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Le retour du politique?

La crise devait marquer le retour du politique et elle l’a marqué dans une certaine mesure. Cela étant, ce qui est intéressant dans les derniers développements portant sur la crise de la dette souveraine – dette publique – de la Grèce et ses impacts sur l’ensemble des pays de la zone euro est que précisément on essaye de limiter le rôle de la politique. Ainsi, lorsque l’on parle de constitutionnaliser le déficit budgétaire ou encore que l’on entend donner aux instances européennes un droit de regard sur les budgets nationaux, c’est à chaque fois pour limiter les pouvoirs de la représentation nationale.

On assiste alors effectivement à un recul du contrôle démocratique sur les finances publiques. C’est évidemment le cas mais est-ce une mauvaise chose ? Là question est en réalité incroyablement complexe. En effet, le risque de donner toute latitude à un pouvoir souverain, c’est qu’il tombe dans ce que les économistes appellent l’incohérence temporelle, le fait que le Souverain peut tout à fait s’engager aujourd’hui à une certaine politique dans le futur – par exemple, pour rassurer les marchés comme on dit – tout en ayant intérêt dans le futur à ne pas respecter sa promesse… Limiter son pouvoir, c’est alors forcer ce pouvoir à respecter ses engagements. C’est à tout le moins ce qu’on attendrait d’un pouvoir politique responsable : être capable de tenir ses engagements dans le temps.

Le plus souvent, ce débat classique tourne à un affrontement clair : ceux qui défendent le pouvoir politique comme seul juge et garant de sa parole au motif que toute limitation serait non démocratique ; ceux au contraire qui pensent que le pouvoir politique doit être limité précisément pour le contraindre à s’engager de manière claire sur le futur. C’est là où l’économie rejoint les sciences politiques et la philosophie car qu’est-ce que la liberté du corps politique ? Faire ce qu’il veut quand il en a envie ou décider pour le futur d’une ligne de conduite qu’il s’engage à tenir. La première partie de cet énoncé risque fort de tourner au caprice mais le second contraint les choix futurs au nom d’engagements et de contraintes présentes…

La controverse actuelle sur le bouclier fiscal tourne à l’épée de Damoclès pour le gouvernement : épée de Damoclès politique d’abord car revenir en arrière sur une mesure aussi symbolique, et qui plus est présentée à l’époque comme l’arme numéro un du retour de la croissance, passerait pour un virage à 180 degrés. Un changement de stratégie qui viendrait s’ajouter aux reculs sur la taxe carbone ou sur d’autres sujets moins connus du grand public mais tout aussi important (pour ne prendre qu’un exemple, le recul actuel sur le statut d’auto-entrepreneur). La politique économique perdrait toute lisibilité et surtout toute crédibilité.  Et pourtant, paradoxe de la politique et de l’économie, tout le monde ou presque est conscient qu’il faudrait justement le faire…

Il faudrait le faire car l’épée de Damoclès est aussi économique et c’est comme toujours cet aspect qui m’intéresse. En effet, le diagnostic est connu depuis longtemps et tient au manque de chance du Président de la République. Au moment même où  le bouclier fiscal a été adopté, la crise est venu douché les espoirs que l’on pouvait mettre dans ce genre de mécanisme. En effet, en période de croissance, le bouclier fiscal – quoique coûteux – est supportable. Mais en période de récession ou de faible croissance, son impact apparaît fort sur les finances publiques (quelque 500 millions d’euros par an).
Revenir en arrière serait donc le bon sens du point des finances publiques mais cela aurait une conséquence économique certaine à savoir le manque de crédibilité de l’action publique : on défait un jour ce que l’on a fait la veille. Bref, le dilemme est insoluble. On sait qu’il faut revenir en arrière mais on ne peut pas le faire. Et sans crédibilité, ces dispositifs n’ont que peu d’efficacité. En effet, si les acteurs économiques concernés ne croient pas au maintien dans le temps de ces mécanismes avantageux, ils chercheront toujours à y échapper. Si l’on change tous les quatre matins les règle fiscales, plus personne ne les prendra au sérieux pour en faire des supports claires et prévisibles de l’action future de l’Etat. Devant ce dilemme, certains proposent un moratoire sur le bouclier fiscal tant que la crise perdure mais bien évidemment, un tel aménagement renforcerait encore le caractère changeant de la politique fiscale.  
Une solution serait peut-être la suivante : annoncer de manière claire, non ambiguë et crédible – par exemple en négociant un accord avec l’opposition – que le bouclier est indexé sur les performances de l’économie. On le maintient en période de croissance, on l’abandonne en période de crise mais de manière prévue et sans avoir donc besoin de sans cesse s’adapter par des politiques discrétionnaires au contexte du moment. Un peu à la manière dont la Grande-Bretagne fait évoluer ses règles budgétaires en fonction de la conjoncture mais selon une règle prévue ex ante. Bref, la représentation nationale enverrait le message suivant : en cas de forte croissance, le corps politique accepte d’augmenter les inégalités et de favoriser certains contribuables déjà (très!) aisés mais en cas de recession ou de faible croissance, il entend que ces inégalités soient réduites afin que tout le monde participe à la restauration des comptes publics.
Sans un  compromis de ce genre, on risque fort de maintenir un mécanisme dont tout le monde sait qu’il est inopportun. Mais bien entendu, rien n’assure que nos politiques aient suffisemment de sagesse pour arriver à un tel compromis.

 

Le trafic paie-t-il?

Lue, la semaine dernière, dans le journal Le Monde, une très intéressante enquête sur la drogue (on aimerait lire plus souvent des papiers de cette qualité !). A l’occasion de la chute d’une des places tournantes du trafic de cannabis dans l’Ouest de Paris, on y voit décrit de manière précise l’organisation – relativement complexe – du réseau. Ce que j’ai trouvé vraiment intéressant dans cette enquête tient en deux éléments. Premièrement, le nombre élevé de personnes impliquées (ceux qui font le gué, ceux qui rabattent, ceux qui transportent la drogue, ceux qui sous-louent leur appartement…). Ainsi, le trafic apparaît comme impliquant à la fois des trafiquants « professionnels » et toute une armée de petites mains. Deuxièmement, et c’est ce qui est le plus intéressant pour l’économiste, les faibles revenus générés par le trafic pour cette armée de réserve : 20, 30 40 euros payés par-ci par-là à ceux qui sont impliqués. Ainsi, la distribution des revenus générés par le trafic est très inégalitaire : ils sont largement accaparés par le haut de la pyramide du réseau.
            On ne peut qu’être frappé par la similitude de cette description avec certaines études menées aux États-unis sur ces questions. Dans un article célèbre intitulé « pourquoi les dealers vivent-ils chez leur mère », Steven Levitt avait mis en lumière ce même phénomène de distribution inégalitaire et de faibles revenus pour le bas de la pyramide (vous trouverez une traduction de cet article dans l’ouvrage de Levitt publié en français, Freakonomics chez Gallimard). La réponse à la question posée est ainsi tout simplement qu’ils vivent chez leur mère…car il n’ont pas les moyens d’habiter ailleurs. Mais un tel constat peut aussi déboucher sur des considérations politiques. Levitt se demande notamment pourquoi, étant donné que les revenus sont faibles, les petites mains ne substituent pas des activités légales aux activités illégales ? Plusieurs éléments sont à prendre en compte mais il insiste sur le fait que « le soldat de base » du trafic touche peu mais a une probabilité (faible mais positive) de toucher beaucoup s’il monte dans la hiérarchie du trafic.
            En extrapolant quelque peu, on voit alors que ce qui compte est moins la comparaison des revenus légaux et illégaux dans le choix des acteurs que la probabilité de revenus élevés dans le futur. Bien entendu, une mobilité sociale et économique rendrait plus attractive les activités légales. Bref, ce phénomène illustre rien moins la faible mobilité sociale et économique perçue par certains de nos contemporains…

Bison fûté ou bison Cassandre?

Bonjour à tous et bonne année 2010!

L’avantage avec les débuts d’année, c’est que l’on peut prendre plein de bonnes résolutions. C’est mon cas également et j’espère que cette année 2010 sera blogueuse… ou ne sera pas. En cette rentrée, je dois vous avouer que je suis tout de même  - en tant qu’économiste – un peu traumatisé pour deux raisons qui sont liées l’une à l’autre. Premier traumatisme : durant les repas traditionnels des fêtes de Noël, on discute un peu politique (alors même qu’on s’était promis de ne pas aborder le sujet mais passons…) puis on discute beaucoup politique et arrive évidemment le procès des économistes accusés de ne rien avoir prévu de la crise qui nous secoue. On compare alors les économistes, selon la bonne vieille blague de la profession, à des météorologues mais en moins compétents. Deuxième traumatisme : on revient de ces repas de Noël, on se trouve en plein Paris dans les bouchons et on se dit que vraiment, c’est la dernière fois.

En fait, ces deux traumatismes n’en font qu’un seul. En effet, le météorologue, lorsqu’il fait une prédiction sur le temps qu’il fera demain, n’influence pas la pluie ou le beau temps. Il pleuvra (ou pas) demain indépendamment de ce qu’a prédit Météo-France. Bison-fûté, lui, fait des prédictions sur le trafic futur sur les routes de France et de Navarre. Mais sa prédiction influence le comportement des acteurs : en effet, on peut décider de modifier son comportement – sa date de départ par exemple – en fonction de cette prédiction. Evidemment, si suffisamment de monde croit dans la prédiction de bison-fûté et que personne ne veut subir les bouchons (je mets de côté le cas où les automobilistes sont d’acord pour subir un temps d’embouteillage considérable), les gens partiront majoritairement à un autre moment et…bison-fûté se sera lamentablement trompé! A posteriori, on aura beau jeu alors de dire qu’on a bien tort de lui faire confiance et de croire dans ses prédictions…Inversement, si personne ne croit bison-fûté, c’est à ce moment là qu’il aura raison mais en pure perte puisque sa prédiction n’aura pas empêché le phénomène de bouchon de se réaliser!

Ce paradoxe de bison-fûté est bien connu des économistes et des théoriciens de la décision, c’est le paradoxe de Cassandre en fait. Cassandre ne peut prédire l’avenir (la destruction de Troie) que, précisément, parce que personne ne la croit. Pour les économistes, c’est un peu la même chose en ce sens que leur prédiction peut à tout moment générer des comportements des acteurs qui vont précisément invalider ce qui était "prévu". On comprend alors que le travail soit un peu plus difficile pour un économiste que pour un météorologue puisque son objet d’étude (le comportement des individus) peut parfois se modifier avec le discours que l’économiste tient à propos de cet objet. De quoi être un peu plus indulgent avec les économistes (et un peu moins avec les météorologues?)…

A propos du blog

Eclairer les débats économiques contemporains par des coups de projecteurs théoriques et/ou historiques. La théorie économique est malheureusement mal connue et/ou caricaturée alors qu’elle apporte un vrai regard sur les phénomènes qui nous entourent. On fera appel au mode de raisonnement des économistes pour (re)considérer les problèmes. Mon but est aussi de commenter les positions théoriques et économiques du débat politique français. En effet, de nombreuses confusions restent persistantes sur ce que dit et ce que ne dit pas l’économie. Pour cela, je ne m’interdis évidemment pas de faire référence à des anecdotes, des lectures ou à des livres que j’ai trouvés particulièrement stimulants…

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