Bonjour à tous,
Et maintenant, passons à l’autre grande question : la dette et le grand – ou le petit – emprunt. Comme nous le savons tous, les prévisions pour les budgets à venir sont inquiétantes tant la dégradation des comptes publics (État, comptes sociaux, collectivités publiques) en termes de déficit et de dette paraît importante et durable. Ainsi, la dette qui était aux environ de 66% il y a quelques temps dépasse maintenant les 80% du PIB. Dès lors que l’on parle de déficit public ou de dette publique, plusieurs perspectives peuvent être adoptées : on peut s’interroger sur les effets macroéconomiques de stabilisation ou de sortie de crise, ou encore sur son utilisation en termes d’investissement. Mais, ces éléments font parfois oublier que les déficits publics ont également un aspect politique.
Sous l’influence de la nouvelle économie politique (New Political Economy), les économistes savent bien que le déficit public et la dette peuvent avoir aussi un usage politique et c’est sur ce point que je voudrais insister. Dans cette perspective, les personnels politiques ne sont que rarement considérés comme des agents parfaitement bienveillants, cherchant, de la manière la plus désintéressée qui soit, le bien commun. Au contraire, les décideurs politiques (représentants élus ou membres de l’exécutif) sont analysés comme ayant la capacité d’utiliser, dans leur propre intérêt, les leviers de la politique économique, notamment budgétaire. Le plus souvent, la nouvelle économie politique distingue, pour reprendre des catégories de la politique américaine, des positions polarisées entre les partis orientés à droite, plutôt préoccupés par la lutte contre l’inflation et les déficits, et les partis classés à gauche plus intéressés par la lutte contre le chômage et l’intervention publique. Et parmi les modèles existants en économie politique, il en est un qui éclaire d’un jour singulier la situation française, c’est le modèle dit d’utilisation stratégique du déficit. Ce modèle tente de répondre à la question suivante : quel peut être l’intérêt politique d’un gouvernement conservateur de creuser les déficits publics ? A priori aucun serait-on tenter de répondre et pourtant…
Pour comprendre l’intérêt de la question, il faut bien avoir à l’esprit que creuser le déficit dans d’aussi grandes proportions constitue, et c’est un euphémisme, une « curiosité » pour un gouvernement conservateur – fût-il pragmatique ! – traditionnellement représenté par un attachement aux grands équilibres budgétaires. Certes, on peut arguer, avec raison, que la crise est passée par là et que c’est justement le but des déficits que de permettre une sortie de crise. Mais ce faisant, en se focalisant uniquement sur l’économique, on oublie le versant proprement politique du problème.
On peut en fait, en ayant à l’esprit ce que l’on appelle le modèle stratégique, fournir une deuxième réponse à la question posée : une telle stratégie aujourd’hui permet d’empêcher dans l’avenir toute politique de « gauche », traditionnellement moins averse aux déficits publics. En creusant les déficits et en faisant exploser la dette publique, le pouvoir politique actuel effectue deux tours de force. D’une part, il force la prochaine législature à mener une politique conservatrice en termes de finances publiques. Dit autrement, par son action aujourd’hui – et encore une fois, sans préjuger de cette action du strict point de vue macroéconomique – il influence la politique future en rendant absolument nécessaire, dans l’avenir, le recours à des politiques de rigueur, conservatrices : il lie les mains de ceux qui gagneront les élections en 2012. Une telle stratégie n’est d’ailleurs pas nouvelle et a été utilisée dans le passé. C’est ainsi que certains commentateurs, comme le rappellent Alesina et Roubini dans leur livre Political Cycles and the Macroeconomy, ont analysé la politique de Ronald Reagan au début des années 1980 : en démantelant l’État-providence américain et en creusant parallèlement les déficits publics à des niveaux quasiment irréversibles, le président Reagan empêchait tout simplement ses opposants de revenir en arrière quand bien même ceux-ci auraient gagné les élections.
D’autre part, et ceci mène alors au second tour de force, proprement politique celui-là, le chef de l’État, comme à son habitude, amène l’opposition à endosser des habits qui ne sont pas les siens et achève ainsi de la discréditer. Projetons-nous en 2012 pendant la (future) campagne électorale : ces déficits abyssaux seront-ils un handicap pour l’équipe sortante ? Peut-être pas tant que cela car elle pourra arguer, bataille de chiffre à l’appui, qu’ils étaient nécessaires. Seront-ils un handicap pour l’opposition ? Évidemment oui car de deux choses l’une. Soit la gauche tiendra à son programme, se conformera à ses positions idéologiques traditionnelles et prônera un développement de l’intervention publique – toujours coûteuse – : elle apparaîtra, alors, comme peu crédible aux yeux de l’opinion étant donnée la situation déjà très dégradée des finances publiques. Soit elle attaquera le bilan du chef de l’État sur cette question, prônera un retour à l’équilibre budgétaire et endossera alors le rôle – peu enviable pour un parti de gauche – de l’orthodoxie budgétaire. Là, comme ailleurs, la discussion politique s’effectuera à front renversé. La gauche a intérêt à comprendre la nature de cette déstabilisation idéologique et politique. Et elle a intérêt à le comprendre rapidement.








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