paysan de jadis demeuré sur sa terre, campé dans un métier dépassé ; assurer une nourriture de qualité. Dorénavant, grâce à la force de sa marque, grâce aussi à la relation commerciale que la coopérative productrice des Poulets de Loué, la CAFEL, a nouée avec LDC, l’une des plus grosses entreprises françaises d’agro-alimentaire, société familiale cotée forte de 12 000 salariés, non seulement l’avenir des propriétaires exploitants sociétaires de la coopérative est assuré, mais la prospérité leur est venue, depuis déjà de nombreuses années, et semble se confirmer. Plus de 30 millions de poulets sont vendus chaque année dans 95 % des surfaces alimentaires de France, et dans un nombre croissant de pays européens. Les sociétaires de la coopérative Poulets de Loué ont acquis une aisance économique qui fait des jaloux et des copieurs, mais aussi suscite des réflexions ; si eux ont pu le faire, pourquoi d’autres ne le pourraient-ils pas ? Il est fâcheux qu’elle suscite moins de réflexions économiques ; la valeur de la singularité, du produit dont l’origine est certaine et dont la qualité suit l’origine, ne cesse en toute logique de progresser.

Journée de séminaire national des Mousquetaires, février 2007. Thème pour ces patrons propriétaires de grande surface, ou de commerce divers ; « Se développer dans la durée ». Les Mousquetaires sont là. 800, 900, tous entrepreneurs, tous chefs d’entreprises, tous indépendants, tous membres de la grande famille Intermarché, liés par des accords au groupement des Mousquetaires, tous ayant librement consenti à passer le tiers de leur temps à des tâches d’intérêt général ( le tiers temps Mousquetaire ), non rémunérées, dans l’intérêt du groupement. Ils écoutent les interventions qui se succèdent, et qui sont vouées à leur donner une image probable de l’avenir, de l’avenir de leurs clients, de leur milieu, de leur métier. L’exercice est familier, il a lieu deux fois par an, pour réunir et rapprocher les associés du groupement, tous propriétaires d’un ou plusieurs magasins aux enseignes d’Intermarché, de Bricomarché ou de Restomarché, depuis l’origine ( Intermarché a été créé en 1972, par l’un des cofondateurs dissidents du groupe Leclerc.) Au cours du déjeuner, ils n’hésitent pas à interpeller le Président du groupement, Jean Patou, Président du troisième groupe de distribution français, l’un des leaders en Europe de l’Est et sans doute l’un des vingt premiers groupes de distribution au monde. C’est qu’ils paient pour cette journée, c’est qu’ils sont propriétaires, entrepreneurs, indépendants, certes affiliés au groupement, mais d’abord patrons de leur établissement, moyenne ou grande surface, c’est qu’ils débattent collectivement et prennent toutes les décisions, selon le principe « un homme une voix », au même titre que les quelques-uns qui l’ont créé, l’ont développé et ont écrit sa constitution.

Mondragon est une entreprise coopérative créée en 1956. Active dans les quatre secteurs de l’industrie, de la distribution, du commerce et de la connaissance, elle comptait en 2009 parmi les sept premières sociétés espagnoles, et demeurait la première société de Guipuzcoa ( pays basque). Mondragon a adopté l’ambitieuse devise ; «  Humanity at work ». La coopérative entend en effet associer innovation, concurrence et puissance de marché, avec respect de la personne, emplois valorisés et développement humain, le tout en revendiquant une singularité et une identité fortes ; Mondragon est basque, en terre basque, et entend bien grandir en demeurant fidèle à ce qui lui donne une évidente personnalité. Combiner un réalisme dont ses concurrents font quelquefois les frais avec un idéalisme qui crée, à tout le moins, un esprit d’entreprise reconnaissable entre tous ; serait-ce l’un des secrets de l’entreprise du futur ?

Biocoop, Mondragon, Tereos, Chèque Déjeûner, Optic 2000, Eleveurs des Poulets de Loué ( CAFEL), Système U, Opticiens Atoll, Avis, aussi bien Caisse Desjardins, Rabobank, Crédit agricole, Crédit mutuel,  les coopératives d’HLM ou les sociétés coopératives scolaires…  L’ensemble compose un archipel dont la diversité saute au regard, dont la vocation universelle est manifeste, et dont la géographie comme l’histoire valent examen.

En terre inconnue

Est-ce parce qu’elles ne sont pas cotées en Bourse, et qu’elles ne permettent pas à leurs actionnaires de rêver aux plus-values qu’elles leur promettent ? Est-ce parce qu’à ce titre, elles n’intéressent pas plus les analystes, ceux qui font profession de décortiquer bilans, comptes de résultats et positionnement, que les banquiers d’affaires, ceux qui alimentent la presse dite spécialisée d’informations déstabilisantes et de messages ciblés pour déclencher les « deals », ces opérations d’acquisition ou de fusion qui les nourrissent ( les sociétés coopératives ne sont pas opéables ) ? Ou simplement parce qu’elles continuent à croire encore que ce qui fait du bien ne fait pas de bruit, que ce qui fait du bruit ne fait pas de bien, comme la vieille doctrine de tant de familles industrieuses l’a établi, et à suivre avec plus ou moins de rigueur une ligne de conduite marquée par la discrétion ?

L’entreprise coopérative, le monde coopératif sont l’archipel oublié du monde entrepreneurial contemporain, et constituent un territoire inconnu de l’économie contemporaine.

Inconnu par sa taille, sa puissance, son poids économique. Combien d’études sectorielles, combien de tableaux économiques ou, ce qui est pire, d’actions publiques, ignorent purement et simplement son existence ?

Inconnu par ses engagements et ses réussites d’entreprise, sur ses marchés, dans la concurrence.

Inconnu aussi par ses fonctions politiques et sociales, qui souvent dépassent de loin la fonction économique des entreprises qui le constituent.

Archipel dispersé, divers, inconnu pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de le rencontrer, de travailler avec lui, ou d’en devenir membres ; ils sont à vrai dire peu nombreux. Inconnu aussi pour ceux qui le côtoient, qui quelquefois travaillent avec lui voire pour lui, sans se poser de questions, sans dépasser le niveau local ou régional dans lequel leur coopérative fait souvent l’actualité, sans s’interroger sur cette drôle d’entreprise pas comme les autres qui se nomme coopérative. Inconnu surtout de ceux-là mêmes qui doivent, ou devraient le connaître, parce qu’ils lui sont associés. Salariés d’entreprises coopératives et sociétaires de ces coopératives, dirigeants, élus, combien sont-ils à savoir situer, même dans ses grandes lignes, ce continent dont la puissance, l’activité et la richesse ont tout pour surprendre ? Et combien sont-ils, quand ils entreprennent, quand ils partagent l’envie d’agir, quand ils veulent faire bouger les choses, à seulement envisager la forme coopérative comme une forme possible à leur projet, à leur envie, à leur action ?

Qui a jamais cherché à en savoir plus ? Qui a cherché, parmi l’éventail de quotidiens, de magazines, d’hebdos, consacrés aux actions cotées en Bourse, parmi les centaines de titres qui sont de fait de la presse d’entreprise, et qui assurent la promotion de leurs commanditaires intermédiaires financiers, une quelconque publication qui traite de la société coopérative et des mutuelles ?

Les ignorants ne manquent pas d’excuses. Car la coopération est absente des rayonnages des bibliothèques et des librairies, même spécialisées en économie ou en sciences sociales, les revues et quotidiens sont muets sur elle, sinon à l’occasion de quelques manifestations locales ou d’opérations financières, les chercheurs et les thésards ne sont guère qu’une poignée à s’y intéresser, et les élus qui côtoient les coopératives dans leur commune, leur canton ou leur région, semblent en avoir tout oublié dès qu’ils se trouvent sur une scène parisienne ou européenne. Car les cycles d’enseignement, dans le secondaire, et tout autant à l’Université ou dans les grandes écoles, lui font peu ou pas de place, au point que des étudiants en économie, banque et finance, peuvent avoir passé cinq années de spécialisation à Paris-Dauphine sans qu’une seule heure, un seul cours, ait été consacré à ce sujet oublié, obscur – et sans doute qui n’est si obscur et si oublié que parce qu’il est si dérangeant ! ( Ce, malgré l’existence d’une quinzaine de masters en économie sociale en France, en 2009). Qui se doute que des enseignes comme Best Western, Chèque déjeuner, La Guilde des Orfèvres, Avis, Optic 2000, Orpi, appartiennent à des groupes coopératifs ? Et qui sait ( malgré la réédition opportune de ses œuvres complètes par la Fondation du Crédit coopératif, en 2007 ) que le grand penseur de la coopération est un Français, Charles Gide, dont l’action se situe entre 1890 et 1920 ? Et qui se doute que le premier employeur suisse, le troisième semencier mondial, la première entreprise laitière européenne, le plus grand marchand de riz au monde, sont des entreprises coopératives ?( rapport de l’ICA, 2008)

L’entreprise coopérative ne fait pas l’actualité. Si elle défraie la chronique, c’est rarement dans l’exercice de son métier, mais plutôt aux limites de son périmètre, quand elle est défaillante, ou quand elle sort de son  milieu. La diversité est une première raison ; il existe tant d’entreprises coopératives, elles sont si diverses entre elles, qu’il est difficile d’en rendre compte et malaisé de percevoir du premier regard leur différence commune. L’incommodité est une seconde raison, plus centrale. L’entreprise coopérative dérange. Pas parce qu’elle est ailleurs, sur une autre planète, hors du marché ; parce qu’elle est dans le marché et qu’elle y est bien, parce qu’elle est ici, et qu’elle y est pour durer, mais avec un autre rapport au temps, au territoire et au progrès. Elle dérange parce qu’elle est différente. Elle dérange, parce qu’elle est dans le marché, dans la concurrence, et qu’elle gagne. Elle dérange parce qu’elle connaît le succès, un succès incontestable et d’ailleurs peu contesté, même si le débat demeure sur les raisons de ce succès, plus encore sur sa pérennité. Elle dérange surtout parce qu’elle obligerait chacun, journaliste économique, conseiller en organisation, investisseur, régulateur, élu, à penser la marche de l’économie et des sociétés en croissance autrement que selon le modèle unique qui sert de prêt-à-porter à la pensée contemporaine sur l’activité humaine, et à accepter cette réalité constante ; entre la société, son organisation collective et son activité économique, les liens sont à la fois indissociables, complexes, utiles, et sans modèle unique.

La face cachée de l’économie

Les entreprises coopératives forment bien un archipel, et cet archipel est mondial. Même s’il est caché.

L’ensemble des entreprises coopératives et mutuelles rassemble plus de 800 millions de personnes à travers le monde ( selon l’ACI, alliance internationale des coopératives, dont le siège est à Genève ). Une organisation mondiale de la coopération serait l’une des plus puissantes et l’une des plus diverses du monde ; à quand des Nations-Unies de la coopération ? L’année 2011, proclamée « année de la coopération » par les Nations Unies, devrait révéler le phénomène dans son ampleur, la force qu’il représente, et les questions qu’il pose. Il n’est pas indifférent que cette année succède à trois années d’épreuves qui ont durement mis en question le système des marchés financiers et les détournements du libéralisme.

D’une manière ou d’une autre, 3 milliards d’habitants de la planète, soit presqu’un homme sur deux, est en relation avec la coopération, soit comme client, soit comme membre, essentiellement dans le domaine de l’agriculture et de la pêche, de la consommation et du crédit ( selon l’ACI, les membres des coopératives se répartissent à 22 % dans des coopératives financières, à 32 % dans des coopératives d’agriculture ou de pêche, à 25 % dans des coopératives de distribution, et 3 % dans des coopératives de logement ). Entendues au sens strict ( hors mutuelles et associations ), les entreprises coopératives emploient environ 100 millions de personnes dans le monde( source ; ICA. Pour plus de détails, voir le site de l’association ; ica.coop).  Il peut être considéré que les entreprises coopératives et les mutuelles réalisent entre 10 % et 15 % de l’activité économique mondiale ( les entreprises coopératives, à l’exclusion des mutuelles et des associations, représentent 12,5 % du PIB français et 8 % de l’activité de l’Europe des 27 ; en y ajoutant l’activité des mutuelles et des associations, au risque d’accréditer l’idée d’un tiers secteur dont la seule consistance est alors de rassembler des organisations qui ne sont pas sociétés par actions, l’ensemble atteint 22 % du PIB français, et 12 % du PIB européen ).

17 % à 18 % des actifs bancaires mondiaux sont gérés par un établissement bancaire à statut coopératif ( estimation de Ghislain Paradis, professeur à l’université Sherbrooke, Montréal, mai 2007 ).

Le quart de l’activité agroalimentaire européenne est réalisé par des coopératives ; qui sait, en France, que Beghin Say, Yoplait, Entremont ou Florelle sont des marques de coopératives ? Que le premier producteur mondial de houblon est une coopérative ? Et que Max Havelaar, la marque de café équitable, est la marque d’une coopérative de producteurs mexicains, l’UCIRI ( union de comunidades indigenas de la region del istmo) ?

En Belgique, plusieurs dizaines de milliers d’entreprises s’appellent « coopératives » et utilisent les particularités du statut ( même si « elles ne font absolument aucune référence à une identité, à un projet ou à une pensée coopérative », comme le note Jacques Defourny, professeur au département d’économie de l’Université de Liège, in IRU courrier, janvier 2007 ).

Aux Pays-Bas, une banque coopérative, Rabobank, première banque nationale par le volume des dépôts et le nombre de comptes, est l’un des rares établissements bancaires mondiaux à bénéficier du prestigieux « triple A » que les agences de rating décernent à ses émissions obligataires, en même temps que l’un des premiers financeurs mondiaux des activités alimentaires. Ce qui lui a permis, en mars 2011, d’être l’une des premières entreprises au monde à émettre des obligations à … 100 ans, émission largement sursouscrite par les investisseurs !

Aux Etats-Unis, contre toute idée reçue, des milliers de coopératives rassemblent producteurs agricoles, communautés bancaires, etc. En 2003, le chiffre d’affaires des 100 premières coopératives aux Etats-Unis était de 74 milliards de dollars. Des entreprises comme la chaîne hôtelière Best Western, la société de location de voitures Avis, sont des sociétés coopératives.

En Turquie, l’Union centrale des Coopératives de Crédit agricole regroupe 1800 coopératives, 1,2 millions de sociétaires, et elle est leader de l’assurance agricole et de la production d’engrais, détenant notamment la plus grosse usine de production d’engrais d’Iran, Razi Petrochemicals ; les coopératives de Crédit agricole représentent 15 % du marché bancaire de détail turc.

Ailleurs, dans le monde virtuel, le modèle coopératif représente une part majeure du développement, de la croissance et de l’activité d’Internet. Depuis ses origines lointaines et Arpanet, jusqu’à ses développements récents, Internet est coopératif par nature. Wikileaks, mais aussi les blogs ; les media collaboratifs, mais aussi Linux, reposent sur l’instinct coopératif qui conduit chaque contributeur à agir pour le bien commun, et à coopérer sans autre rémunération que la satisfaction d’avoir contribué à l’œuvre commune ou au projet commun. L’essayiste Robert Wright a théorisé ces « jeux à somme non nulle », dans lesquels chacun peut faire ce qui enrichit tout le monde. A sa manière, l’Internet du « peer to peer », des jeux et des sites collaboratifs, pourrait bien être en train de préparer la révolution coopérative du monde qui vient ! Que feront ceux qui contribueront, par leur avis, leurs observations et leurs propositions, au « Projet coopération 2012 », sinon pratiquer autrement la coopération ?

La coopération dans la mondialisation

Qui l’eut cru ? La coopération est l’un des éléments de la mondialisation, c’est-à-dire de la planétarisation de modèles, de systèmes, d’organisations et de représentations. Le fait coopératif est aujourd’hui universel. Il est plus facile de faire la liste des pays qui ne connaissent pas, sous une forme ou une autre, le mouvement coopératif, que celle des pays qui  voient les entreprises coopératives prospérer dans l’un ou l’autre secteur. Ces pays, qui excluent la forme coopérative des formes autorisées d’exercice d’une activité, se trouvent pour l’essentiel dans les pays qui restent adeptes d’une économie centralisée et d’entreprises propriété d’Etat, ou dans les anciens pays communistes, pour lesquels coopérative veut dire aujourd’hui encore propriété collective, spoliation, et capitalisme d’Etat générant la pauvreté. L’ambigüité de la dénomination «  coopérative » est considérable, pour ces banques chinoises qui semblent être sous contrôle des collectivités territoriales, pour ces coopératives éthiopiennes qui semblent héritées de l’ère Mengistu, mais permettent aux paysans éthiopiens de résister à l’achat de leurs meilleures terres par les investisseurs étrangers, pour ces coopératives de collecte agricole en Ukraine ou en Russie, qui semblent tout droit issues des kolkhozes. En revanche, la part des coopératives est généralement significative, voire importante, dans les démocraties développées et dans les pays libéraux ; ceux qui reconnaissent la liberté des investisseurs et des acteurs de l’économie à organiser librement leurs relations, y compris les Etats-Unis, le Canada, et même la Grande Bretagne, qui connaît un renouveau étonnant de l’idée coopérative.

.               Sans surprise, le plus grand nombre de coopératives et de coopérateurs se trouve en Asie ; 236 millions de sociétaires annoncés en Inde, 180 millions en Chine ! Et c’est également en Asie que se trouvent les trois plus grandes coopératives du monde, dont, en Inde, la plus grande, celle de producteurs de lait, regroupe plus de cinquante millions de sociétaires et contrôle 57 % du marché du lait ( la place de premier producteur de lait au monde de l’Inde est largement issue de la création du National Dairy production Board, qui a mis en place toutes les composantes de la filière lait, l’organisation des producteurs, des professionnels, des écoles, des centres de fabrication du matériel etc. ). A partir de la « révolution verte », ce ne sont pas moins de 13 000 coopératives de producteurs laitiers qui ont modernisé, organisé la production, géré et fait progresser la distribution du lait en Inde, où la production de lait a doublé en quinze ans ( voir, par exemple, « Nourrir la planète », de Michel Griffon, Odile Jacob, 2006). En Chine, la coopération est la forme privilégiée de l’activité agro-alimentaire, une forme fortement encadrée et directement pilotée par les autorités locales, d’une manière qui rend ambiguë là-bas la notion de coopération, tant elle semble n’être que très partiellement l’effet du libre choix de ses acteurs, mais très certainement une des formes de la collectivisation forcée des terres et des récoltes… La plus grande découverte d’un groupe international de banques coopératives en 2010 ( la CIBP, Confédération Internationale des Banques populaires) vient de la demande de centaines de « credit unions » chinoises, qui ont tout des coopératives, de rejoindre leur groupe…

Si l’Asie compte et pèse par le nombre, l’Amérique latine, l’Amérique du Nord, notamment au Mexique, ne sont pas en reste ( la coopérative de café Max Havelaar, créée à l’initiative d’un prêtre néerlandais, Francisco van der Hoff, en 1981, réalisait un chiffre d’affaires de 3,5 milliards de dollars en 2009, et achetait la production de café de 1,5 millions de producteurs ), et une partie de l’Afrique est elle aussi ouverte au mouvement coopératif ( dans le domaine agricole comme dans celui de la banque de proximité). La réforme du système coopératif n’est-elle pas l’un des plus grands chantiers de modernisation du Mexique, observé avec attention par des pays aux problèmes équivalents, par exemple en Inde ? 20 % des habitants du Kenya ne sont-ils pas membres d’une coopérative ? Et la seule solution pour les paysans africains qui veulent résister à la nouvelle vague de colonisation de leurs terres par les fonds d’investissement n’est-elle pas de s’organiser en coopérative pour pouvoir faire face aux meutes de juristes et de conseillers des  multinationales de l’agroalimentaire ?

Une persistante illusion d’optique seule veut que la coopération soit concentrée dans les pays développés ; dans la réalité, le mouvement coopératif a permis le développement de communautés ou de secteurs d’activité qui se trouvaient ou qui étaient tenus à l’écart du marché, des financements et du progrès ; c’est ce même rôle de développement qui lui est demandé dans les nombreux pays d’Amérique où il est solidement implanté ( 10 millions d’Argentins seraient membres de plus de 15 000 coopératives, de même que 10 % de la population en Colombie, au Costa-Rica, 40 % au Canada et même – qui l’eût cru ? – un quart aux Etats-Unis ). La première société de crédit en Colombie britannique ( Canada ) n’est-elle pas une coopérative, joliment nommée Prospera ? Et comment oublier que l’organisation mondiale des coopératives de crédit, la WOCCU (World Council of Crédit Unions ) siège à Madison, aux USA ?

La coopération en Europe

Dans l’Europe des 27, en 2007, les coopératives réunissent près de 250 000 entreprises dans leur statut, comptent 140 millions de sociétaires, et servent plus de 150 millions de clients. Quelques-unes, devenues des groupes coopératifs, représentent des puissances économiques considérables, ont acquis la dimension de multinationales, et parfois sont devenues des leaders dans leur secteur. En France, le groupe sucrier coopératif Tereos est le second industriel européen de son secteur, la coopérative Limagrain domine le marché des semences et développe une présence mondiale sur le marché des OGM( avec 6000 collaborateurs, dont 1000 chercheurs, et 1,2 milliards d’euro de CA, le groupe Limagrain est le quatrième semencier mondial, loin il est vrai derrière Monsanto, qui réalise 8 milliards de dollars de CA ), un producteur de malt est numéro 1 mondial, et le groupe Sofiprotéol est l’un des leaders mondiaux des technologies de la vie végétale. Les groupes de distribution Leclerc et Intermarché, construits sur le modèle de coopératives de distributeurs, sur la base d’indépendants regroupés en fédération, sont respectivement second et quatrième de la grande distribution en France, alors que la jeune coopérative Système U enregistre année après année des progressions qui en font un dynamique cinquième groupe français de la distribution ( le groupe Système U a pris son essor quand Jean-Claude Jeunet, en 1975, fit partager aux coopérateurs cette conviction ; «  L’avenir appartient au supermarché ! » faisant basculer un groupe de boutiques indépendantes en groupe de distributeurs ). La transformation des professions médicales en réseaux de soins emprunte souvent la forme coopérative, tandis que « La coopérative parisienne » propose aux ménages parisiens de se fournir en fruits et légumes auprès d’un producteur de l’Eure-et-Loir, selon le principe des AMAP, coopératif s’il en est ; lien local, relation directe et engageante du consommateur et du producteur.

En Allemagne, les Volksbanken et Raiffeisenbank représentaient 3 346 banques et succursales, soit un nombre équivalent à la Deutsche Bank, la Dresdner Bank et la Commerzbank réunies ( 3 048 ). Au Pays Basque, la coopérative Mondragon regroupe industrie, distribution, services, en un pôle économique de plus de 6 000 salariés. En Hongrie, en Slovénie, le mouvement coopératif issu d’Autriche a organisé et modernisé le secteur de la production laitière et agroalimentaire. Le loueur de voitures Avis, la SCOP Chèques déjeûner, troisième émetteur mondial de titres-service, la société Optic 2000, sont chacun dans leur secteur et sur leurs marchés des leaders reconnus. En Finlande, comment négliger le fait que 74 % de la production de viande, 96 %de la production de lait, la majorité des crédits, sont assurés par des entreprises coopératives ?

Et surtout, c’est en Grande-Bretagne, celui des pays d’Europe qui a poussé le plus loin la démutualisation et liquidé dans les années 1990 tout héritage coopératif en permettant aux sociétaires de se partager les réserves accumulées ( démutualisation des building societies, sociétés de crédit au logement, en 1990-1996 ), que « The Cooperative Bank » fait renaître le mouvement, se revendique des valeurs du mouvement, et obtient des résultats qui semblent lui assurer une certaine pérennité ( même si « The Cooperative bank » n’est pas une banque, en raison de la loi bancaire britannique qui rend obligatoire à un établissement bancaire de se constituer sous forme de société par action, elle appartient à une coopérative ). Le lien étroit que The cooperative group entretient avec les syndicats rappelle les origines oubliées du mouvement, militantes et idéologiques ; désigne-t-il pour autant la voie d’une nouvelle jeunesse ? Sans doute, s’il a permis à The cooperative group de s’engager résolument dans des démarches de défense de l’environnement et de promotion d’activités solidaires. Au sortir d’une crise qui établit les conséquences catastrophiques de la trahison par tant d’entreprises coopératives de leurs fondamentaux et de leur identité, la question mérite pour le moins d’être posée…

A titre sans doute anecdotique, comment oublier que l’Iran connaît un développement des banques coopératives, qui correspondent à certaines exigences de la finance islamique, et qui sollicitent leur admission au sein des organisations internationales des banques coopératives ?

L’idée d’une organisation internationale des coopératives fut formulée pour la première fois en 1866 par Jean-Pierre Beluze (voir ci-dessous ). L’alliance coopérative internationale, l’ACI, voit le jour une trentaine d’années plus tard et ses statuts sont élaborés lors d’un congrès tenu en 1896 au Musée social à Paris ( pour plus d’informations à ce sujet, voir Rita Rhodes et Dyonisos Mavrogianni : « études et rapports de l’ACI », guide thématique des Congrès de l’ACI, 1895-1995 ou encore Jean François Draperi, « L’ACI a cent ans ; regards sur une histoire mémorable, Recma, n°258 et 259, 1996.) Le projet international cependant n’a pas, et de loin, répondu aux attentes de ses promoteurs. La coopération est passée à côté de la mondialisation des décennies 1980-1990. Elle l’a subie, elle s’y est adaptée, elle en a quelquefois profitée, elle ne l’a ni marquée, ni infléchie. Sera-t-elle acteur du nouvel acte de la mondialisation qui vient ? C’est sans doute l’un des enjeux les plus considérables de sa refondation en débat.

Une origine méconnue

Faut-il remonter au XVIIè siècle, quand la première coopérative de ce nom fût créée, ou bien considérer que la coopération est née avec la conscience humaine, et remonte au groupement des chasseurs, des pêcheurs et des moissonneurs, conscients que la coopétition est le moyen de la survie – qu’il y a un temps pour se battre et un temps pour s’unir ? Les ethnologues nous l’apprennent, l’échange de prestations, le don de biens et de services, sont antérieurs aux relations de marché. Ils sont à l’origine des sociétés humaines et de leur constitution en ensembles à la fois autonomes et reliés entre eux. Autant dire que la coopération est aussi ancienne que la compétition, et qu’elle forme la face inversée de la guerre de tous contre tous.

Le mouvement coopératif est européen dans ses origines historiques et morales, et sa naissance explicite, naissance d’entreprises coopératives dotées du vocabulaire et des concepts spécifiques de la coopération, date de la seconde moitié du XIXè siècle. Comme l’écrit René Passet, (in Les grandes représentations du monde de l’économie, LLL, 2010) «  la tendance à imaginer des formes de production ou des sociétés idéales connaîtra son apogée de 1820 à 1870 avant d’être supplantée par le marxisme ».

Les tentatives britanniques et américaines : Richard Owen

Le premier pays à engager la révolution industrielle et capitaliste, la Grande-Bretagne, réussit sa modernisation à un coût social et moral effrayant dont la littérature traduit la réalité sordide. Rien que de très normal s’il fut aussi le premier touché par l’idéal de l’association de producteurs et de consommateurs. Un tel idéal, poursuivi notamment dès les premières années du XIXè siècle par Robert Owen à New Lanark ( « transformer la société pour transformer les hommes »), donna naissance à la réunion des syndicats ouvriers, puis à une coopérative dans laquelle chaque sociétaire apportait ses produits payés selon le nombre d’heures passées à leur confection, et qui sera l’amorce de la société des «  équitables pionniers » de Rochdale, près de Manchester, en 1844, considérée comme la première coopérative moderne.

Très tôt, le mouvement essaime en Amérique du Nord, notamment après l’établissement par Owen puis d’autres, de leurs sociétés utopiques dans les terres dites vierges de l’autre côté de l’Atlantique( Robert Owen ( 1771-1858 ) a édicté le premier les principes de base en matière de coopération, tels que le partage équitable des excédents entre les coopérateurs et la place essentielle accordée à l’éducation, la formation et la promotion tout au long de la vie ). Le premier magasin coopératif permanent ouvre en 1861 à Stellarton, en Nouvelle-Ecosse.

Richard Owen n’est pas le seul, ni le premier Britannique à avoir réagi contre les effets de l’industrialisation. Parmi les fondateurs de la coopération, il faut citer à ses côtés William Thompson ( 1775-1833 ). Il est le fils d’un riche homme d’affaires irlandais qui va créer des entreprises modèles, réaliser des expériences en relations sociales, et publie en 1824 «  An inquiry into the principles of the distribution of wealth », texte que certains considèrent comme l’ouvrage fondateur du mouvement coopératif. Il affirme que « l’économie doit être fondée non pas sur l’exploitation ou la concurrence, mais sur la coopération de tous afin de satisfaire les besoins de chacun ». Il remet en question le mode de propriété, notamment la sujétion des femmes issue de leur statut juridique, ce qui fait également de lui un pionnier du féminime.

L’expérience française ; Proudhon

Ces expériences britanniques ou américaines sont précoces, emblématiques, mais généralement éphémères, de même que le sera la floraison de coopératives en France, participant au socialisme utopique, entre la Révolution de 1848 et le coup d’Etat, puis l’instauration de l’Empire autoritaire de 1851.

L’entreprise coopérative cherche alors sa formule. Elle est encore inédite. Rien ne la détermine. S’il est possible d’identifier à travers les travaux des ethnologues et des anthropologues, dans l’histoire, voire la préhistoire des sociétés humaines, maintes formes d’association qui préfigurent la coopération, c’est en Europe et au XIXè siècle que la coopération se cherche comme système économique, comme statut juridique et comme modèle social. C’est là qu’elle se distingue peu à peu d’autres formes d’organisation humaine, comme l’association, la société par actions, le patronage, le club, c’est là aussi qu’après de longs tâtonnements, des expériences diverses et contrastées, des principes sont mis en place. Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Walras, … c’est là que des visionnaires se sont battus pour faire exister le statut coopératif à côté de celui des institutions publiques et des sociétés par actions naissantes ( la Société anonyme est créée en France au milieu du siècle, mais subordonnée à l’autorisation… du Ministère de l’Intérieur ! ), là que ses pères fondateurs lui ont donné ses traits actuels, là encore que le mouvement coopératif a trouvé ses racines, pour se projeter ensuite à travers toute la terre. La coopération a trouvé sa source dans le déracinement et la dépossession imposées aux masses ouvrières et paysannes, voici plus d’un siècle et demi, au moment même où la vague d’industrialisation et d’urbanisation mettait à mal les anciennes solidarités de la famille étendue et du village, entendues comme faisant clan ( voir David Vallat, centre Walras, Lyon 2-CNRS, sur l’émergence du crédit populaire en France au XIXè siècle).

Le mécanisme est simple, il n’est pas sans évoquer des situations contemporaines ; c’est une situation de déracinement, de dépossession, de destruction des anciennes structures protectrices, de recherche éperdue de nouvelles structures, de nouvelles proximités, de nouvelles solidarités. Avec un demi-siècle de retard sur l’Angleterre, la France, puis toute l’Europe continentale va découvrir que les questions du déracinement rural et de la désappropriation de soi d’une catégorie sociale nouvelle, la classe ouvrière, sont des questions de première importance auxquelles l’organisation économique peut apporter une réponse. Elle va aussi découvrir, ou redécouvrir, le lien entre pauvreté et crédit ; ceux qui vivent dans l’incertitude de leur revenu, mais supportent des dépenses obligées, ont nécessairement recours au crédit. Du fait de l’exode rural, de la naissance de la condition prolétarienne et du statut de l’ouvrier, la rupture du lien social traditionnel touche toute l’Europe, cette Europe qui réagit à travers la révolution inachevée de 1848. En France, l’idéologue et visionnaire Proudhon fonde le 31 janvier 1849 : « La Banque du Peuple », constituée sans capital, et cherchant à organiser entre ses sociétaires à la fois le crédit mutuel et l’échange des produits. Le gendre de Cabet, le menuisier Jean-Pierre Beluze, créée en 1863 : «  La société de crédit au travail » qui se propose d’être à la fois une caisse d’épargne, une société de crédit mutuel et une banque d’escompte pour ses membres, ouvriers et travailleurs. A la fois théoricien et praticien, il tentera de donner une dimension internationale à un projet dont il est l’un des premiers à mesurer la portée politique et sociale. Les expériences se termineront chaque fois en banqueroute. Léon Walras, économiste reconnu, s’essaiera un peu plus tard au même exercice, avec le même résultat, résumé dans cette appréciation sans équivoque ; « Le mal a été, à la Caisse d’escompte, qu’assis en face de gens qui me demandaient du crédit, je me disais ; cette affaire peut réussir, je vais la faire. Un vrai banquier se serait dit ; cette affaire peut ne pas réussir, je ne la fais pas. » Sous des formes plus contemporaines, l’adage ; «  là où il y a risque, il n’y a pas risque », autrement dit ; un vrai banquier ne prend aucune affaire à risque visible, dès qu’il sent un risque potentiel, il se retire de l’affaire  – se vérifie toujours. Léon Walras dit-il autre chose ?

Il s’en faut de beaucoup que la croissance et la puissance aient été aussitôt au rendez-vous de l’espoir coopératif. Les atermoiements de Napoléon III face aux premières coopératives ouvrières – les autoriser en les contrôlant ? les interdire ? – traduisent bien les difficultés des autorités à apprécier un mouvement qui proclame que le producteur doit s’approprier les moyens de sa production, et qui s’engage dans l’industrie avec la conviction que la machine, la forge, l’usine appartiennent aux ouvriers. La mainmise réalisée avec succès sur les coopératives ouvrières par les disciples de Karl Marx renforce ce constat et en pervertit l’esprit à l’origine apolitique ; et ce n’est pas la politique, mais l’organisation  ( et le management industriel ) qui va venir à bout, en très peu de temps, de l’espoir et de l’illusion des coopératives ouvrières comme alternative humaniste à la grande entreprise. La relance tentée en 1880, sous le nom romanesque de : « Les Chevaliers du Travail », n’y servira guère ; ce n’est pas dans l’industrie que la coopération va grandir et s’affirmer. La science naissante de l’organisation, qui ne s’appelle pas encore le management, et que ne prodiguent pas encore des consultants, mais des réseaux de patrons et d’ingénieurs, met fin à l’expérience des coopératives ouvrières en établissant ce simple constat ; dans un mode de production industriel,  ça ne marche pas ! L’une après l’autre, les coopératives ouvrières disparaissent, sont liquidées ou tombent en faillite dans les années 1890 à 1910. Celles qui survivent le feront sur des bases étroitement militantes, pour des activités et avec des perspectives réduites ; l’imprimerie du syndicat ou du parti, celle qui imprime tracts, affiches et bulletins, restera, ou deviendra, souvent une société coopérative ouvrière de production, elle sera bien la seule dans un monde qui n’est plus le sien ( ceci demeure juste, malgré le grand nombre de création de Sociétés Coopératives Ouvrières de Production, ou SCOOP, au cours de ces dernières années, et l’intérêt croissant qu’elle suscite ; il faut pourtant noter que c’est la principale sinon la seule source de vitalité du mouvement coopératif et mutualiste, à démographie à peu près plate partout ailleurs. Alors que le nombre de mutuelles d’assurance, de coopérative de distribution ou de banque ne cesse de se réduire par fusion, concentration, absorption, des SCOOP se créent ).

La percée austro-allemande

Le développement pérenne de la coopération vient non pas des Anglais ou des Français précurseurs idéalistes et souvent désordonnés, comme l’illustrent les exemples précédents, mais de ces contemporains plus réalistes, que sont le chrétien social Raiffeisen, ou le libéral démocrate Schulze Delitzsch. Entrepreneur libéral actif, visionnaire, Schulze-Delitzsch crée en 1850, en Autriche, la première organisation de crédit populaire destinée à financer localement les commerçants et les artisans, tandis que le militant chrétien social Raiffeisen fonde en 1854, en Allemagne, les premières caisses de crédit mutuel à destination des agriculteurs. Tous deux, au même moment, en réponse à des besoins collectifs différents, mais parallèles, élaborent pour l’Allemagne du Sud et l’Autriche les entreprises qui devaient donner naissance au mouvement coopératif. Tous deux se revendiquent explicitement d’un héritage chrétien, protestant et humaniste. Tous deux, sur des bases morales et politiques solidement constituées, élaborent un système qui concilie action collective et responsabilité individuelle. Tous deux illustrent déjà la diversité des modèles, des organisations, et même des principes ; l’un fait davantage confiance au marché, à l’initiative, à la concurrence, l’autre demande plus à la centralisation, à la règle, au collectif. L’un est plus libéral, l’autre plus social ; l’un fait plus confiance aux ressources spontanées de l’individu dans la concurrence et sur le marché, l’autre attribue plus à la communauté, à l’appartenance, au lien social. Tous deux, sans le savoir, jettent les bases d’entreprises qui se veulent dans le marché, performantes, mais différentes ; principe de la société de capitaux corrigé par le vote des personnes, «  un homme une voix », solidarité illimitée des membres, rémunération limitée du capital et inviolabilité des réserves, bénévolat des coopérateurs et de leurs élus au service de la coopérative, etc. Et tous deux connaissent le succès, malgré les différences qui séparent un libéral convaincu d’un chrétien social dirigiste dans l’âme, un succès qui dépasse leurs espérances. André Gueslin a bien retracé les parcours parallèles de ces deux philanthropes en action. (Voir :« L’invention de l’économie sociale », Paris, Economica, 1998.)

En moins de trente ans, ce mouvement coopératif s’étend dans toute l’Europe, au point de susciter la défiance des Etats et des élus, mais aussi la colère de Karl Marx, qui voyait à juste titre dans l’esprit coopératif une menace contre le socialisme d’Etat, au point aussi de provoquer la mobilisation de millions de sociétaires, militants engagés d’un mouvement à forte connotation politique et communautaire. Le mouvement coopératif sort des utopies économiques qui se multiplient alors, et trouve des expressions réalistes et durables. Les coopératives allemandes et autrichiennes font rapidement école. Par un juste retour des choses, elles sont bientôt suivies par les coopératives françaises, belges et néerlandaises. Elles feront des adeptes loin à l’Est, par exemple en Ukraine ( les Afal sont des coopératives bancaires directement inspirées des Raiffeisen bank). Et qui sait que les jardins d’enfants sont issus de l’initiative d’un militant de la coopération et disciple de Fourier, l’allemand Friedrich Fröbel ? D’étonnantes, et pour certaines, fécondes, rencontres entre les courants productivistes ( Saint-Simon), associationnistes ( Owen, Fourier, Raiffeisen, etc. ) et mutuelliste ( Proud’hon) se déclenchent alors ; les entreprises coopératives en sont le fruit. C’est de l’ébullition idéologique européenne de la fin du XIXè siècle que naissent le mouvement et le projet coopératif.

La coopération et la République

Nantes, 1895. A la sortie de l’église, après le sermon du dimanche, un épicier, M. Juel, décide d’appliquer le message qu’il a entendu, sous forme d’un appel à la solidarité pour être plus forts ensemble et pour pouvoir agir. Avec quatre autres épiciers, de la région nantaise, ils décident d’unir leurs moyens pour améliorer leurs conditions d’achat, et changent leur enseigne qui sera ; «  Au pain quotidien ». Cent dix ans plus tard, devenu Système U, leur coopérative réunira 880 points de vente et 880 associés dans le quatrième réseau de distribution français… Serge Papin, Président du mouvement, explique volontiers  le succès de Système U par la fidélité à l’esprit d’entreprise des origines.

De manière exactement analogue, quelques années plus tôt, s’étaient constituées les premières Caisses de crédit agricole, destinées à débarrasser les campagnes des usuriers qui profitaient des mauvaises récoltes ou des périodes difficiles pour accaparer les ressources des paysans pauvres. J’ai fêté, en 1998, à Saint-Brieuc, l’anniversaire de cette coopérative, nommée plus tard «  Crédit agricole des Côtes du Nord », puis « des Côtes d’Armor ». Le nom, plus que l’esprit, a changé, dans cette Bretagne du Nord qui, pour garder ses enfants au pays, a su se doter d’une université, d’une filière agroalimentaire parmi les plus performantes au monde, et d’un tissu de PME à peu près unique en France par sa densité – pour le plus grand malheur de ses côtes et de son paysage, urbanisé sur plus de trente kilomètres de profondeur, il est vrai. Même s’il faut attendre les années 1920 pour que le mouvement des caisses de crédit agricole s’organise vraiment, l’esprit est là ; républicain, progressiste, militant, et identitaire – breton !

Un nouveau cours s’engage alors en France, qui rappelle la dimension politique de la coopération ; elle est porteuse d’une vision de la société. Le mouvement coopératif qu’inaugurent les pionniers des années 1880-1900 va rencontrer le militantisme social de Français marqués par les utopies socialistes, mais aussi habités par le besoin d’ancrer la République, alors fragile, et fragilisée notamment par le retard des campagnes et l’incapacité des milieux paysans, artisanaux, commerçants, à s’ancrer dans le progrès. Le phénomène est analogue en Allemagne ou en Autriche ; la coopération est l’un des instruments du consensus politique et de l’élaboration sociale. En France comme ailleurs, une robuste croyance dans le progrès, condition de la démocratie et de la République, anime une étrange coalition d’individus différents, voire opposés, mais réunis dans leur envie d’un avenir différent et leur foi dans la capacité à le construire. D’où l’alliance étonnante de personnalités a priori peu compatibles, alliance entre francs-maçons et chrétiens, entre hobereaux et hussards de la République, d’où un mouvement divers qui va donner naissance aux premières caisses de Crédit agricole, généralement enracinées dans un tissu laïc et républicain à l’opposé des convictions catholiques et traditionnalistes du Crédit mutuel, qui va servir le développement des coopératives d’achat, dont la CAMIF restera longtemps en France le modèle, et travailler à l’organisation économique et sociale de secteurs inorganisés en libérant la capacité d’action des petits producteurs. Le mouvement de création de coopératives qui culminera quelques décennies plus tard commence dès 1880, dans les trois domaines de la distribution, de l’agriculture et du crédit. Ce sont les coopératives d’achat qui regroupent des petits commerçants et leur permettent de peser sur les prix et les conditions de leurs fournisseurs. Ce sont les coopératives agricoles qui abaissent le prix des approvisionnements, facilitent la mise en marché, organisent des filières. Ce sont aussi et peut-être surtout les institutions de crédit ; les banques populaires ( dotées en 1917 d’une loi sur le crédit populaire qui organise leur action auprès des paysans et des artisans ), le Crédit mutuel ( dont l’exception veut qu’il se constitue à partir d’initiatives locales, dans l’Est et l’Ouest de la France ),  le Crédit agricole ( en France, créé en 1884 par la loi Méline pour distribuer des crédits à taux réduits aux agriculteurs ). La perspective moraliste – le salut par l’entreprise, l’épargne et le travail – n’est pas absente, le succès, d’ailleurs long à se confirmer, la dimension politique de militantisme de l’entreprise, de la libre entreprise, est là dès l’origine.

Une abondante littérature fleurit alors, qui ambitionne de dépasser le modèle de la compétition et celui du parasitisme, pour prôner celui du mutualisme, c’est-à-dire de la poursuite d’un intérêt commun par des êtres différents, singuliers, mais liés. Comme l’observe Michel Serres ( colloque Perspectives mutualistes, Crédit agricole, Angers, 13 décembre 2007 ), cette vision biologique des organisations est de rigueur en des temps où la science promet de donner la clé, non seulement du progrès, mais des comportements et de la société des hommes. La prégnance idéologique du social-libéralisme a conduit à oublier, ou à négliger, les apports du solidarisme, du corporatisme et d’une vision organique des sociétés humaines au mouvement coopératif, des apports dont la récupération par les mouvements fascistes fera oublier l’importance et la valeur.

Ces créations vont révolutionner la distribution, l’accès au crédit, l’accès au compte, et réaliser dans le domaine des financements ce que les Caisses d’épargne avaient entrepris, près d’un siècle plus tôt, dans le domaine de l’épargne populaire. Elles vont libérer les campagnes de l’usure, donner du pouvoir d’achat aux nouveaux arrivants des grandes villes, et plus encore, fournir aux uns et aux autres le sentiment qu’ils peuvent agir, qu’ils peuvent faire quelque chose pour eux ; n’est-ce pas la source du libéralisme, et aussi de la démocratie, que cette confiance en ses propres forces, et cette autonomie de la volonté ?

La pérennité de l’entreprise coopérative ou mutualiste, c’est l’Etat, à travers la loi, le contrôle et la norme, qui va l’instituer, en vertu d’une vision discutable selon laquelle, entre l’Etat et l’entreprise privée, la coopérative est un intermédiaire dans certains cas approprié. En France, dès l’après-guerre 1914-1918, la puissance publique se mobilise pour la reconstruction, l’essor industriel, la hausse du niveau de vie et le retour à l’activité normale du pays. Dans cet effort national, il apparaît bientôt que les mouvements mutualistes, les entreprises coopératives, qui subsistent, plus ou moins éparses, plus ou moins vivaces, plus ou moins organisées, constituent des corps intermédiaires susceptibles de concourir efficacement au réarmement économique. Les pouvoirs publics vont utiliser ces leviers à leur disposition. En quelques années, par des dispositions d’origine et de portée diverse, le législateur et l’administration vont assurer au mouvement les bases d’une organisation pérenne. Des caisses centrales ou des organes centraux sont rendus obligatoires, un contrôle externe est institué, des conditions particulières de financement, de concours, d’engagement, imposées.

Proximité, solidarité, engagement

Si la coopération se développe partout en Europe, dans le secteur de l’agriculture, c’est parce que la solidarité paysanne n’est pas un vain mot, et suscite les formes économiques qui l’expriment, c’est parce que la communauté rurale est vivante, et trouve dans la forme coopérative l’expression contemporaine des solidarités villageoises et territoriales d’antan. Si la coopération va se maintenir, voire progresser, dans le secteur de la distribution, sur les bases des anciennes coopératives de consommateurs, c’est parce qu’il y a une logique à combiner la puissance et l’autonomie du directeur–propriétaire de magasin. Si elle va se développer, sous la forme extrême de la mutuelle, c’est-à-dire d’entités sans capital social et sans propriétaire, c’est dans le secteur de l’assurance des personnes, où la réglementation domine le marché et assure durablement les conditions de son économie ; et si elle se développe dans le secteur de la banque c’est, jusqu’aux années 1990 tout au moins, parce qu’elle sait s’imposer aux pouvoirs publics comme le levier sectoriel ou régional de la croissance, de la modernisation économique et financière et du financement de l’aménagement du territoire.

Ce constat est révélateur ; derrière la légende dorée que diffusent les établissements coopératifs sur leur origine et les conditions de leur développement, les origines de la coopération demeurent méconnues, tant elles sont complexes. C’est d’abord au croisement étonnant, voire paradoxal, d’individus militants chrétiens, socialistes, francs-maçons, libéraux, dont leur engagement faisait des entrepreneurs au sens plein du terme, et de communautés dans le besoin, sous l’empire de la nécessité, que vont se créer les coopératives promises à durer ; elles feront lien, communauté, et appartenance entre ceux dont certains partageaient bien peu avant elles. L’origine de la coopération est bien politique, si du moins, comme l’écrit Pierre Manent « l’ordre politique consiste, pour des hommes différents par leur identité, à produire quelque chose en commun, quelque chose qui jusque là n’existait pas » ( cité dans Le Nouvel Economiste, par Paul-Henri Moinet, 9 décembre 2010). C’est ensuite l’appui sur des communautés naturelles ( locales, professionnelles, sociales ) qui a été déterminant comme facteur de développement ; générateur de confiance, il a accéléré les relations et la conquête commerciale tout en économisant du capital. Effet de la cohésion sociale, il a permis aux sociétaires de dépasser les stratégies de survie individuelle ou de débrouillardise, en agissant ensemble, parce qu’ils sentaient qu’ils pouvaient compter sur une certaine solidarité, parce qu’ils avaient ensemble plus à gagner qu’à perdre. Les fondateurs voulaient changer leur monde, faire bouger les choses pour leurs proches, pour leur communauté ; ils voulaient entreprendre pour changer la vie des leurs. Le fait communautaire, territorial, professionnel, confessionnel, est avec la conscience minoritaire et l’envie d’agir, le puissant déclencheur du mouvement coopératif ; il constitue l’élément le plus certain de sa pérennité. C’est aussi face à l’extension de la concurrence et du marché, encore à leurs débuts, et au développement de la finance dans l’économie, que l’entreprise coopérative affirme sa différence ; la concurrence et le marché, oui, mais pas pour tout, tout le temps et partout ! La position d’intermédiaire social des coopératives expliquera la difficulté de leur positionnement, notamment dans des pays, comme la France, dont le centralisme d’Etat exclut les corps intermédiaires ; les coopératives seront vues ici et là comme un rival dangereux des institutions, des collectivités territoriales, si ce n’est de l’Etat. Elle expliquera aussi la longue ambigüité qui voit les entreprises coopératives tantôt englobées dans la nébuleuse de l’économie sociale, tantôt exclues de ce secteur. C’est enfin, pour des individus, des groupes sociaux et professionnels, des communautés en perte de repères et de structures, que le mouvement coopératif se présente comme une source d’appartenance, une collectivité englobante, sécurisante et proche. Qu’en reste-t-il quand la coopération s’adresse à des bénéficiaires confortables du système ? La coopération est le fait de marginaux, d’exclus, elle procède de la volonté d’agir d’individus et de groupes mis à l’écart. Rien d’abstrait ; des projets concrets, une mission dédiée, des origines établies, une identité omniprésente ; la coopération connaît ses frontières, et pour être morales plus que territoriales, elles n’en sont pas moins présentes.

Une géographie sectorielle ouverte

Rabobank, Système U, Esperranza, Le Crédit coopératif, La Nef, Mondragon, Intermarché, Limagrain, Tereos, Rabobank, Avis, … la liste des entreprises qui, de droit ou de fait, fonctionnent sur le modèle coopératif, est impressionnante. Yoplait, Beghin-Say, Charral, Prince de Bretagne, … la liste des marques propriété d’entreprises coopératives est tout aussi surprenante. Contrairement aux idées reçues, elle couvre des secteurs diversifiés ; les entreprises coopératives ont des parts significatives sur des marchés aussi variés que le transport routier, l’agro-alimentaire, la distribution, la banque et l’assurance, le logement (en France,  la Fédération nationale des sociétés coopératives HLM regroupe 165 sociétés coopératives), demain sans doute la santé humaine et les services à domicile.

L’image traditionnelle veut que la coopération se concentre dans un petit nombre de secteurs. Elle n’est pas sans raisons ; les secteurs de l’agriculture et de la pêche, de la banque et de l’assurance, celui de la distribution, voient en effet les coopératives marquer de leur présence, et parfois dominer largement, leurs marchés domestiques. Ce sont là terres d’élection pour les coopératives, que ce soit en France pour la banque, en Israël pour l’agroalimentaire, en Suisse pour les magasins de détail, en Bavière, au Danemark ou en Finlande pour la collecte du lait, en Suède, en Italie, en Angleterre pour la grande distribution. Mais ces arbres, devenus parfois des géants – la plus grande société néo-zélandaise n’est-elle pas une coopérative ? – ne doivent pas  cacher la forêt des secteurs économiques ou des segments de marché dans lesquels des entreprises coopératives se sont taillées une place, parfois de choix, ou qu’elles sont en train de pénétrer, souvent en apportant une spécificité dont le marché existant reconnaît la valeur. Car la démographie de la coopération est en train de faire bouger sa géographie ; les entreprises coopératives se créent dans des secteurs où elles ne sont pas attendues, où elles n’appartiennent pas à la tradition. Ce serait le cas aussi bien des coopératives médicales ( cliniques, maisons de retraite, réseaux de soins, comme il s’en constitue actuellement en France par la réunion de professionnels libéraux sous forme coopérative ) que des coopératives pour le logement, des coopératives industrielles ( dont le groupe Mondragon au pays basque demeure le fleuron ) que des coopératives agences d’information (regroupement de journalistes), des coopératives d’opticiens (Optic 2000), de prestataires de services ( comme le loueur de voitures Avis, ou encore l’émetteur de titres de restauration et de chèques-service Chèques Déjeûner ) ou des coopératives d’éducation et d’enseignement… et il serait possible d’étendre la liste !

A vrai dire, il n’est probablement pas de domaines de l’activité économique dans lesquels, avec des succès variés, le mouvement coopératif n’aie pas pénétré. La création de communautés sur Internet ne donne-t-elle pas naissance à des coopératives du troisième type, coopératives unissant des communautés virtuelles dans la création de services partagés, à partir d’une règle et d’une frontière, donc d’un territoire réinventé, coopératives d’avatars qui seront peut-être celles de l’an 2030 ? De sorte qu’il convient d’être prudent sur les critères habituellement avancés pour expliquer la présence d’entreprises coopératives dans un secteur, leur résistance au modèle unique de la société par actions et à la pression du capitalisme financier, parfois même leurs gains de parts de marché ! Ni le niveau de protection autorisé par la spécificité du secteur, ni l’intensité en capital de ce secteur, ni le niveau de professionnalisme et de technicité du secteur, ni son caractère traditionnel ou, à l’opposé, innovant, ne fournissent de grille d’explication crédible. La coopération est un mode de relation humain qui s’oppose à la compétition de tous contre tous, et qui peut donc se développer dans tous les secteurs d’activité et pour toutes les formes de relation humaine. De sorte qu’il convient d’être attentif au dispositif légal qui a inscrit la coopération dans le droit des sociétés, comme une forme particulière d’entreprise, soit en laissant une liberté considérable à ses fondateurs,comme en Belgique où elle n’est qu’une variante de la SPRL, soit en précisant les statuts des différents types de coopératives selon leur fonction, comme en France et en Italie ( coopératives de travailleurs, de consommateurs, d’épargne et de crédit, etc. De sorte surtout qu’il conviendra de chercher plus avant que les critères mis en avant – la proximité, la solidarité locale, la sensibilité sociale, l’ouverture à tous, … – pour expliquer un succès aussi durable, aussi constant, et surtout aussi étendu.

Epargne et crédit, agriculture et agroalimentaire, distribution ; les trois pôles majeurs de l’activité coopérative sont assez nettement définis, en Europe du moins.

Les coopératives bancaires

Le succès des entreprises coopératives est particulièrement visible et reconnu dans le domaine de la banque, ce qui n’exclut pas les débats sur l’avenir des coopératives bancaires.

En 2005, les banques coopératives bénéficiaient de 62 % des dépôts et avaient consenti 45 % des crédits à la clientèle réalisés en France. Les banques coopératives représentent en Europe 4 500 établissements de crédit, et plus de 60 000 agences. Elles servent 140 millions de clients ; 60 millions de sociétaires détiennent leur capital social, et sont appelés chaque année en Assemblée générale à se prononcer sur leurs principales orientations. Leur part de marché en Europe des 27 est de l’ordre de 20 % ; dans certaines régions, elle dépasse les 50 %. Pour servir ces clients, elles emploient 720 000 salariés directs ( source ; European association of Cooperative Banks, décembre 2005 ).

Dans la seule activité d’épargne et de crédit, 42 000 coopératives à travers le monde réuniraient 157 millions de sociétaires et totaliseraient 900 milliards de dollars d’actifs ( source ; enquête 2005 du WOCCU ). C’est moins sans doute que les hedge funds ( qui totalisaient à la fin 2006 1500 milliards d’actifs sous gestion), c’est plus que tout ce que gère la finance islamique (estimée gérer 500 Milliards de dollars fin 2007 ). Quels que soient les critères de comparaison, c’est beaucoup. Et c’est la marque d’un succès qui dépasse les frontières et qui n’a rien à voir avec le hasard. Dans la banque de proximité, également nommée banque de détail, l’association des clients sociétaires à leur banque a un sens. Ce sens peut être dévié, il peut être instrumentalisé, il peut être vidé de son contenu, il demeure. Ce n’est pas la moindre question pour l’avenir de savoir quel sera sens dans les sociétés urbanisées, diverses, transactionnelles, qui sont annoncées.

Les mutuelles d’assurance

Aux activités d’épargne et de crédit, il faudrait ajouter les activités d’assurance. Un vaste mouvement se fait jour, qui voit les anciennes mutuelles, sociétés de personnes, sans capitaux, fondées sur l’apport par les sociétaires des fonds couvrant le risque de leur communauté fermée, la mutualité des assurés, devenir de fait des coopératives, sociétés de capitaux, dont les sociétaires détiennent des parts dans le capital, qui s’ouvrent à la concurrence et se développent loin de leurs marchés d’origine. En France, en 2006 également, deux véhicules automobiles sur trois et près de trois clients particuliers sur cinq étaient assurés auprès d’une société mutuelle contre l’accident, l’incendie, le vol, le risque juridique.

Et les deux tiers des capitaux investis en contrats d’assurance sur la vie étaient collectés par les banques coopératives, par les mutuelles ou les associations d’assurés ( AFER, AGIPI).

Le système coopératif peut à juste titre s’enorgueillir d’avoir permis la naissance et assuré la croissance d’Axa, un temps premier assureur mondial, né des Mutuelles d’Elboeuf, en Normandie, mais surtout longtemps protégé de toute tentative d’OPA par la détention minoritaire du groupe par des mutuelles et leurs sociétaires…

Les coopératives agricoles

Dans le secteur de l’agriculture, comme dans celui de la pêche, la domination des coopératives est généralement sans égale, appuyée qu’elle est par les banques coopératives surreprésentées dans le secteur ( par exemple, la holding des banques Raiffeisen d’Autriche contrôle à la fois les plus gros producteurs de lait, de fruits et de sucre d’Europe centrale ). Elle l’est sous les formes traditionnelles des coopératives d’approvisionnement ( engrais, aliments du bétail, nutrition animale, énergie, etc.), des semenciers, des prestations de moyens ( abattoirs ), des coopératives de commercialisation ; elle l’est aussi sous des formes nouvelles, celles des AMAP, celles de « La coopérative parisienne », qui permet à des centaines de parisiens de bénéficier d’un approvisionnement garanti en fruits et légumes d’un agriculteur d’Eure-et-Loir.

Dans l’histoire, la coalition des petits producteurs indépendants que sont farouchement la plupart des pêcheurs et des agriculteurs dispose dans la coopérative d’un moyen de défendre des intérêts communs sans s’unir, sans se fondre dans un ensemble contraignant. Le monde rural, plus encore que les exploitants agricoles au sens strict, trouve dans les coopératives d’approvisionnement le moyen de peser à la baisse sur les prix de tout ce qui sert à produire ( des équipements de pêche aux engrais ), leur union coopérative effectuant des achats groupés pour leur compte collectif, il trouve dans les coopératives de vente le moyen de peser à la hausse sur les prix, notamment en s’assurant de la transparence sur les conditions de fixation des prix grâce à la mise aux enchères publiques des lots à vendre (marché au cadran, développé par la SICA Saint-Pol pour les fruits et légumes selon un système d’enchères inversées ), le cas échéant en se dotant de capacité d’intervention spécifiques ( capacités de stockage pour lisser les pics de production, capacités d’intervention financière sous forme d’options sur les prix des récoltes futures, d’options sur les variations climatiques, assurance sur les évènements climatiques extrêmes, etc. ) Et c’est Intermarché qui contrôle l’une des plus grandes flottilles de pêche industrielle européenne.

Des raisons techniques et financières expliquent en partie cette situation. La conduite d’un changement aussi considérable que la mécanisation, le remembrement des terres, la professionnalisation des filières, la gestion des intrants et des stocks, la promotion des labels, des appellations d’origine et des marques, demandait à l’évidence des structures locales fortes, reconnues, engageantes, et de puissants intermédiaires collectifs ; la situation économique de la distribution, vivant à partir de 1960 une restructuration complète du fait de la grande distribution et de ses centrales d’achat destinées à faire pression sur les fournisseurs, appelait en retour de nouvelles formes d’organisation collective des agriculteurs. Mais c’est sans doute la persistance d’un sentiment collectif fort, celui du lien territorial, joint à l’attachement quasi-universel à la petite propriété familiale, qui explique la faveur dont bénéficie la coopération. Sur la base, décisive, d’une conscience collective forgée par les solidarités rurales altérées, mais toujours vivaces, les coopératives ont été le ferment de la modernisation d’un monde agricole qui a vécu la plus violente restructuration jamais connue par un secteur économique en période de paix ; de 1950 à 2000, dans l’Europe de l’Ouest, ce sont plus d’un million d’agriculteurs qui ont chaque année quitté l’agriculture et ont dû s’intégrer à l’emploi salarié. Et dans le même temps, une population d’actifs agricoles réduite à quelques % de la population a dû nourrir et satisfaire une population accrue d’un tiers et des besoins qui ont doublé. Des caves coopératives viticoles aux coopératives de fruits et légumes, des coopératives d’éleveurs à celle de producteurs de lait, des coopératives d’achat de matériel agricole aux coopératives fournissant les engrais, les semences ou les plants et achetant les récoltes, la vie rurale européenne est incompréhensible, surtout depuis cinquante ans, sans les coopératives ; certaines sont des géantes dans leur secteur ( Coop de France, qui fédère 2900 entreprises coopératives et 12 500 Cuma, représente un chiffre d’affaires de 82,4 milliards d’euro en 2010 – source ; Observatoire économique de Coop de France ), réalisent plus de 10 milliards d’euros de CA annuel, et sont présentes partout dans le monde, du Brésil à l’Ukraine et de la Chine à l’Inde, voire de Tanzanie au Mozambique ( Tereos ). Et elles ont beaucoup contribué à ce qu’un pays comme la France soit le second exportateur de biens agroalimentaires, tandis que les Pays-Bas sont l’un des pays au monde où la valeur créée par l’agriculture et par homme est la plus élevée.

Les coopératives de consommateurs, devenues coopératives de distribution

Si les coopératives ont échoué à transformer comme elles le voulaient la condition ouvrière, si les entreprises coopératives ou mutualistes occupent une place marginale dans l’industrie, l’initiative originelle des pionniers de Rochdale a été suivie d’insignes succès dans l’univers de la distribution ( si elles comptent par leur nombre, les SCOP, société coopérative de production, SA ou SARL dont les salariés sont associés en capital, ne représentaient en 2007 que 1827 SCOP et associaient en France 38156 salariés, avec une moyenne de 21 salariés par SCOP… et quelques géants de plus de 500 salariés !). Les enseignes coopératives représentent en France 4 des huit premières enseignes de la distribution, avec des succès historiques reconnus, et qui ont fait école dans le monde ; Leclerc, Intermarché, ont développé leur présence au-delà des frontières, et sont les expressions, parmi d’autres, d’une exception française dans l’innovation, dans la gestion de réseaux, dans l’élaboration de formules de propriété et de détention associant le capital et le travail de manière originale ; une part du capitalisme coopératif du XXIè siècle, s’il se développe, devra beaucoup aux coopératives de distribution.

La coopérative de consommateurs a traversé le siècle, elle était fondés sur une identité et une unité catégorielle ( les fonctionnaires, les enseignants, etc. ) qui ont largement disparu, ce qui a condamnée les coopératives d’utilisateurs qui y étaient restées attachés ( exemple de la CAMIF, parmi d’autres), elle a été renouvelée par la grande distribution et par les réseaux de distributeurs, en devenant une coopérative de commerçants et de négociants, et elle représente aujourd’hui quelques-uns des plus grands réseaux mondiaux de la grande distribution ( Leclerc, Intermarché, Système U, aussi bien qu’Intersport ou Sports 2000). Ce qui est vrai en France l’est aussi aux Etats-Unis, dans certains pays africains ; la distribution et la consommation sont un secteur d’élection de la coopération. Ici encore, les avantages en sont aussi évidents que les principes. Des acheteurs qui se groupent obtiennent de meilleures conditions qu’un acheteur isolé. La force de ce principe est dans son évidence, qui parle à tous, toujours et partout.

Les coopératives de service

Elles sont diverses par leurs activités, leur taille, leur visibilité. Beaucoup sont à la limite du secteur de l’économie sociale et solidaire, voire y adhèrent totalement ; beaucoup ont adopté le statut d’association, même si elles se réclament du mouvement coopératif. A l’autre extrémité, Chèque Déjeuner, troisième émetteur mondial de titres restaurant, présent dans treize pays avec 2300 collaborateurs environ, sert près de 30 millions d’utilisateurs de ses titres. L’entreprise est emblématique d’un secteur où les enseignes coopératives sont aussi diverses que le sont les services eux-mêmes. Il faut cependant noter une préférence pour les services à la personne ( avec une forte progression des services liés à la santé humaine ) et aux collectivités, les services aux entreprises étant sous-représentés dans l’archipel coopératif.

Dans l’avenir, la forme coopérative est susceptible de tenter nombre d’entrepreneurs du secteur des services, ceux du moins qui souhaitent associer et fédérer d’autres entrepreneurs, indépendants, porteurs d’une ambition particulière, mais aussi de valeurs et de projets communs. Dans tous les domaines liés aux services à la personne, dans les secteurs liés à la durée de la vie humaine, qui mettent en jeu des engagements à long et très long terme, donc la confiance et la maîtrise du temps, le capitalisme coopératif devrait pouvoir faire entendre sa différence, fondée à la fois sur la préférence pour la durée par rapport à la préférence pour le présent, sur l’impossibilité des OPA, qui garantit une indépendance par rapport au rendement immédiat du capital investi, et sur un mode de gouvernance qui associe les usagers-clients à la conduite de la coopérative, donc permet une confiance raisonnée dans la tenue des engagements dans le temps. En d’autres termes, quand il s’agit de retraite ou de dépendance, l’indépendance vis-à-vis des actionnaires, des fonds d’investissement ou des analystes, comme l’immunité à l’égard des OPA hostiles et de la constitution de rentes pour les dirigeants ou les actionnaires, ne sont pas de petits arguments en faveur d’une préférence pour les coopératives de soins, d’hébergement, de services à domicile, ou de prestations de fin de vie.

 

 

 

 

         La coopérative sera-t-elle l’entreprise du XXIè siècle ?

 

 

         Coopération 2012 ; sept saisons pour un printemps coopératif

 

 

         Perte des limites, du bon sens et de la raison ; la crise économique récente est la crise d’un modèle d’entreprise qui a dévoré la société, privatisé l’espace public et ignoré la gratuité, l’identité et la frontière. L’opinion ne s’y trompe pas, qui plébiscite les PME mais juge durement les sociétés du CAC 40, salue les entrepreneurs mais ne pardonne pas aux financiers de faire passer la rentabilité du capital avant leur territoire, leurs voisins et leur Nation. Les élus ne s’y trompent pas davantage, qui de G20 en fonds souverains, en appellent à autre chose que la dictature du ROE, des résultats trimestriels et des fonds d’investissement délocalisés. Même les représentants américains évitent désormais de se faire photographier en compagnie de dirigeants de banque ! Autre chose doit venir, autre chose va venir, mais quoi ? Des candidats à la candidature à l’élection présidentielle française, de jeunes et moins jeunes entrepreneurs, des communautés en quête d’autonomie, espèrent avoir trouvé la réponse avec la coopérative. Version 2012 de la nationalisation, version post-moderne de la propriété collective des moyens de production, ou bien version correcte du corporatisme et du régionalisme, la coopérative serait la réponse qu’on n’attendait pas à des questions qui taraudent les élus et, de plus en plus, les Français, et dont la moindre n’est pas la reprise de contrôle par la société d’une système économique et financier qui échappe à tout contrôle.

 

Vieille rengaine, ou idée neuve ? L’entreprise coopérative serait la forme du capitalisme du XXIè siècle, réconciliant la société et la performance économique, le marché et le lien, la production et la répartition. Il vaut la peine d’y aller voir de plus près, tant la coopérative est comme l’iceberg ; connue pour sa surface parfois agitée, lors d’accidents ou de dérives, elle est inconnue pour l’essentiel, son fonctionnement, son activité, les services qu’elle rend, son idéologie. Que ceux qui choisissent la coopération sachent ce qu’ils choisissent, pour l’utiliser, pour l’inventer, ou pour la refonder !

 

 

                                                Hervé Juvin, le 25 février 2012

                              

 

 

 

 

Les sept textes qui sont proposés au débat à la contribution de tous sont issus d’un texte, « La coopérative, un projet d’entreprise pour le XXIè siècle ? » écrit par Hervé Juvin de 2006 à 2010, avec les contributions de Catherine Gauthier, Edwige Kacenelenbogen, Jocelyne Ozdoba, Isabelle Vivarès, Hubert Bouchet, Olivier Haertig, Daniel Dreumont et Thierry Groussin.

 

Toutes les réactions, corrections, contributions, sont les bienvenues sur le blog «  Coopérative, projet 2012 ». L’auteur remercie leurs auteurs. Ceux qui auront contribué au débat et enrichi le projet seront cités dans le livre qui sera publié à l’issue de la mise en ligne des sept saisons de la coopération.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         Saison 1

 

La coopérative, ou l’entreprise, autrement.

                Elle est partout. Partout dans le monde, dans tous les secteurs d’activité, à tous les niveaux (explorer « L’archipel coopératif » fera l’objet de la saison 2 ). Elle est aussi mal connue, incomprise, ce qui prête à toutes les récupérations, à toutes les interprétations, comme à toutes les suspicions.

La différence coopérative n’est pas dans les statuts des sociétés coopératives. L’entreprise coopérative ne se définit pas par un statut, mais par la nature d’un projet et d’une mission ; l’archipel coopératif inclut des entreprises ou des groupements qui n’en ont pas nominalement le statut, d’autant que dans certains pays européens, une coopérative ne se distingue pas d’une association. Il en est ainsi aux Pays-Bas, où, pour cette raison, la banque Rabobank n’a pas à proprement parler de sociétaires. Une coopérative ne se définit pas davantage par des modalités d’organisation et de fonctionnement qui d’ailleurs diffèrent considérablement d’une coopérative à une autre, d’un pays ou d’un continent à un autre. Le caractère commun le plus général aux coopératives est leur projet ; contribuer au progrès de la communauté de leurs membres en exerçant une ou des activités économiques, dans une logique entrepreneuriale.

La diversité des cadres juridiques applicables aux coopératives est notable ; ainsi, une SCA ( société coopérative agricole) française relève de la loi du 10 septembre 1947 et du code rural, spécificité française qui en fait une société ni commerciale ni civile, alors que d’autres pays font de la coopération une simple modalité de la gouvernance d’un société commerciale ordinaire. Une SCIC ( société coopérative d’intérêt collectif) est une forme récente de coopérative, qui permet à des acteurs divers ( personnes physiques, institutions, collectivités, etc. ) d’être sociétaires au service d’un intérêt local ; parmi les 184 SCIC enregistrées en France en 2010, beaucoup servaient à des opérations de spectacles ou d’animation locale. Les SCOP ( société coopérative ouvrière de production) prévoient, à l’inverse, que seules les personnes physiques, salariées de l’entreprise, peuvent être sociétaires ; la SCOP Chèque Déjeuner, qui regroupe 2200 collaborateurs environ, est entièrement propriété de ses salariés-sociétaires, qui élisent tous les quatre ans les administrateurs chargés de les représenter et, notamment, de choisir le Président du groupe. La structure de tête qui préside aux destinées du groupe Intermarché a la forme juridique d’une Société civile, qui réunit les quelques 1400 associés personnes physiques, propriétaires des enseignes du groupe ( Intermarché, Bricomarché, etc. ) et suit globalement des principes coopératifs dans sa gouvernance et dans la prise de décision. Intersports, seconde enseigne d’articles de sport française, est entièrement propriété des entrepreneurs managers des commerces regroupés sous son nom. De la même manière, toutes les banques dites « mutualistes » relèvent en France de la loi de 1984, qui rend équivalents les mots « mutualiste » et « coopératif » ; les banques mutualistes sont des coopératives, car la loi les oblige à avoir un capital social. Ce n’était pas le cas à l’origine ; à l’instar des associations relevant du droit alsacien-mosellan qui régit les associations comme l’AGIPI, les banques Raiffeisen étaient des mutuelles sans capital social, les associés sociétaires étant indéfiniment responsables de pertes éventuelles. Plus qu’un statut, une posture historico-sociale ; plus qu’un modèle, un état d’esprit et une ambition ; plus qu’un rôle économique, une posture politique, et un engagement au service d’un bien commun.

 

La diversité des contextes culturels, économiques, politiques, dans lesquelles s’inscrivent les coopératives, explique l’immense diversité de leurs organisations et de leurs structures. L’extension quasi-universelle de la coopération est le résultat de cet enracinement dans les singularités d’un territoire, d’une communauté, d’une origine, une spécificité qui sépare la société coopérative de la société par actions, à vocation, universelle. Enracinement, communauté, territorialité, revendication des origines et d’une histoire, culte de l’identité et des singularités ; entre la coopérative qui s’en prévaut et la société par action qui veut les ignorer, ou les inventer pour son marketing, il s’agit d’une différence de nature, pas de modalités, une différence présente, à des degrés et sous des formes diverses, dans chaque secteur, une différence que les subtilités de la loi de 1947, modifiée en 1994,  ne suffisent pas à épuiser ; il s’agit d’une différence essentielle, pas accidentelle, et qui ne peut être passée sous silence ou tenue pour quantité négligeable, sans graves conséquences. La différence entre l’entreprise coopérative et l’entreprise commerciale société par actions s’exprime dans le mode de gouvernance et dans la logique de l’action, elle réside dans l’objet même de la coopérative. L’enrichissement financier des sociétaires n’est pas l’objet premier de la coopérative. Qu’elle accepte ou non d’être rangée dans l’économie sociale ou solidaire, qu’elle ait adopté l’une quelconque des formes juridiques classiques, SA ou SARL, l’entreprise coopérative n’est pas construite sur le même modèle que l’entreprise capitaliste par actions, et vouloir appliquer à la première des recettes qui se sont révélées favorables à la seconde a toutes les chances d’aboutir à des absurdités, ou, plus sûrement, à tuer l’entreprise coopérative en tuant non pas telle ou telle modalité de son exploitation, mais sa spécificité. La société coopérative et la société par actions sont toutes deux des entreprises capitalistes ( des sociétés de capitaux ), des entreprises privées, des entreprises en concurrence. Mais leurs objectifs ne sont pas les mêmes, et leur vocation n’est pas la même. A l’intérieur des mêmes sociétés, sur les mêmes territoires, les deux systèmes travaillent différemment, mobilisent différemment leurs ressources, et dégagent des effets différents.

Les éléments précis de cette différence, dont les écrits des pères fondateurs, puis les interprétations diverses qui en ont été données au cours du siècle dernier, ont déterminé les applications contemporaines, peuvent se résumer en plusieurs fondamentaux.

 

1 – Une entreprise coopérative  est une entreprise privée…

 

                L’entreprise coopérative est une entreprise privée. Juridiquement, elle fait partie des sociétés par actions, sociétés dont le capital est détenu par ses apporteurs. Son statut est défini par la loi, qui fixe les règles spécifiques de son fonctionnement. Elle est constituée par l’apport de capitaux provenant de ses associés, les sociétaires, son capital étant divisé en parts dites « parts sociales », non en actions. Dans beaucoup de coopératives, les personnes physiques peuvent seules avoir la qualité de sociétaires, tandis qu’un petit nombre de sociétés coopératives accepte les personnes morales, les institutions et les collectivités publiques comme sociétaires, en limitant cependant leur droit de vote ( c’était le cas des Caisses d’épargne, l’un des réseaux constituant dorénavant la BPCE à la suite de sa fusion avec les Banques populaires, des institutions siègeant aux Conseils d’Orientation et de Surveillance, instance représentant les sociétaires dans la gouvernance des Caisses d’Epargne ).

                Parce que la confusion est fréquente avec les mutuelles comme avec les associations, il convient d’y insister. La mutuelle est une société sans capital. Elle organise la solidarité fermée entre ses membres ; elle fait fonctionner un marché entre eux, sans relation ou avec des relations limitées avec le marché ouvert. Elle est née des Caisses de secours mutuel, au milieu du XIXè siècle, auxquelles les premiers ouvriers versaient une cotisation à une caisse commune pour qu’elle rembourse tout ou partie de leurs frais de consultation médicale, de médicaments et d’intervention chirurgicale. Toute mutuelle est de nature corporatiste ; son origine réside dans la volonté d’un groupe social, professionnel, confessionnel, territorial donné, soit de se retirer de la mutualité la plus large ( le plus souvent nationale ) en escomptant présenter, du fait des particularités du groupe, un risque global inférieur, donc un rapport sinistres à prime meilleur ( ce fut le cas des mutuelles professionnelles des médecins, des avocats, des commerçants et des artisans, parmi d’autres, qui refusèrent d’adhérer au régime général de la Sécurité sociale, dans l’après-guerre, en escomptant bénéficier de la situation particulière de la communauté professionnelle qu’elles représentaient, choix généralement désastreux), soit d’ajouter une protection mutuelle supplémentaire à celle de la mutualité nationale ( c’est le cas de régimes complémentaires, comme la Préfon, l’association qui permet aux fonctionnaires de bénéficier d’un régime de retraite par répartition en supplément du régime de retraite général, dans des conditions de gestion et de gouvernance  d’ailleurs exorbitantes du droit commun ). Il est à certains égards paradoxal que les mutuelles aient endossé un discours de générosité et de solidarité inconditionnelles ; elles sont issues de l’attitude rigoureusement inverse, qui consiste, pour un groupe donné, par exemple les fonctionnaires, à ne pas partager les risques du reste de la population, jugés supérieurs aux leurs ( d’où le succès passé des mutuelles de fonctionnaires, de l’éducation nationale, etc., mutuelles correspondant en fait à une sortie de la mutualité nationale par aversion au risque présenté par des catégories professionnelles différentes). L’expérience historique des mutuelles rappelle une évidence mise à mal par l’idéologie de l’ouverture ; la mutualité n’est possible qu’au sein d’une communauté fermée par une clôture, les mutualistes étant libres de déterminer eux-mêmes les critères qui permettent à de nouveaux membres de partager leurs risques avec eux. Constituée par l’apport de primes par les assurés, et non par l’apport de capital par des associés, une mutuelle est une société de personnes, pas une société de capitaux, elle n’est pas ou n’est que partiellement en concurrence avec les autres mutuelles ( du moins, avant que la déspécialisation et le décloisonnement ne banalisent, au moins en partie, les mutuelles )..

L’entreprise coopérative est une entreprise privée, elle dispose d’un capital social augmenté de réserves, elle peut procéder à des augmentations de capital par émissions de parts sociales ( et aussi de titres subordonnés, intermédiaires entre la part sociale et l’action ), elle est pleinement dans le marché et dans la concurrence. Même si ses associés sont des sociétaires et non des actionnaires, c’est une société qui réalise des bénéfices, distribue des intérêts aux parts sociales, et accumule des réserves. Plus aucun privilège particulier ne lui est accordé, en France du moins, depuis les années 1980 qui ont mis fin à la plupart des avantages dont les sociétés coopératives pouvaient bénéficier ( en particulier les sociétés d’assurance mutuelles et les banques coopératives, qui bénéficiaient du monopole de la distribution de certains crédits, de certains produits, et de la bonification de certaines de leurs opérations ). Désormais, les seuls avantages qui distinguent les entreprises coopératives sont ceux qui résultent de la libre décision et du libre choix des sociétaires ; il est vrai qu’ils sont considérables, le premier étant sans doute l’interdiction de fait de toute offre d’acquisition extérieure ; une coopérative n’est opéable, ce n’est pas le moindre de ses atouts stratégiques…

                Parce que le débat demeure sous-jacent aux relations complexes entre coopératives et sociétés cotées, d’une part, entreprises de l’économie sociale de l’autre, il faut aussi clarifier ce point ; l’appartenance de l’entreprise coopérative au tiers secteur procède en partie d’une illusion idéologique, qui veut que tout ce qui n’est pas société cotée soit du côté du social. L’entreprise coopérative est l’entreprise d’une collectivité, ou d’une communauté ; elle a une identité, elle a des limites, ce qui fait d’elle une entité politique. Pour la coopérative, la société compte ; elle est idéologiquement à l’opposé de l’individualisme souverain qui résulte de l’extension illimitée du marché et du droit, mais aussi du collectivisme d’Etat ; née de l’initiative entrepreneuriale, elle sert l’émancipation des sociétaires dans leur communauté, sur leur territoire. Toute l’ambigüité idéologique de la coopération vient de cette réalité, clé de son succès, mais aussi de l’incompréhension qui l’entoure si souvent.  L’entreprise coopérative ne gagne rien à une confusion avec l’économie sociale et solidaire qui affadit sa logique entrepreneuriale, quand elle oublie qu’il faut produire avant de répartir, et que la question de la répartition commence au premier euro de bénéfice, pas avant ; mais elle ne gagne rien non plus à vouloir se faire prendre pour une société par actions, à rêver de reconnaissance en Bourse et d’une dimension mondiale. A maints égards, la crise de 2007-2009 a durement sanctionné les dérives de coopératives qui se prenaient pour des sociétés par actions, sans l’être… C’est à l’approfondissement de sa différence qu’est dorénavant requise l’entreprise coopérative, faute de se trahir elle-même, sous peine d’être récupérée, détournée ou dévoyée, faute d’affirmer sa singularité.

                2 … née d’une communauté…

                La Caisse Desjardins ne serait rien sans le Québec, c’est-à-dire la conscience minoritaire, voire assiégée, de la minorité française de la Belle province ; ou bien faut-il dire que le Québec ne serait pas ce qu’il est sans la Caisse Desjardins ? Que serait l’Autriche sans le mouvement Raiffeisen ? Et Mondragon est-il le produit de l’identité basque, ou bien l’identité basque reconstruite longtemps après la guerre civile et la Seconde guerre mondiale, jusqu’à bénéficier d’une quasi-autonomie au sein de l’Espagne, l’un des produits de Mondragon ? Quand, après les ravages de la Guerre civile, il s’est agi de reconstruire une vie sociale dévastée, l’identité basque a trouvé dans la firme coopérative un levier extraordinaire pour organiser écoles, ateliers, usines, magasins, banques, en fonction d’un double impératif d’autonomie et de participation de tous.

                La coopération est née des semblables, du moins de ceux que la volonté partagée de s’en sortir et la nécessité de s’en sortir ensemble a rendu semblables, au-delà de leurs différences d’opinions, de croyances ou d’origines. Elle sert une identité de projet ; tous ceux qui veulent faire activité commune y ont leur place, les alliances apparemment contre-nature qui ont caractérisé la naissance de certaines coopératives en donnent la preuve ( voir Saison 2 ). Elle répond au besoin d’identification, dans et par l’activité économique ; entre des sociétaires différents par leurs convictions, leurs appartenances, leurs engagements, elle crée l’identité du projet collectif. Elle vise le progrès et l’autonomie de l’individu, à travers le progrès et l’autonomie du collectif auquel elle participe ; et elle ne dissocie pas l’un de l’autre, conservant la notion de progrès telle que Tocqueville l’a pensée synonyme de démocratie, telle que François Guizot l’a mise en évidence dans ses « Leçons sur l’Histoire de la civilisation en Europe » ( publiées en 1855 ), et qui signifiait progrès vers l’égalité ( «  l’idée du progrès… contenue sous le mot civilisation…signifie une distribution plus équitable, entre les individus, de la force et du bien-être produits »). Les mêmes avec les mêmes ; au moment où les relations entre citoyenneté et identité se brouillent, au moment où la valse des identités provoque un vertige commun à l’ensemble des sociétés qui se sont voulues ouvertes, éprouvent la confusion des mœurs et des règles, et se sentent en danger, le modèle coopératif a choisi. Les entreprises coopératives partagent ce trait avec les mutuelles ; elles sont nées au sein de communautés, de minorités, de professions, dont les membres partageaient peu ou prou un sentiment d’injustice à l’égard du système dominant, et qui étaient confrontées massivement à la pauvreté ou à la rareté ; ce qui est vrai des commerçants indépendants face aux grossistes est vrai des artisans pêcheurs face aux grands armements, et des communautés d’artisans face à la grande entreprise délocalisée. Elles ont été militantes, elles ont lutté contre l’ordre des puissants et des riches, elles ont bousculé les sachants et les bien-pensants qui refusaient de leur faire une place sur le marché ; il faut lire à ce sujet les courriers adressés par Jean-Yves Haberer, à partir de 1982, inspecteur des Finances et Président du Crédit lyonnais, pour interdire aux coopératives d’usurper le nom de « banque », manifestement trop noble pour elles ! Contre la conformité, les conventions, la pensée unique, les institutions et les corps constitués, du côté des entrepreneurs, des découvreurs, des marginaux, ce sont les origines du mouvement coopératif. Et les meilleures des entreprises coopératives, celles qui méritent leur nom, ne les ont pas abandonnées. Elles continuent à placer l’intérêt final de leurs sociétaires en, premier. Des communautés conscientes d’elles-mêmes, partageant à la fois le sentiment d’une identité et d’intérêts partagés, et animées de la volonté de se défendre ou de se promouvoir, ont accueilli le projet coopératif, souvent initié ailleurs, elles y ont adhéré, et elles en ont fait l’outil de leur progrès. Plus, ou autant, qu’un outil économique, des coopératives comme Mondragon, au pays basque, comme Maïsadour dans la région de Mont-de-Marsan, comme la Caisse Desjardins au Québec, comme les Cajas en Argentine, comme les coopératives agricoles et de pêche en Turquie, en Asie et en Afrique aujourd’hui, ont été le moyen d’une reconnaissance, d’une affirmation identitaire, et de la capacité à agir en autonomie de ceux qui se sentaient incapables, rejetés ou exclus. D’où la dimension différemment vécue et perçue, mais toujours présente, de revendication collective de l’entreprise coopérative. D’où la dimension potentiellement militante du sociétariat, prompt à se mobiliser, à manifester, prompt aussi à effrayer les dirigeants, d’où encore la dimension politique de maintes sociétés coopératives qui se sont construites contre l’ordre établi, les hiérarchies et les convenances. Si le mouvement de colonisation par les fonds internationaux de la terre, de la mer et du sous-sol, qui cache l’appropriation de toutes les ressources vitales par les intermédiaires financiers, devait se poursuivre, sans aucun doute le mouvement coopératif serait l’une des formes actuelles du combat contre la colonisation financière et marchande, pour l’autonomie des indigènes et leur droit à disposer de leur terre, à vivre selon leurs choix, leurs mœurs et leurs lois.

                La dimension communautaire et locale des entreprises coopératives est constitutive de modalités de fonctionnement et de relations avec leur environnement, profondément différentes de celles des sociétés par actions. L’entreprise coopérative est territoriale, elle est identitaire, elle est à l’opposé de l’idéologie sans-frontiériste et universaliste qui place les sociétés occidentales en apesanteur depuis un demi-siècle. Cette position est aussi l’origine de bien des malentendus, par exemple sur les questions de gouvernance ou de conflits d’intérêt, par exemple aussi sur une part des questions de tarification et de comportement vis-à-vis de clients qui ne remplissent pas leurs engagements. La dimension communautaire explique la part de l‘implicite, de la confiance et de la cooptation dans un système qui, à cet égard du moins, ne peut être sans abus ramené à celui de la société par actions parce que le domaine et de la règle et celui de la conformité lui sont à maints égards étrangers.

                3 – … constituée par l’association volontaire des sociétaires…

                La qualité de sociétaire s’acquiert soit à l’origine, par la souscription de parts sociales nouvelle émises au capital de la société coopérative en constitution ( ce fut le cas des sociétaires des Caisses d’épargne, lors de l’entrée des Caisses dans le statut coopératif, au titre de la loi du 15 juin 1999 ), soit par l’achat de parts sociales sur le marché secondaire ( un marché secondaire qu’organise et que contrôle la coopérative, les part sociales étant nominatives, et tout nouveau sociétaire devant être agréé par la coopérative avant de pouvoir disposer de ses parts sociales ; ce, afin d’éviter les prises de contrôle rampante, de limiter la concentration du capital, de contrôler son évolution ).

Les entreprises coopératives réunissent aujourd’hui ensemble environ 50 millions de sociétaires en Europe, et plus de 150 millions de clients. Parmi ceux-ci, une minorité seulement peut être considérée comme engagée réellement dans le mouvement coopératif ; associée, engagée, sinon militante. A titre d’exemple, dans les banques coopératives, entre cinq et dix pour cent des sociétaires assistent aux assemblées générales. En revanche, dans les coopératives de producteurs ( Cuma, coopératives d’utilisation de matériel agricole, pour la mise en commun de moyens coûteux ) ou de distributeurs ( Intermarché, Système U, Intersports ), il est fréquent que 100 % des sociétaires se retrouvent pour les grands moments de la vie sociale ou les décisions majeures de leur coopératives, qui est réellement vécu comme l’outil commun.

L’acquisition de parts sociales, donc de la qualité de sociétaire, est généralement volontaire ; elle demeure souvent la condition pour bénéficier des prestations de la coopérative. Le domaine bancaire fait largement exception. Dans le passé, l’achat de parts sociales s’est quelquefois déroulé de manière automatique, invisible, par exemple dans le cas de la souscription d’un crédit ( l’obtention du crédit étant subordonnée, par exemple au Crédit agricole, à la souscription de deux parts sociales au moins ). Cette situation est en traine de disparaître ; il n’est nul besoin d’en être sociétaire pour avoir accès à l’ouverture d’un compte dans une banque coopérative !. En revanche, être sociétaire d’une coopérative agricole, qu’elle soit d’approvisionnement ou de mise en marché, est la condition pour bénéficier de ses prestations ; tous les clients sont sociétaires. De la même manière, il faut être sociétaire pour avoir accès aux conditions d’achat des centrales d’achat coopératives.

Les droits de tous les sociétaires sont identiques ; ces droits généralement ne sont pas proportionnels ou liés au nombre de parts sociales détenues. Ces mécanismes justifient le lien généralement établi entre coopération et démocratie. Un homme une voix, ou des droits de vote limités, fondent le pouvoir sur la démocratie. L’entreprise coopérative à cet égard est porteuse d’une vision politique de l’économie. Si elle appartient à la catégorie juridique des sociétés de capitaux, elle est plus fondamentalement une société de personnes, ce qui lui donne une flexibilité et une capacité d’adaptation tout à fait particulières.

                4 – … dans le but précis et particulier…

                La spécificité de sa mission entrepreneuriale explique la diversité interne des coopératives. Si la société par actions est en voie de conformité accélérée, l’extraordinaire hétérogénéité des coopératives étonne – pour combien de temps encore ? L’archipel coopératif est grand comme le monde, et aussi divers que lui. La diversité est la règle dans le monde de la coopération. Diversité de la taille ; quoi de commun entre ces coopératives qui revendiquent des millions, voire des dizaines de millions de sociétaires, et celles qui réunissent quelques dizaines de professionnels ? Diversité des périmètres ; certains groupes coopératifs, qui détiennent le contrôle de sociétés cotées quelquefois considérables, sont sortis de leur métier et de leur territoire d’origine au-delà de ce qui semblait possible, au fil des opportunités ou des opérations financières, tandis que d’autres demeurent fidèles au métier et au lieu qui les ont fait naître et refusent de s’éloigner de leurs bases. Diversité des activités ; certaines remplissent une fonction et assurent des métiers qui ont à peine changé depuis cinquante ou cent ans, tandis que d’autres ont inventé de nouveaux métiers, ou représentent la pointe de l’innovation. Diversité des organisations et des rémunérations ; certaines coopératives agricoles, comme Tereos, rémunèrent leurs sociétaires à partir des dividendes payés par les sociétés par actions qu’elles contrôlent, et ces sociétaires s’en trouvent bien…

C’est que l’entreprise coopérative n’est pas le fait d’un modèle, d’un projet industriel ou financier, elle est le moyen de résoudre le problème d’une collectivité. Autant de problèmes, autant de collectivités, autant de modèles coopératifs. Chacune est un cas particulier, complexe, irréductible à un modèle ou un système, qui participe d’un mouvement identifiable et structurant, sans s’y réduire. La conformité n’est pas une vertu coopérative, puisque le mouvement coopératif revendique se construire d’en bas, des préoccupations de producteurs, de distributeurs, de consommateurs, d’emprunteurs, et qu’il laisse aux initiateurs de l’entreprise coopérative la plus grande latitude pour trouver en tâtonnant les formes juridiques, économiques et sociales adaptées à leur projet. L’entreprise coopérative est située, elle est datée, elle est contingente. Elle procède d’une logique démocratique, « bottom up », qui ne doit rien aux modèles universels et aux décisions imposées d’en haut, « top down », et que les cabinets conseils en stratégie prodigues en comparaisons mondiales et en préconisations à valeur universelle n’influencent pas, tant qu’ils ne connaissent pas le terrain. Elle est en même temps exposée à la critique de tous ceux qui voient dans la baisse du prix résultant des économies d’échelle et dans le produit mondial pour une clientèle mondiale la loi de la croissance sans limites et de bénéfices également sans limites. La singularité a un coût, le lien au territoire impose des limites. C’est l’un des points qui rebutent l’analyste, découragent la thèse et l’étude économique, l’un des points qui a fait la force et qui peut faire la faiblesse des entreprises coopératives ; l’extrême difficulté qu’il y a à généraliser, à définir un modèle ou un système, à préciser une logique et des modalités de portée générale. Chaque notion de ce type se voit rapidement opposer une ou des exceptions majeures. Cette situation, si elle ne suffit pas à expliquer un défaut général de communication, n’est pas indifférente à la méconnaissance générale qui entoure la coopération, ses mécanismes et ses réalités.

                5 – … de contribuer au progrès de la communauté de ses membres…

                La coopération propose une vision collective du progrès économique et social, elle revendique une posture historique ; l’entreprise coopérative est celle par laquelle passe le progrès collectif, bien avant l’enrichissement de ses membres ou l’acquisition de la puissance. En ce sens, la coopération s’assume et se revendique politique (sur la fonction de structuration des entreprises coopératives sur leur territoire, lire les documents de la conférence de l’OCDE, dans le cadre du LEED, le 23 novembre 2007, par exemple N.  Richez-Battisti, ou encore H. Juvin- E. Kacenelenbogen ). La redistribution effectuée par une entreprise coopérative à partir de l’utilité qu’elle dégage se réalise avant la formation du résultat, comme après lui. Si la société par actions ne perd jamais de vue l’intérêt de ses actionnaires, la société coopérative doit ne jamais perdre de vue l’intérêt collectif de ses membres, que n’épuise pas la rémunération de la part sociale, mais auquel la pratique de la ristourne, inconnue en France désormais, développée ailleurs, notamment par la Caisse Desjardins au Québec, paraît apporter une réponse consistante et actuelle ( par le système de la ristourne, une partie du résultat d’exploitation, appelé non bénéfice, mais trop-perçu, après dotation aux provisions, aux réserves, impôts et taxes, est rendu aux coopérateurs selon différents critères, notamment l’importance de leur activité avec la coopérative. Non plafonnée, la ristourne peut représenter un montrant substantiel pour les coopérateurs actifs ).. 

                «  Nous connaissons nos régions, nous connaissons nos sociétaires et nous connaissons nos clients », déclarait Stephan Götzl, Président de la Fédération des coopératives de Bavière lors de la conférence de l’Institut International pour la Recherche Coopérative de la Région Alpine le 17 novembre 2006.

                C’est en ce sens que l’entreprise coopérative est dérangeante. Elle s’inscrit en faux avec le processus généralisé de désengagement, de sortie des liens, de mobilité illimitée, d’indétermination des hommes. Elle tient pour acquis qu’une partie de l’existence individuelle est déterminée par la communauté, comme d’ailleurs par l’origine et par les valeurs – d’autres diraient ; la croyance. Et elle tient également pour acquis que les mêmes progressent ensemble, qu’ils ont pour cela plus de raisons et plus de capacités que la réunion hasardeuse de ceux qui ne partagent rien entre eux, et qui n’ont en commun que la volonté de survivre, ou de s’enrichir.

                Sans doute est-elle surtout dérangeante parce qu’elle continue d’affirmer que l’histoire se fait, que l’histoire est possible, et qu’il appartient à chacune, à chacun, dans sa communauté, à travers les intermédiaires qu’elle et qu’il s’est choisi, de faire histoire. Dérangeante, parce qu’elle considère que le savoir être compte, et compte plus parfois que le savoir-faire ( ce que traduit la permanence du débat entre l’appartenance et la compétence qui traverse toute l’histoire des structures salariées des coopératives, ce que traduit aussi un mode particulier de management, de gestion des carrières et de promotion individuelle ). L’entreprise coopérative fonctionne sur la base de l’appartenance, sur le mode de l’implicite, voire de la connivence, et sur le critère de la confiance réciproque. Dérangeante, cette proclamation de la volonté collective comme moteur de l’histoire ; dérangeante aussi, cette notion qu’autre chose que le contrat, la concurrence, le prix de marché, peuvent  modifier les modes de vie et l’état collectif et individuel. Plus dérangeante surtout, l’affirmation tranquille que la réunion des semblables unis par leur appartenance commune donne plus de force pour agir, par laquelle il faut entendre que le choix est toujours possible dès que la distinction et la séparation interviennent ; ce en quoi, en des pays que l’une et l’autre ont désertés, la politique demeure, à travers la coopération qui fait vivre la conscience du commun.

                6 -… en remédiant à certaines imperfections du marché.

La société coopérative assure le progrès en remédiant  ou en tentant de remédier aux imperfections du marché, quelles qu’elles soient, qui nuisent à ses membres ; difficultés d’accès, rapports écrasants du fort au faible, pression excessive du court terme, domination de la technique sur le sens, etc. Ce qui contribue à expliquer la diversité des sociétés coopératives, leurs logiques propres et leurs spécificités, contribue aussi à expliquer leur résilience. En effet, plus qu’une raison de portée générale et abstraite, c’est la  recherche de solutions concrètes qui a déterminé la naissance des sociétés coopératives, et c’est la pertinence de leur réponse dans le temps qui explique leur succès ou leur stagnation.

                De la préférence pour le court terme à l’obligation d’imitation des stratégies d’investissement, de la fonction d’exclusion du régime de compétition à la destruction des particularités dans le modèle de concurrence par les prix, les imperfections du marché sont multiples. La plupart sont parfaitement connues et analysées, même si les crises économiques récentes, notamment celle née des « subprimes » américains de 2007 en a révélé certains aspects méconnus ( notamment l’intérêt des acteurs à la désinformation du marché et à la dissimulation du risque… qui n’a pas épargné certaines banques coopératives ! ) . Dans l’histoire, beaucoup ont procédé de la difficulté d’accès au marché des acteurs isolés, éloignés ou faibles ; les malheurs des paysans français confrontés aux usuriers faute d’accès au crédit bancaire ont aujourd’hui un équivalent dans le vol dont sont victimes les paysans éthiopiens en voie d’être dépossédés de leurs meilleures terres par les fonds d’investissement ou les fonds souverains, ou les paysans malgaches isolés quand les collecteurs leur imposent le prix qu’ils choisissent et les trompent sur la qualité et la quantité, dans les pressions que les distributeurs et les acheteurs en gros des grandes surfaces font supporter aux producteurs inorganisés, ou bien sur le diktat que les transporteurs imposent aux communautés montagnardes ou aux régions enclavées d’Asie ou d’Afrique.

                La difficulté d’accès au marché est le premier et le plus constant des problèmes historiquement traités par la coopération, elle n’est pas le seul. La prise en compte du long terme et de la continuité des activités ; l’intégration des préférences collectives dans les prix ou les arbitrages ; la personnalisation des relations avec et au sein de l’entreprise, aboutissant à des engagements réciproques et combattant l’anonymat du client comme celui du collaborateur ; les problèmes de transmission des outils économiques et des actifs constitués par une génération, les asymétries d’information entre initiés de l’intérieur du système et acteurs extérieurs ; les questions de représentation, de propriété, de pouvoir et de contrôle du pouvoir, tout cela  constitue un ensemble bien connu des économistes, auquel la coopération offre des réponses variées, toutes marquées par le refus du quantitativisme ( « tout ce qui compte est dans les comptes »), et par la valorisation des singularités, qu’elles soient territoriales, professionnelles, ou simplement humaines.

7 – Les sociétaires forment une société de capitaux…

«  La part sociale ne s’achète pas, elle se souscrit. »

Jean-Louis Roveyaz, Président du Crédit agricole Anjou Maine, 2007

La France est sans doute l’un des derniers pays au monde où il faut hésiter avant de le dire clairement ; l’entreprise coopérative est une entreprise commerciale et capitaliste. Cependant, cette qualité de société de capital est fortement modifiée par deux dispositions :

- dans la large majorité des entreprises coopératives, les décisions sont prises sur le régime ; «  un homme, une voix ». Quand le nombre de droits de vote est subordonné au nombre de parts sociales détenues, ce qui est le cas par exemple au sein des Banques populaires, ce nombre est plafonné ; aucun sociétaire ne peut à lui seul peser sur les décisions de la coopérative du fait de sa participation au capital – du nombre de parts sociales qu’il détiendrait. Et aucun sociétaire ou aucun groupe de sociétaire ne peut décider la vente ou la liquidation de l’entreprise coopérative ; soit que les personnes morales soient exclues du sociétariat, soit que la qualité de sociétaire soit subordonnée à l’agrément de la coopérative elle-même. Le rapport entre le capital et le pouvoir est cantonné.

- les réserves, constituées sur la base des résultats bénéficiaires de l’entreprise, sont impartageables. Comme la loi de 1947 limite la rémunération des parts sociales ( à un niveau comparable à celui des emprunts d’Etat ), cette disposition signifie en fait qu’aucun enrichissement significatif en capital n’est promis aux sociétaires, même si le principe a été récemment assoupli ( possibilité de revaloriser les parts sociales, sous conditions ). Le revenu maximal des sociétaires, quelle que soit la marche de l’entreprise et le niveau de ses résultats, sera celui d’un honnête placement obligataire.

                L’entreprise coopérative est une société de capitaux, apportés librement par des associés qui consentent à ne pas être réellement propriétaires de l’entreprise qu’ils ont financée, et à ne pas subordonner leur pouvoir de vote au montant du capital qu’ils ont investi dans leur coopérative ; cette situation est non seulement assez exceptionnelle, mais surtout assez contradictoire par rapport aux présupposés naïfs qui président à l’élaboration des codes actuels de la gouvernance, pour être source de multiples interrogations qui sont au cœur de la trajectoire à venir des entreprises coopératives. Tout se passe comme si les coopérateurs acceptaient d’effacer leur propriété financière devant les bénéfices collectifs de la coopération, comme si, à l’instar des populations africaines, ils faisaient passer l’enrichissement social, la participation au collectif, l’insertion dans la communauté et la considération au sein de cette communauté, par-dessus l’intérêt strictement personnel ; et ce choix de nature proprement politique, bien plus qu’économique, est d’immense conséquence pour l’entreprise coopérative. A vrai dire, parce qu’il la place hors OPA, parce qu’il la dispense de la pression de maximisation du résultat à court terme,  il constitue l’une des bases les plus solides et les plus pérennes de son activité – l’une des plus contestées, aussi. Il s’agit là d’un avantage stratégique indéniable, d’origine extérieure à l’économie et au marché, puisque cette origine est la convention de société entre les coopérateurs, mais aux effets puissants sur les financements, la rentabilité et la position concurrentielle.

                8 – … ils sont davantage usufruitiers que propriétaires…

                Ce n’est que par abus de langage que les sociétaires sont dits propriétaires de leur coopérative. En réalité, les sociétaires n’en sont que des usufruitiers ayant pour charge de transmettre plus riche, plus puissant, plus efficace, aux générations futures l’outil qu’ils ont eux-mêmes reçu des générations antérieures. En aucun cas ils ne sont dans la situation du propriétaire qui peut user et abuser de son bien, le détruire, le dégrader, le liquider contre sa valeur monétaire ; un sociétaire n’est pas un propriétaire capitaliste, l’usus et abusus n’est pour lui, parce que sa coopérative appartient d’abord à la collectivité toute entière. La majorité des sociétaires ne peut décider de liquider la coopérative en se partageant les réserves et en vendant les actifs, pas plus qu’elle ne peut délocaliser son activité. La dimension politique de l’entreprise coopérative est pleinement présente dans son statut.

                L’entreprise coopérative au sens juridique le plus strict n’a pas de propriétaire ; elle ne peut donc être vendue. L’absence de propriétaire au sens propre est caractérisée par l’impartageabilité des réserves ; les bénéfices après impôts non distribués appartiennent à l’entreprise, ils renforcent l’outil commun, ils contribuent à la prospérité collective, ils assurent l’autonomie dans le temps des coopérateurs. Le profit comptable n’est pas le but premier, d’ailleurs, une partie du « dividende coopératif » est en fait invisible, distribué avant formation du résultat, sous forme d’aide au territoire, de services et prestations gratuites, de remises tarifaires diverses. La vente de parts sociales ne se déroule pas sur un marché ouvert, où les prix varieraient au gré de l’offre et de la demande, elle est soumise à l’agrément de l’entreprise coopérative qui rachète les parts sociales des sociétaires vendeurs, et agrée l’acheteur. Dans nombre d’entreprises coopératives, seules des personnes physiques peuvent être sociétaires. Dans la plupart de ces entreprises, le nombre de parts sociales qui peuvent être détenues par un seul sociétaire est limité ( par exemple, en 2007, un nouveau sociétaire des Banques populaires ou du Crédit agricole ne pouvait acquérir plus de 2000 euros environ de parts sociales ), afin d’éviter tout risque de prise de contrôle rampante. Ces limites ont souvent été durcies en 2009-2010, tant la baisse des taux rendait attrayante la détention de parts sociales comme placement liquide et sans risque. Si l’on ajoute quelques dispositions protectrices à ces fondamentaux, il est aisé de comprendre qu’une société coopérative ne peut faire l’objet d’aucune action agressive de l’extérieur ; si elle est bien entreprise privée, elle n’est pas sur le marché ; le droit de propriété sur elle est restreint ; son capital n’est ni vendable, ni achetable ; voilà pourquoi, elle n’a des propriétaires que par abus de langage.

                Juridiquement impropre, cette notion d’usufruitier est éclairante, à la fois sur la transmission, sur le lien intergénérationnel que la coopération revendique, et sur la responsabilité globale qu’elle revendique également. Elle a pour avantage d’éclairer ces deux caractéristiques majeures de la coopérative ; elle ne peut pas être liquidée pour permettre aux sociétaires de se partager sa valeur ; elle ne peut pas être délocalisée et quitter le territoire où elle est née.

                9 – … ils travaillent à développer leur outil commun…

                L’objet de la coopérative n’est pas de maximiser le revenu des associés apporteurs de capitaux, les sociétaires ; leur rémunération est statutairement ou légalement limitée, ils n’ont pas droit aux réserves, et leurs chances de gains en capital sont ténues. C’est que l’objet de la coopérative est de maximiser l’efficacité de l’outil commun pour ses membres. Cette fonction d’utilité collective est jugée supérieure à l’intérêt individuel de chacun des associés. C’est en améliorant la capacité économique individuelle de chaque coopérateur que la coopérative remplit son objet, pas en leur distribuant des dividendes. Ce dividende coopératif qu’est à la fois l’abaissement des prix de vente des produits ou des services aux coopérateurs, l’amélioration de la qualité, et le développement de l’offre, tend à se dissoudre à mesure que la coopérative se développe et que la communauté des coopérateurs devient plus lâche. D’où la question nouvelle, et majeure, de la contribution de la coopérative au progrès collectif, entendu comme celui du territoire où vivent les coopérateurs, de leur milieu socioprofessionnel et du secteur dans lequel ils opèrent.

                La différence est considérable : là où la société par actions peut, si les actionnaires en sont d’accord et le décident, consacrer une part de ses bénéfices à des activités extérieures à son objet social et collectivement utile, la coopérative est née et elle est organisée pour intégrer dans ses opérations quotidiennes et dans sa gestion l’intérêt collectif, celui de ses sociétaires d’abord, les coopérateurs, ensuite et peut-être surtout, ceux de la collectivité tout entière. En sorte que ce qui est marginal, subordonné au niveau des résultats, et peut être légitimement remis en cause à tout moment par le choix des actionnaires, est pour l’entreprise coopérative constitutif de son identité et de sa raison d’être. Tout ce qui sert l’intérêt direct ou indirect des sociétaires, et rien que cela ; la règle est stricte, elle a été largement oublié dans les années récentes, et l’opposition entre ceux qui la considèrent désuète et passéiste, ceux qui la considèrent essentielle pour l’avenir, pour la légitimité et la crédibilité de la coopération, est décisive.

 

                10 -… en considérant que la main invisible du marché ne suffit pas à garantir l’intérêt collectif…

La coopérative fait mentir Adam Smith. La société économique contemporaine, société de marché, société de libre choix des individus en fonction des prix est établie et fonctionne sur le principe de la « main invisible », celui du lien mécanique entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif, telle que Bernard Mandeville et surtout Adam Smith l’avaient théorisée au cours du XVIIIè siècle, sous la forme la plus expressive ; «  les vices privés font les vertus publiques » ( Bernard Mandeville ). Pour Adam Smith, la poursuite par chacun de son intérêt individuel assure automatiquement le meilleur des mondes possibles, grâce à la main invisible du marché En ignorant par ailleurs la pensée complexe d’Adam Smith, qui plaçait dans sa « Théorie des Sentiments moraux », la compassion au cœur du système, la société par actions, propriété de ses actionnaires, travaille pour le profit de ses actionnaires. Elle n’a pas à s’intéresser à l’intérêt collectif, elle a seulement à respecter la loi ou les lois et à payer les impôts et les charges légalement dûs, et c’est en poursuivant l’intérêt égoïste de ces actionnaires qu’elle sert le mieux l’intérêt général ( il faut noter que les montants investis par des sociétés par actions au titre de la solidarité, de la protection de l’environnement, etc., sont à cet égard illégitimes et pourraient être mis en cause par une assemblée générale qui ne les aurait pas débattus et votés expressément ). Nous ne sommes pas ici dans le domaine de la préférence, de l’indétermination ; dans la théorie classique, celle qui a été abusivement tirée d’Adam Smith et qui justifie le néo-libéralisme, une entreprise qui se mêlerait du bien commun commettrait une faute. Cette analyse rejoint la sagesse populaire, qui valide la séparation des genres ; «  Que chacun s’occupe de son champ et les moutons seront bien gardés ». Que chacun fasse bien ce qu’il a à faire, et tout ira pour le mieux. Rien de trivial dans cette approche ; une clé de l’économie, de la concurrence et du marché. Derrière cette analyse, se déroule tout le discours sur les avantages comparatifs, sur la spécialisation nécessaire, sur la division des tâches, etc. C’est de ce discours qu’est née la grande société industrielle, c’est lui qui a permis l’automation, le travail à la chaîne, les gains de productivité qui ont assuré l’avènement de la société de consommation de masse et la promesse de l’abondance généralisée. Et il n’est pas indifférent de constater que c’est de lui également que sont issus les principes d’organisation qui, à la fin du XIXè siècle, ont mis fin aux coopératives de production ouvrières, remplacées par l’usine et la société par actions.

La société coopérative ne connaît pas le principe de la séparation des intérêts entre les différents acteurs économiques ; les actionnaires, propriétaires de l’entreprise, les salariés, qui lui vendent leur temps de travail, leurs capacités ou leurs compétences, et les clients, qui ont recours à ses produits ou services. La théorie de l’agence ( voir les travaux de Ronald Coase) analyse l’entreprise comme le lieu où ces intérêts économiques différents, voire opposés, au moins dans le court terme, se confrontent, négocient et s’accordent. Le désengagement de l’entreprise à l’égard de ses communautés d’appartenance fait toujours un ou des perdants ; elle peut à la fin faire perdre la collectivité toute entière. La société coopérative ou mutuelle, société de personnes, partage la valeur qu’elle crée entre ses parties prenantes, toutes également légitimes, toutes également solidaires, toutes également bénéficiaires de la réussite de l’entreprise. Toutes ont droit à l’information égale sur l’entreprise coopérative, qui est leur bien commun, toutes doivent pouvoir l’interroger, avoir accès à ses dirigeants, tous doivent rester proches des centres de décision et de vie de leur entreprise.

Contre Adam Smith, ou plutôt contre les réductions fantaisistes et simplificatrices qui se sont substituées à la pensée de ce moraliste qu’était au fond Adam Smith, la société coopérative ou mutuelle intègre ou prétend intégrer l’intérêt collectif dans ses décisions opérationnelles au quotidien, elle partage ou prétend partager la responsabilité d’un territoire, d’une population ou d’un milieu socioprofessionnel, elle entend contribuer au progrès de manière volontaire, choisie et lucide. Elle ne croit pas à la main invisible du marché, ou elle s’en défie. Et elle entend donner aux acteurs la vision lucide de ce qu’ils font, et des conséquences de leurs choix. Elle est libérale, au sens où elle est fondée sur la liberté des acteurs individuels de s’organiser comme ils le souhaitent. Elle n’est pas néolibérale, au sens où elle intègre dans son code génétique une préoccupation de l’intérêt collectif supérieur à la somme des intérêts individuels, et ne procédant pas d’eux. Pour la coopérative, une collectivité n’est pas seulement la somme des individus qui la composent, et son intérêt ne se réduit pas à la somme de leurs intérêts. La société existe, et la communauté de ses membres a des intérêts supérieurs à l’économie et supérieurs aux intérêts individuels de chacun.

 

                La production majeure de l’entreprise coopérative réside moins dans les produits et services que dans la capacité à agir et dans les repères et les structures qu’elle procure à ceux qui en étaient démunis. Sa légitimité historique en découle. Elle a été l’instrument de l’intégration à la société moderne de ceux qui en étaient exclus et l’outil de leur autonomie politique. Saura-t-elle jouer le même rôle à l’avenir pour d’autres ? Une part de son destin se joue obscurément sur ce point, absent des ROE et des bénéfices.

 

                11 -… ils dirigent l’entreprise coopérative en se réunissant en assemblée générale…

                Le pouvoir dans l’entreprise coopérative appartient nominalement et statutairement du moins aux sociétaires réunis en assemblée générale. Chaque assemblée générale d’une coopérative élit les représentants des sociétaires, les administrateurs, ratifie les comptes, examine et vote les orientations de politique générale et les budgets. Les modalités pratiques d’organisation de la démocratie dans l’entreprise coopérative ont conduit à élaborer des solutions différentes ; les 1 300 propriétaires de magasins sous la marque Intermarché peuvent se réunir et voter, les 3,2 millions de sociétaires des Caisses d’épargne ( en mars 2007 ) ou les 8 millions de sociétaires du Crédit mutuel peuvent difficilement procéder ainsi ( 500 000 à 800 000 sociétaires du Crédit agricole, 600 000 sociétaires du Crédit mutuel, participent chaque année aux assemblées ). Selon les cas, des structures à deux, trois ou même quatre niveaux ( régional et national, ou bien local, régional, national) permettent de concilier le vote de tous et le choix raisonné de quelques-uns.

                Le modèle coopératif associe ainsi une réelle légitimation de la décision venue d’en bas,«  bottom up », un réel contrôle de ses dirigeants salariés, et une tout aussi réelle autonomie de gestion de ces dirigeants salariés, sur la base du mandat qui leur est confié. Le processus décisionnel est ainsi supposé assurer la formation du consensus le plus large en amont, au prix de ce que certains considèrent une débauche de moyens et de temps ; c’est ainsi que les cogérants d’Intermarché se voient demander de passer le quart de leur temps, à titre grâcieux, pour les sujets d’ordre général touchant le groupe ! En revanche, il assure le déploiement extraordinairement rapide et efficace des décisions prises ; les exemples ne manquent pas qui ont vu les coopératives prendre de vitesse les sociétés par actions, en raison d’un consensus général permettant à l’action de se répandre comme une traînée de poudre et une mise en campagne sans comparaison !

                Dans la pratique, les mécanismes statutaires font une place plus ou moins grande, mais généralement considérable, à la cooptation. Ce sont généralement les administrateurs ou les Présidents conscients de la fin de leurs mandats, qui choisissent, forment, associent leurs successeurs. Et il est rare que l’assemblée générale des sociétaires conteste leur choix ; d’ailleurs, il est fréquent qu’un seul candidat soit présent par mandat à pourvoir.

Cette culture particulière de la gouvernance, de la sélection des dirigeants et de la démocratie d’assemblée se vérifie dans d’autres aspects de la gouvernance de la coopérative, par exemple dans les modalités des débats au sein des conseils d’administration, ou encore en assemblée générale. Au nom de la confiance, les débats ou les conflits internes sont généralement étouffés et demeurent implicites. Force et faiblesse de la coopération, la religion du consensus règne généralement dans les institutions chargées de la gouvernance des entreprises coopératives. Dans la très grande majorité des votes, une seule liste est présente ; les négociations préalables ont organisé la sélection des meilleurs. Dans la très grande majorité des assemblées générales, aucune opposition et aucune contestation ne s’expriment ; elles sont traitées, s’il y a lieu, auparavant. A cet égard, la coopération est un mode particulier de gestion et surtout de prévention des conflits. La transparence l’oblige à tenir compte de la diversité des intérêts, des opinions, à les intégrer avant la prise de décision, ce qui peut être long, occuper le temps et l’énergie des dirigeants. La pédagogie est une exigence permanente de la coopération. Mais le consensus une fois obtenu, et il l’est généralement, quels que soient les moyens pour l’obtenir, l’application, le déploiement ou l’action sont immédiats, remportent généralement le plus large soutien.  La construction du consensus et la prévention des conflits sont au cœur de la performance organisationnelle et économique de la coopérative.

                12 – … et en confient la gestion à des dirigeants salariés…

                La conduite opérationnelle des coopératives était à l’origine, dans les secteurs les plus divers, assurée par les coopérateurs eux-mêmes. Un exemple de cette pratique est fourni encore aujourd’hui par certaines coopératives de distributeurs, comme Système U ou Intermarché. Les propriétaires des magasins à l’enseigne de la coopérative sont en même temps ceux qui assurent la marche de la coopérative et en assurent les fonctions centrales ( en disposant de salariés pour les assister ). Le développement international, la négociation de partenariat, l’animation marketing et commerciale, la gestion de la marque et des enseignes, sont effectuées directement par les coopérateurs qui y consacrent une part de leur temps, soustrait à l’opérationnel de leurs propres magasins. Une telle organisation, sans doute possible à l’origine, est rapidement devenue impraticable dans des secteurs aussi techniques, divers et complexes que la banque ou l’assurance. Par ailleurs, le nombre, l’importance et la diversité des opérations gérées par les coopératives qui ont connu le succès rendait extrêmement difficile pour les coopérateurs de cumuler leur activité et la gestion opérationnelle de la coopérative. D’où la séparation des fonctions, de plus en plus affirmée, entre des dirigeants salariés en charge de la gestion opérationnelle, et des élus en charge du pilotage, du contrôle et de la mission de la coopérative. D’où une double légitimité ; celle de l’élection, dont bénéficient le Président et les administrateurs ; celle du résultat, que le directeur général et le comité de direction acquièrent par leur efficacité. La bonne gouvernance des coopératives ou des mutuelles dépend presqu’entièrement de la dynamique entre cette double légitimité, de la compréhension des logiques qui les constituent et de la reconnaissance par chacun de leur égale nécessité. Il n’est pas bon que la légitimité du résultat l’emporte durablement sur celle de l’élection ; des coopératives se sont trouvées en grand danger quand la légitimité de l’élection prétendait dispenser l’entreprise de faire des bénéfices et de progresser vers l’efficacité.

                Les termes de « double commande », ceux de « double regard », éclairent mais n’épuisent pas un mode très particulier de gouvernance. La comparaison avec le libéralisme politique, qui repose sur la séparation des pouvoirs, a suggéré un rapprochement hardi ; dans les banques coopératives, les fédérations seraient le corps législatif, les caisses centrales ou holdings de tête seraient l’exécutif, et l’inspection le judiciaire. Comparaison n’est pas raison, et le thème de la démocratie en entreprise est l’un des plus illusoires et des plus dangereux. La question de l’autorité, directement liée à celle du management, doit donc être considérée avec prudence ; l’autorité est partagée, elle est répartie, et surtout elle provient de sources différentes que sont l’expertise, la compétence professionnelle ou managériale, et la légitimité de terrain, l’esprit d’entreprise, l’engagement militant au service de la communauté des sociétaires. L’intelligence des uns et des autres à s’en tenir à leurs rôles respectifs, la capacité des uns et des autres à entrer dans la logique de leur partenaire, à comprendre sa propre logique, les déterminants de son action et de sa décision, procèdent généralement d’une longue connaissance de l’entreprise, et d’une science des rapports de force ou d’influence qui ne se voit exprimée ou théorisée nulle part, mais qui relève d’une longue capitalisation des enseignements de l’histoire.

                13 – … sous contrainte de la différence.

                Nés dans les marges, issus de minorités exclues du marché, les groupes coopératifs ont grandi dans la revendication, l’opposition parfois violente aux institutions et aux pouvoirs établis, la contestation de l’ordre des choses. Ils ont été l’outil de la promotion de l’autonomie politique ( Québec, Guipuzcoa, etc. ), de l’émancipation de catégories sociales ( paysans devenus agriculteurs, artisans, commerçants, etc. ), de la modernisation économique contre les intérêts conservateurs. Leur dynamique historique ne s’explique pas sans cette posture revendicative, sans la conviction d’œuvrer pour le salut des leurs, sans la conscience que ce qui rassemble les coopérateurs et, au-delà, les coopératives, est plus important que ce qui les sépare. Une conscience de groupe, une conscience collective, une conscience de mouvement militant ; il n’en faut pas davantage pour justifier la différence de la coopérative, et pour motiver autour d’elle.   

                Si l’une des découvertes des vingt dernières années est bien la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE), c’est-à-dire cette notion toute simple que l’entreprise ne peut s’affranchir totalement des territoires sur lesquels elle déploie son activité, et qu’elle ne peut durablement assurer sa fortune sur un champ de ruines, la coopérative semble avoir anticipé la RSE, devancé largement les critiques contemporaines de l’économie néo-classique et les tentatives de réconciliation de la science économique avec les autres sciences humaines. De sorte que, si l’entreprise coopérative s’est récemment ouverte au marché financier comme elle ne l’avait jamais fait, il est tout aussi juste de considérer que l’économie de marché s’est rapprochée du mode d’organisation et de fonctionnement de la coopérative, comme elle ne l’avait pas fait auparavant. Tout ce que l’école de la régulation, l’école behavioriste,  l’école de la sociologie économique, parmi d’autres, ont mis en avant au cours des années 1990-2000 pour rapprocher psychologie, sociologie et économie d’une part, d’autre part relativiser les dogmes de la pensée classique, ceux de l’agent rationnel de la concurrence pure et parfaite, de l’équilibre des prix comme intégration de toutes les anticipations de tous les agents, semble contenu dans les intuitions fondatrices de la coopératives, et dans ses secrets fondateurs. Quand le marché, ce «  terrible destructeur de formes »  selon Georg Simmel ( Philosophie de l’Argent, 1900, réédition PUF ) ne cesse de ramener chaque relation au contrat et au prix, la coopération s’attache à rétablir la dimension singulière de la relation entre ses membres. 

                C’est pourquoi sans doute, de tous les risques qui menacent la coopérative d’aujourd’hui, celui de banalisation est le premier. Pas parce qu’elle serait l’effet obligé et subi de quelques contraintes extérieures incontournables ; parce qu’elle est l’effet malin de la réussite, parce qu’elle s’impose par la voie de la séduction du succès, parce qu’elle emprunte la voie irrésistible de la reconnaissance. C’est pourquoi également, si toutes les conditions qui leur ont donné naissance avaient changé, si tous les facteurs qui ont joué en faveur de leur reconnaissance et de leur succès étaient épuisés, et même si les groupes coopératifs devenus des géants depuis longtemps dispensés de rendre des comptes, disparaissaient, le principe de la différenciation, de l’alternative, de la dissidence ou du bel autrement demeurerait vivace, et actif, et porteur. Il trouverait d’autres expressions, d’autres formes. Faut-il observer que, si la coopération n’est pas indemne de la crise, si certaines entreprises coopératives ont une part de la responsabilité qui incombe à un système de crédit devenu fou et à une captation de valeur par les marchés financiers devenue insupportable, n’est-ce parce qu’elles se sont éloignées d’elles-mêmes et de leur différence, qu’elles ont trahi leurs origines et leur identité pour les fastes de la reconnaissance institutionnelle, une prise de parole au FMI, ou une Légion d’honneur à Bercy ?

 

                Le réseau détient la tête du groupe coopératif.

 

                Toute décision de l’entreprise coopérative doit être légitimée par le sociétaire et l’intérêt, direct ou indirect, qu’il y trouve.

 

                L’association de l’appartenance et de la compétence est la clé de la réussite coopérative.

 

                Entreprendre pour soi est un raison d’agir, entreprendre pour les siens est le moteur coopératif.

 

                On n’est pas sociétaire par l’achat de parts sociales, on le devient par l’esprit collectif, l’engagement solidaire, le projet à long terme, la préférence pour les siens et la responsabilité partagée de son territoire.

 

                La coopération n’est pas un statut, c’est un état d’esprit, et c’est un projet pour le XXIè siècle.

                ( à suivre 2 – L’archipel coopératif, ou l’autre planète de la diversité )

A propos de l’auteur

Hervé Juvin est un écrivain français. Il a publié plusieurs ouvrages sur les sujets de banque, de finance et de marché, depuis « Le nouvel Age des Marchés Français », en 1988, jusqu’à « Les marchés financiers-Voyage autour de la Planète financière » en 2004. Depuis « L’avènement du Corps », (Gallimard, 2005), il publie une série d’essais sur « la révolution contemporaine de notre condition humaine » ; « Produire le Monde » (Gallimard, 2008) et « Le renversement du monde » (Gallimard, 2010), s’inscrivent dans cette série.
Hervé Juvin est par ailleurs vice-président de l’Agipi ( premier assureur de la protection sociale volontaire ) et conseiller d’organisations privées et publiques, en qualité de Président d’Eurogroup Institute, société d’intelligence stratégique ; à ce titre, il a accompagné quelques-unes des coopératives français ou européennes, depuis la fin des années 1980.
Retrouvez Hervé Juvin sur son site « juvin 2012.com »

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A propos du blog

La coopération est-elle l’alternative moderne à la nationalisation ? La coopérative est-elle un gâchis de capital, une forme dépassée du capitalisme ? Coopérative, cooptation et connivence vont-ils toujours ensemble ? La coopération est-elle socialiste ? Je suis sociétaire… faut-il en sortir ? Coopération, capitalisme, concurrence, économie sociale et solidaire… comment s’y retrouver ? Identité, territoire, enracinement… la coopération est-elle de droite ? Pourquoi la Poste n’est-elle pas une coopérative française ? C’est parce que ces questions se posent, et que l’actualité les pose, que « Coopération 2012 » ouvre le débat. Les candidats à la présidentielle de 2012 s’emparent, les uns après les autres, de l’idée coopérative pour en nourrir leur programme économique. Savent-ils de quoi ils parlent ? Savent-ils quelle réalité recouvre le mot de « coopération », beau et vaste comme un archipel ? C’est pour contribuer au débat, éclairer les Français, et partager une conviction, que l’Expansion et Hervé Juvin s’associent pour vous proposer « les sept saisons de la coopération ». Car la coopération n’est sans doute pas la réponse, elle est certainement l’une des réponses que devrait entendre une Europe, une France, qui ne sont pas sortis de la crise et qui ont à inventer un capitalisme intelligent, c’est-à-dire social, c’est-à-dire territorial, c’est-à-dire dirigé.

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  • barone jacques a commenté sur A propos de l’auteur: un très bon texte bravo nous fêtons cette année les 90 ans de notre cave coopérative de vin à Pertuis...
  • Jean PHILIPPE a commenté sur Un monde en voie de disparition ?: Merci pour cet article copieux et très intéressant. Etant acteur du monde coopératif et travaillant depuis plusieurs années sur cette...
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  • Vandormael a commenté sur À propos: Bonjour, J'aurais aimé savoir ce que vous pensiez du communisme. Merc

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