Inégalités et…

La séquence politique aujourd’hui – entre l’été et le remaniement – est marquée par deux thèmes fondamentaux qui paraissent bien loin l’un de l’autre, la question des Roms d’une part et celle des retraites et plus largement des inégalités d’autre part (bouclier fiscal en tête). A priori, peu de choses semblent relier ces deux thèmes excepté peut-être le fait que, politiquement  parlant, ils clivent – comme disent les journalistes!– l’opinion.

Or, rien n’est plus faux! C’est en tous cas le message principal d’un ouvrage important récemment republié par deux économistes américains (américains car vous verrez que ça a de l’importance pour la suite), Glaeser et Alesina ( Fighting Poverty in The US and Europe chez Oxford),  dont je ne saurai trop vous conseiller la lecture… L’objet que se donnent les auteurs est de tenter de comprendre pourquoi les politiques publiques sont si différentes en Europe et aux États-Unis concernant la lutte contre les inégalités. Alors que l’Europe tente traditionnellement de limiter les inégalités, cette préoccupation semble moins prégnante aux États-Unis. En passant en revue toutes les causes possibles (mobilité sociale et économique, types de système juridique, régimes politiques, bipartisme), les auteurs en arrivent à la conclusion qu’aucune des causes qui viennent traditionnellement à l’esprit n’est réellement pertinente. En revanche, ils avancent l’hypothèse que la lutte contre les inégalités est d’autant plus faible que la fractionnalisation (fractionalization) de la société est importante.  Par fractionnalisation, nos auteurs – américains! – entendent les divisions internes et les segmentations d’une société en fonction des origines ethniques des individus. Exprimé de manière un peu cru, à mesure que les individus d’une collectivité se sentent de plus en plus « étrangers » les uns aux autres, ils sont moins disposés à effectuer des transferts pour compenser les inégalités.

Bref, et c’est moi qui ajoute cela!, on est alors incité à penser que cliver la société sur les questions des origines des individus et laisser augmenter les inégalités sont solidaires et participent d’un même mouvement, l’un venant renforcer l’autre (et inversement!) . Chacun en tirera les conséquences sur la politique actuelle…

Le retour du politique?

La crise devait marquer le retour du politique et elle l’a marqué dans une certaine mesure. Cela étant, ce qui est intéressant dans les derniers développements portant sur la crise de la dette souveraine – dette publique – de la Grèce et ses impacts sur l’ensemble des pays de la zone euro est que précisément on essaye de limiter le rôle de la politique. Ainsi, lorsque l’on parle de constitutionnaliser le déficit budgétaire ou encore que l’on entend donner aux instances européennes un droit de regard sur les budgets nationaux, c’est à chaque fois pour limiter les pouvoirs de la représentation nationale.

On assiste alors effectivement à un recul du contrôle démocratique sur les finances publiques. C’est évidemment le cas mais est-ce une mauvaise chose ? Là question est en réalité incroyablement complexe. En effet, le risque de donner toute latitude à un pouvoir souverain, c’est qu’il tombe dans ce que les économistes appellent l’incohérence temporelle, le fait que le Souverain peut tout à fait s’engager aujourd’hui à une certaine politique dans le futur – par exemple, pour rassurer les marchés comme on dit – tout en ayant intérêt dans le futur à ne pas respecter sa promesse… Limiter son pouvoir, c’est alors forcer ce pouvoir à respecter ses engagements. C’est à tout le moins ce qu’on attendrait d’un pouvoir politique responsable : être capable de tenir ses engagements dans le temps.

Le plus souvent, ce débat classique tourne à un affrontement clair : ceux qui défendent le pouvoir politique comme seul juge et garant de sa parole au motif que toute limitation serait non démocratique ; ceux au contraire qui pensent que le pouvoir politique doit être limité précisément pour le contraindre à s’engager de manière claire sur le futur. C’est là où l’économie rejoint les sciences politiques et la philosophie car qu’est-ce que la liberté du corps politique ? Faire ce qu’il veut quand il en a envie ou décider pour le futur d’une ligne de conduite qu’il s’engage à tenir. La première partie de cet énoncé risque fort de tourner au caprice mais le second contraint les choix futurs au nom d’engagements et de contraintes présentes…

La controverse actuelle sur le bouclier fiscal tourne à l’épée de Damoclès pour le gouvernement : épée de Damoclès politique d’abord car revenir en arrière sur une mesure aussi symbolique, et qui plus est présentée à l’époque comme l’arme numéro un du retour de la croissance, passerait pour un virage à 180 degrés. Un changement de stratégie qui viendrait s’ajouter aux reculs sur la taxe carbone ou sur d’autres sujets moins connus du grand public mais tout aussi important (pour ne prendre qu’un exemple, le recul actuel sur le statut d’auto-entrepreneur). La politique économique perdrait toute lisibilité et surtout toute crédibilité.  Et pourtant, paradoxe de la politique et de l’économie, tout le monde ou presque est conscient qu’il faudrait justement le faire…

Il faudrait le faire car l’épée de Damoclès est aussi économique et c’est comme toujours cet aspect qui m’intéresse. En effet, le diagnostic est connu depuis longtemps et tient au manque de chance du Président de la République. Au moment même où  le bouclier fiscal a été adopté, la crise est venu douché les espoirs que l’on pouvait mettre dans ce genre de mécanisme. En effet, en période de croissance, le bouclier fiscal – quoique coûteux – est supportable. Mais en période de récession ou de faible croissance, son impact apparaît fort sur les finances publiques (quelque 500 millions d’euros par an).
Revenir en arrière serait donc le bon sens du point des finances publiques mais cela aurait une conséquence économique certaine à savoir le manque de crédibilité de l’action publique : on défait un jour ce que l’on a fait la veille. Bref, le dilemme est insoluble. On sait qu’il faut revenir en arrière mais on ne peut pas le faire. Et sans crédibilité, ces dispositifs n’ont que peu d’efficacité. En effet, si les acteurs économiques concernés ne croient pas au maintien dans le temps de ces mécanismes avantageux, ils chercheront toujours à y échapper. Si l’on change tous les quatre matins les règle fiscales, plus personne ne les prendra au sérieux pour en faire des supports claires et prévisibles de l’action future de l’Etat. Devant ce dilemme, certains proposent un moratoire sur le bouclier fiscal tant que la crise perdure mais bien évidemment, un tel aménagement renforcerait encore le caractère changeant de la politique fiscale.  
Une solution serait peut-être la suivante : annoncer de manière claire, non ambiguë et crédible – par exemple en négociant un accord avec l’opposition – que le bouclier est indexé sur les performances de l’économie. On le maintient en période de croissance, on l’abandonne en période de crise mais de manière prévue et sans avoir donc besoin de sans cesse s’adapter par des politiques discrétionnaires au contexte du moment. Un peu à la manière dont la Grande-Bretagne fait évoluer ses règles budgétaires en fonction de la conjoncture mais selon une règle prévue ex ante. Bref, la représentation nationale enverrait le message suivant : en cas de forte croissance, le corps politique accepte d’augmenter les inégalités et de favoriser certains contribuables déjà (très!) aisés mais en cas de recession ou de faible croissance, il entend que ces inégalités soient réduites afin que tout le monde participe à la restauration des comptes publics.
Sans un  compromis de ce genre, on risque fort de maintenir un mécanisme dont tout le monde sait qu’il est inopportun. Mais bien entendu, rien n’assure que nos politiques aient suffisemment de sagesse pour arriver à un tel compromis.

 

On peut lire dans les journaux du matin et du soir que la chancelière allemande, Madame Merkel, souhaite que certains pays puissent être exclus de la zone euro, en cas de politique trop laxiste. Les réactions ont été vives et même le président de la BCE qui, en tant que banquier central est d’habitude l’incarnation de la prudence même, a déclaré cette possibilité absurde. En fait, l’erreur que fait Madame Merckel est simple : elle pense que pouvoir exclure un pays c’est pouvoir le menacer et ainsi avoir une prise sur lui. Mais précisément, on sait depuis Schelling que le pouvoir peut passer par l’absence de pouvoir.
En effet, si la possibilité est ouverte d’exclure un pays de la zone euro, alors la crédibilité même de ce pays en terme de remboursement de sa dette par exemple ou de la valeur de sa monnaie risque d’être mise à mal et les marchés peuvent penser que ce pays va sortir de la zone avec son cortège de dévaluation de sa monnaie. Dès lors, il peut devenir rationnel de spéculer à la baisse sur ce pays.
L’une des manières d’avoir du pouvoir sur les marchés peut justement être de s’engager de manière irrévocable c’est-à-dire de faire qu’il soit impossible de sortir de la zone. Dès lors, aucun spéculateur ne tentera le pari d’une sortie de la zone euro puisque, précisément, cette option est impossible.
On raconte ainsi que, lorsque les Espagnols on envahit l’Amérique du Sud au XVIe s., Cortes qui n’avait qu’une poignée de soldat pour venir à bout des résistances que les peuples lui opposaient avaient choisi de brûler ses vaisseaux. Il rendait ainsi impossible toute retraite et témoignait de sa volonté – aux yeux de ses soldats comme de ses ennemis – de poursuivre la lutte de manière absolue… bref, le seul moyen qu’il avait trouvé d’avoir du pouvoir sur ses hommes était précisément d’aliéner toute possibilité de retour en arrière…de ne plus avoir de pouvoir. Dans ce cadre, avoir du pouvoir, c’est affaiblir sa position alors que ne pas en avoir permet au contraire de gagner en crédibilité…

Bonjour à tous,

C’est bientôt les élections régionales et une simple analyse économique peut nous expliquer ce qui est en train de se passer. Je passe le premier résultat des économistes concernant le paradoxe du vote qui consiste à se demander pourquoi des individus votent alors même qu’ils savent que, en aucun cas, leur simple vote ne peut influencer l’élection (en effet, demandez-vous ce qui se passerait si, individuellement, vous n’alliez pas voter ? Rien, le résultat serait exactement le même).

Plus intéressant est la recherche sur les points fixes électoraux qui a été initiée par Herbert Simon. En effet, si l’on suppose que les électeurs ont certaines préférences pour des partis ou des hommes politiques, on peut en conclure qu’ils votent en fonction de ces préférences et le vote représente la révélation des préférences électorales de l’ensemble des votants. Mais c’est oublier qu’il y a un aspect stratégique dans le vote à savoir que la rationalité d’un vote individuel dépend de ce que les autres votants ont décidé. Un point fixe électoral est une situation où chaque votant vote pour un candidat et ne regrette pas son choix c’est-à-dire que, une fois connus les votes des autres électeurs, il ne souhaite pas modifier son propre choix.

Une procédure de vote est donc stable lorsque les acteurs votent et, une fois le résultat connu, ne veulent pas modifier leur vote. Prenons le cas du 21 avril 2002, il est clair que le résultat de premier tour n’était pas stable au sens économique du terme. En effet, de nombreux votants auraient voté différemment s’ils avaient connu le résultat. Par exemple, un certain nombre d’électeurs de Jean-Pierre Chevènement n’auraient pas voté pour lui s’ils avaient su que Lionel Jospin n’était pas au second tour. Ces électeurs qui regrettent préfèrent A (Chevènement) à B (Jospin) à C (Chirac) à D (Le Pen) mais ils préfèrent tout de même voir B au second tour que C et D. Il est donc assez rationnel de voter A si l’on est sûr que B est au second tour mais il devient plus rationnel de voté B si l’on n’est pas sûr que B y sera. On pourrait même dire qu’un vote réellement rationnel nécessite un tel point fixe. Dans la réalité c’est évidemment compliqué car il faudrait voter jusqu’à ce que, deux fois de suite, on trouve le même résultat. On saurait alors qu’on est en présence d’un point fixe : la connaissance du résultat global n’implique pour aucun votant un changement de vote.

Le résultat se complique dès lors que l’on prend conscience qu’il y a plusieurs points fixes : par exemple, et en supposant les préférences que l’on s’est donné ci-dessus, si Lionel Jospin a une courte tête sur Jean-Marie Le Pen et que Jean-Pierre Chevènement est largement distancé, il est rationnel de continuer à voter Lionel Jospin pour éviter Jean-Marie Le Pen au second tour. Cette situation peut être un point fixe. Mais, si c’est Jean-Pierre Chevènement qui possède une courte tête sur Jean-Marie Le Pen et que Lionel Jospin est distancé, il devient rationnel de soutenir Jean-Pierre Chevènement. Toute la question est de savoir quel point fixe va être choisi par le corps électoral. On voit que la procédure de vote peut cacher, en fait, des caractéristiques irrationnelles car le point fixe qui est choisi – le résultat effectif – peut l’être sur des fondements complètement arbitraires. 

On voit alors toute l’importance des sondages. Contrairement à ce que prétendent les sondeurs, les sondages ne représentent pas simplement l’opinion à un moment donné du temps, ils peuvent jouer un rôle sur le caractère stratégique du vote. Dit autrement, ils peuvent influencer quel point fixe sera finalement choisi par les votants. Il me semble que c’est quelque chose de ce type qui est en train de se jouer entre le Modem, le PS et les Verts actuellement. En effet, une partie de l’électorat est mouvant et hésite entre ces trois partis. Au gré des élections, ces électeurs décident de se porter soit sur l’un, soit sur l’autre de ces partis. Mais dès lors que l’on sait que les Verts ou le Modem ne font qu’un score faible, alors il devient rationnel – stratégiquement – de voter PS plutôt que pour ces partis. Évidemment, si l’on pensait que les verts ou le Modem pouvaient faire jeu égal avec le PS – voir le dépasser – alors il deviendrait rationnel de porter son vote sur l’un de ces deux partis. Le point important, c’est qu’un même ensemble de préférences peut générer plusieurs résultats différents selon le point fixe qui émerge. Dit autrement, les modifications des scores des Verts, du PS ou du Modem ne traduit nécessairement une modification des préférences électorales…

A propos du blog

Eclairer les débats économiques contemporains par des coups de projecteurs théoriques et/ou historiques. La théorie économique est malheureusement mal connue et/ou caricaturée alors qu’elle apporte un vrai regard sur les phénomènes qui nous entourent. On fera appel au mode de raisonnement des économistes pour (re)considérer les problèmes. Mon but est aussi de commenter les positions théoriques et économiques du débat politique français. En effet, de nombreuses confusions restent persistantes sur ce que dit et ce que ne dit pas l’économie. Pour cela, je ne m’interdis évidemment pas de faire référence à des anecdotes, des lectures ou à des livres que j’ai trouvés particulièrement stimulants…

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