Thierry Henry et la fortune morale

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Bonjour à tous et bienvenu,

Bon, c’est le premier post, on ne va commencer trop sérieusement et j’aimerais vous parler un peu de la main de Thierry Henry. Non pas pour étudier un lien – possible mais assez hypothétique tout de même – entre la croissance du PIB et la qualification des bleus, non pas pour discuter économiquement du système de primes au sein de la FFF (quelque chose comme 800 000 euros pour R. Domenech, cela fera l’objet d’un post plus long dans les prochains jours) mais plutôt de regarder le caractère quasi-métaphysique de la chose en tout cas du point de vue de la philosophie économique. Je m’explique.
Cette main – honteuse diront certains -, on peut la considérer avec les lunettes du concept de « Fortune morale » développée par Bernard Williams dans son ouvrage, assez ancien mais toujours remarquable, Moral Luck. Imagions un peintre qui abandonne femme et enfants pour vivre sa passion. Que penser d’un tel comportement ? Si le peintre s’avère génial, nous lui pardonnerons facilement son comportement nous dit B. Williams ; qu’il s’avère médiocre et nous le blâmerons de la manière la plus intransigeante. Notre jugement se construit donc de manière rétroactive dans bien des cas : c’est en fonction du développement des faits que nous modifions notre manière de considérer l’acte en question…alors que l’acte lui-même reste toujours le même (Pis, on pourrait considérer que cet acte devrait être jugé en se replaçant précisément dans les circonstances du moment).
Gageons que si l’équipe de France ne sort pas des pools en 2010 et fait ses valises après trois matchs, nous aurons vis-à-vis de notre capitaine la plus impitoyable des attitudes en considérant que, vraiment, cette main était honteuse. Que nous allions en finale et cette main deviendra relativement anecdotique et pardonnée…Nos commentateurs de télévision sont – à leur corps défendant car je ne pense pas qu’ils réfléchissent à B. Williams tous les quatre matins ! – des professionnels de la fortune morale : que le coach - pardon pour l’anglicisme, je ne le referai plus – fasse rentrer un attaquant, que cet attaquant marque et nous dirons que le coaching a été merveilleux et génial ; qu’il ne marque pas et alors nous jugerons ce même coaching peu inspiré et médiocre. Bref, là encore, le jugement évolue au gré des événements postérieurs à l’acte en question…paradoxal mon cher Watson !
Le point intéressant du football, c’est que le jugement définitif sur le comportement des joueurs n’arrive qu’une fois achevée la dernière seconde du match. Autrement dit, on ne va juger du caractère bon ou mauvais de notre entraîneur qu’une fois le match terminé, c’est-à-dire une fois…que c’est trop tard (et notamment trop tard pour en changer!). Il y a un aspect tragique dans les jugements tirés de la fortune morale où l’on ne sait si un comportement est approprié ou non, jamais sur le moment, mais toujours a posteriori.
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En fait, on retrouve ce genre de mécanismes dans beaucoup de domaines de la vie sociale. Par exemple, c’est un peu ce qui se passe, comme l’écrit J-P Dupuy dans ses nombreux ouvrages (j’aurai l’occasion d’y revenir), à propos du changement climatique : que l’on fasse face à une catastrophe climatique majeure et nous nous lamenterons sur nos comportements passés…mais il sera précisément trop tard ; que la catastrophe n’arrive pas et nous considérerons que ce n’était pas si grave de polluer tant et tant…
Appliquons cela au cas R. Domenech : si l’équipe de France n’était pas sortie des barrages, il est évident que R. Domenech aurait été considéré comme un mauvais entraîneur (par définition puisqu’il n’aurait pas réussi à qualifier l’équipe de France !) et aurait été remercié et remplacé par quelqu’un de plus compétent. Or, que nous offre la main de Henry  d’un point de vue philosophique : il nous offre la possibilité d’un jugement a posteriori…mais sans en souffrir les conséquences. Sans cette main, l’équipe de France aurait perdu, mais avec elle, l’équipe se qualifie. Thierry Henry nous offre une chose incroyable : la possibilité d’un jugement a posteriori (il faut changer d’entraîneur puisque sans tricher nous aurions perdu et donc nous aurions changer de coach) mais il sacrifie son honneur (?) pour que ce jugement puisse avoir lieu sans en subir les conséquences…Chapeau l’artiste. Et en tout cas, pour les afficionados de football qui liraient ce blog, la conclusion est sans appel, il faut changer d’entraîneur !

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12 commentaires

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  • Le problème avec votre article, c’est que je ne suis pas d’accord avec le postulat de base développé par B Williams. a mon sens , plus une personne est géniale, plus nous serons exigeant à son égard notamment d’un point de vue des valeurs morales.
    Bien à vous,
    Claire DESBOIS

    Je me demande juste une chose: Si Henry n’avait pas joué au volley ball, il y aurait eu des tirs aux buts ou pas? Bref, la qualification était-elle hors de portée?

    Bienvenue sur le web
    Lenfantus Jean-Saispasplus a raison, l’absence de main ne nous aurait pas éliminé. Cependant, il est vrai que la main d’Henry est l’occasion de faire de la philosophie morale. Dommage que vous vous soyez trompé de philosophie. Il s’agit d’un problème de justice intergénérationnelle. Après l’attentat de Schumacher sur Battiston en 82 et l’utilisation illégale de la vidéo lors de la finale de 2006 (pour une vétille de Zidane), il était temps que nous passions de victimes à bourreaux. Oui c’est injuste. Mais il est juste que nous soyons tous égaux devant l’injustice.
    Bien à vous,
    Ulysse

    Je suis assez d’accord avec votre point de vue. D’une part, selon moi, on pardonne beaucoup plus aux génies accomplis qu’aux « génies ratés » disons. Pour preuve les Picasso, Gainsbourg, Brel et autres Van Gogh… qu’ils agissent mal ou qu’ils aient une (grande) part de folie ne fait qu’ajouter à leur génie suprême, voire même est vu comme l’origine de leur génie!

    Et pour le jugement qui n’intervient qu’a posteriori, c’est tellement vrai, et cela s’applique à tellement de choses…

    Tous mes voeux d’encouragement pour ce blog qui promet d’être des plus enrichissants!

    Analyse vivifiante, mais il me semble que la dimension conséquentialiste qu’elle renferme pourrait tout autant justifier le maintien de l’ineffable Raymond : après tout, il est le premier entraineur de l’histoire du football français à qualifier l’équipe nationale 4 fois consécutives pour une compétition internationale (une contradicteur(e) me souffle à l’oreille que c’est parce qu’il est resté le plus longtemps..).

    Je m’interroge par ailleurs, tout comme Ochiot Les Grecus, sur la dimension temporelle du jugement moral (« on ne sait si un comportement est approprié ou non, jamais sur le moment, mais toujours a posteriori »). Dans le cas présent, l’Irlande avait bénéficié l’an passé, face à la Géorgie, d’un penalty imaginaire (et réclamé en toute mauvaise foi par les irlandais). En intégrant ce fait dans l’horizon du jugement moral, la main de Henry ne fait que rétablir l’équilibre de la balance ; il a simplement vengé les pauvres géorgiens victimes de ce penalty imaginaire .

    Dés lors, une question s’impose : et si Henry était géorgien ?

    Il y a quand même une belle coquille dans ce premier post: « Sans cette main, l’équipe de France aurait perdu ».

    C’est faux. Sans cette main, les deux équipes étaient à égalité. La rencontre pouvait dès lors basculer d’un côté comme de l’autre.

    Tout ce qui a une limite dans le temps est sujet à votre raisonnement de fortune morale. Un match de foot qui dure 90 minutes (ou plus avec les prolongations), une compétition sportive entière mais aussi une vie humaine et même notre planète (voir votre paragraphe sur la changement climatique).
    Au final, ce concept rejoint l’antienne cause/conséquence/jugement.
    Rien de nouveau mais toujours d’actualité.

    ce que vous décrivez est le moteur de l’espèce humaine : la capacité à changer de point de vue et à revisiter un jugement à la lueur de faits nouveaux, voire d’intuitions nouvelles. Sans cela, le soleil tournerait toujours autour de la terre. L’inconstance humaine est une constance bénéfique… tel est mon point de vue, qui, forcément, changera dans le futur ;-)
    PS : bienvenue, et surtout continuez !

    A mon avis, on l’oubliera pas de sitôt cette main. Regarde celle de Maradona (sauf que dans ce même match, Maradona met un des plus beaux buts de la Coupe du Monde).
    J’attends de voir le prochain match de la France à domicile pour voir la réaction des supporters.
    Ce qui me fait rigoler, c’est de voir tous ces champions de la morale (je parle des politiques) qui cautionnent le résultat: la fin justifie les moyens. Bel exemple!
    Laissons Domenech à son poste, çà fait un défouloir aux Français, un peu comme Malaussène dans les bouquins de Pennac.
    Félicitations pour ton blog. Bon Posts.

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    A propos du blog

    Eclairer les débats économiques contemporains par des coups de projecteurs théoriques et/ou historiques. La théorie économique est malheureusement mal connue et/ou caricaturée alors qu’elle apporte un vrai regard sur les phénomènes qui nous entourent. On fera appel au mode de raisonnement des économistes pour (re)considérer les problèmes. Mon but est aussi de commenter les positions théoriques et économiques du débat politique français. En effet, de nombreuses confusions restent persistantes sur ce que dit et ce que ne dit pas l’économie. Pour cela, je ne m’interdis évidemment pas de faire référence à des anecdotes, des lectures ou à des livres que j’ai trouvés particulièrement stimulants…

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