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Bonjour à tous,

C’est bientôt les élections régionales et une simple analyse économique peut nous expliquer ce qui est en train de se passer. Je passe le premier résultat des économistes concernant le paradoxe du vote qui consiste à se demander pourquoi des individus votent alors même qu’ils savent que, en aucun cas, leur simple vote ne peut influencer l’élection (en effet, demandez-vous ce qui se passerait si, individuellement, vous n’alliez pas voter ? Rien, le résultat serait exactement le même).

Plus intéressant est la recherche sur les points fixes électoraux qui a été initiée par Herbert Simon. En effet, si l’on suppose que les électeurs ont certaines préférences pour des partis ou des hommes politiques, on peut en conclure qu’ils votent en fonction de ces préférences et le vote représente la révélation des préférences électorales de l’ensemble des votants. Mais c’est oublier qu’il y a un aspect stratégique dans le vote à savoir que la rationalité d’un vote individuel dépend de ce que les autres votants ont décidé. Un point fixe électoral est une situation où chaque votant vote pour un candidat et ne regrette pas son choix c’est-à-dire que, une fois connus les votes des autres électeurs, il ne souhaite pas modifier son propre choix.

Une procédure de vote est donc stable lorsque les acteurs votent et, une fois le résultat connu, ne veulent pas modifier leur vote. Prenons le cas du 21 avril 2002, il est clair que le résultat de premier tour n’était pas stable au sens économique du terme. En effet, de nombreux votants auraient voté différemment s’ils avaient connu le résultat. Par exemple, un certain nombre d’électeurs de Jean-Pierre Chevènement n’auraient pas voté pour lui s’ils avaient su que Lionel Jospin n’était pas au second tour. Ces électeurs qui regrettent préfèrent A (Chevènement) à B (Jospin) à C (Chirac) à D (Le Pen) mais ils préfèrent tout de même voir B au second tour que C et D. Il est donc assez rationnel de voter A si l’on est sûr que B est au second tour mais il devient plus rationnel de voté B si l’on n’est pas sûr que B y sera. On pourrait même dire qu’un vote réellement rationnel nécessite un tel point fixe. Dans la réalité c’est évidemment compliqué car il faudrait voter jusqu’à ce que, deux fois de suite, on trouve le même résultat. On saurait alors qu’on est en présence d’un point fixe : la connaissance du résultat global n’implique pour aucun votant un changement de vote.

Le résultat se complique dès lors que l’on prend conscience qu’il y a plusieurs points fixes : par exemple, et en supposant les préférences que l’on s’est donné ci-dessus, si Lionel Jospin a une courte tête sur Jean-Marie Le Pen et que Jean-Pierre Chevènement est largement distancé, il est rationnel de continuer à voter Lionel Jospin pour éviter Jean-Marie Le Pen au second tour. Cette situation peut être un point fixe. Mais, si c’est Jean-Pierre Chevènement qui possède une courte tête sur Jean-Marie Le Pen et que Lionel Jospin est distancé, il devient rationnel de soutenir Jean-Pierre Chevènement. Toute la question est de savoir quel point fixe va être choisi par le corps électoral. On voit que la procédure de vote peut cacher, en fait, des caractéristiques irrationnelles car le point fixe qui est choisi – le résultat effectif – peut l’être sur des fondements complètement arbitraires. 

On voit alors toute l’importance des sondages. Contrairement à ce que prétendent les sondeurs, les sondages ne représentent pas simplement l’opinion à un moment donné du temps, ils peuvent jouer un rôle sur le caractère stratégique du vote. Dit autrement, ils peuvent influencer quel point fixe sera finalement choisi par les votants. Il me semble que c’est quelque chose de ce type qui est en train de se jouer entre le Modem, le PS et les Verts actuellement. En effet, une partie de l’électorat est mouvant et hésite entre ces trois partis. Au gré des élections, ces électeurs décident de se porter soit sur l’un, soit sur l’autre de ces partis. Mais dès lors que l’on sait que les Verts ou le Modem ne font qu’un score faible, alors il devient rationnel – stratégiquement – de voter PS plutôt que pour ces partis. Évidemment, si l’on pensait que les verts ou le Modem pouvaient faire jeu égal avec le PS – voir le dépasser – alors il deviendrait rationnel de porter son vote sur l’un de ces deux partis. Le point important, c’est qu’un même ensemble de préférences peut générer plusieurs résultats différents selon le point fixe qui émerge. Dit autrement, les modifications des scores des Verts, du PS ou du Modem ne traduit nécessairement une modification des préférences électorales…

L’usage politique du déficit public

Bonjour à tous,

Et maintenant, passons à l’autre grande question : la dette et  le  grand – ou le petit – emprunt. Comme nous le savons tous, les prévisions pour les budgets à venir sont inquiétantes tant la dégradation des comptes publics (État, comptes sociaux, collectivités publiques) en termes de déficit et de dette paraît importante et durable. Ainsi, la dette qui était aux environ de 66% il  y a quelques temps dépasse maintenant les 80% du PIB. Dès lors que l’on parle de déficit public ou de dette publique, plusieurs perspectives peuvent être adoptées : on peut s’interroger sur les effets macroéconomiques de stabilisation ou de sortie de crise, ou encore sur son utilisation en termes d’investissement. Mais, ces éléments font parfois oublier que les déficits publics ont également un aspect politique.

Sous l’influence de la nouvelle économie politique (New Political Economy), les économistes savent bien que le déficit public et la dette peuvent avoir aussi un usage politique et c’est sur ce point que je voudrais insister. Dans cette perspective, les personnels politiques ne sont que rarement considérés comme des agents parfaitement bienveillants, cherchant, de la manière la plus désintéressée qui soit, le bien commun. Au contraire, les décideurs politiques (représentants élus ou membres de l’exécutif) sont analysés comme ayant la capacité d’utiliser, dans leur propre intérêt, les leviers de la politique économique, notamment budgétaire. Le plus souvent, la nouvelle économie politique distingue, pour reprendre des catégories de la politique américaine, des positions polarisées entre les partis orientés à droite, plutôt préoccupés par la lutte contre l’inflation et les déficits, et les partis classés à gauche plus intéressés par la lutte contre le chômage et l’intervention publique. Et parmi les modèles existants en économie politique, il en est un qui éclaire d’un jour singulier la situation française, c’est le modèle dit d’utilisation stratégique du déficit. Ce modèle tente de répondre à la question suivante : quel peut être l’intérêt politique d’un gouvernement conservateur de creuser les déficits publics ? A priori aucun serait-on tenter de répondre et pourtant…

Pour comprendre l’intérêt de la question, il faut bien avoir à l’esprit que creuser le déficit dans d’aussi grandes proportions constitue, et c’est un euphémisme, une « curiosité » pour un gouvernement conservateur – fût-il pragmatique ! – traditionnellement représenté par un attachement aux grands équilibres budgétaires. Certes, on peut arguer, avec raison, que la crise est passée par là et que c’est justement le but des déficits que de permettre une sortie de crise. Mais ce faisant, en se focalisant uniquement sur l’économique, on oublie le versant proprement politique du problème.

On peut en fait, en ayant à l’esprit ce que l’on appelle le modèle stratégique, fournir une deuxième réponse à la question posée : une telle stratégie aujourd’hui permet d’empêcher dans l’avenir toute politique de « gauche », traditionnellement moins averse aux déficits publics. En creusant les déficits et en faisant exploser la dette publique, le pouvoir politique actuel effectue deux tours de force. D’une part, il force la prochaine législature à mener une politique conservatrice en termes de finances publiques. Dit autrement, par son action aujourd’hui – et encore une fois, sans préjuger de cette action du strict point de vue macroéconomique – il influence la politique future en rendant absolument nécessaire, dans l’avenir, le recours à des politiques de rigueur, conservatrices : il lie les mains de ceux qui gagneront les élections en 2012. Une telle stratégie n’est d’ailleurs pas nouvelle et a été utilisée dans le passé. C’est ainsi que certains commentateurs, comme le rappellent Alesina et Roubini dans leur livre Political Cycles and the Macroeconomy, ont analysé la politique de Ronald Reagan au début des années 1980 : en démantelant l’État-providence américain et en creusant parallèlement les déficits publics à des niveaux quasiment irréversibles, le président Reagan empêchait tout simplement ses opposants de revenir en arrière quand bien même ceux-ci auraient gagné les élections.

D’autre part, et ceci mène alors au second tour de force, proprement politique celui-là, le chef de l’État, comme à son habitude, amène l’opposition à endosser des habits qui ne sont pas les siens et achève ainsi de la discréditer. Projetons-nous en 2012 pendant la (future) campagne électorale : ces déficits abyssaux seront-ils un handicap pour l’équipe sortante ? Peut-être pas tant que cela car elle pourra arguer, bataille de chiffre à l’appui, qu’ils étaient nécessaires. Seront-ils un handicap pour l’opposition ? Évidemment oui car de deux choses l’une. Soit la gauche tiendra à son programme, se conformera à ses positions idéologiques traditionnelles et prônera un développement de l’intervention publique – toujours coûteuse – : elle apparaîtra, alors, comme peu crédible aux yeux de l’opinion étant donnée la situation déjà très dégradée des finances publiques. Soit elle attaquera le bilan du chef de l’État sur cette question, prônera un retour à l’équilibre budgétaire et endossera alors le rôle – peu enviable pour un parti de gauche – de l’orthodoxie budgétaire. Là, comme ailleurs, la discussion politique s’effectuera à front renversé. La gauche a intérêt à comprendre la nature de cette déstabilisation idéologique et politique. Et elle a intérêt à le comprendre rapidement.

 

Thierry Henry et la fortune morale

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Bonjour à tous et bienvenu,

Bon, c’est le premier post, on ne va commencer trop sérieusement et j’aimerais vous parler un peu de la main de Thierry Henry. Non pas pour étudier un lien – possible mais assez hypothétique tout de même – entre la croissance du PIB et la qualification des bleus, non pas pour discuter économiquement du système de primes au sein de la FFF (quelque chose comme 800 000 euros pour R. Domenech, cela fera l’objet d’un post plus long dans les prochains jours) mais plutôt de regarder le caractère quasi-métaphysique de la chose en tout cas du point de vue de la philosophie économique. Je m’explique.
Cette main – honteuse diront certains -, on peut la considérer avec les lunettes du concept de « Fortune morale » développée par Bernard Williams dans son ouvrage, assez ancien mais toujours remarquable, Moral Luck. Imagions un peintre qui abandonne femme et enfants pour vivre sa passion. Que penser d’un tel comportement ? Si le peintre s’avère génial, nous lui pardonnerons facilement son comportement nous dit B. Williams ; qu’il s’avère médiocre et nous le blâmerons de la manière la plus intransigeante. Notre jugement se construit donc de manière rétroactive dans bien des cas : c’est en fonction du développement des faits que nous modifions notre manière de considérer l’acte en question…alors que l’acte lui-même reste toujours le même (Pis, on pourrait considérer que cet acte devrait être jugé en se replaçant précisément dans les circonstances du moment).
Gageons que si l’équipe de France ne sort pas des pools en 2010 et fait ses valises après trois matchs, nous aurons vis-à-vis de notre capitaine la plus impitoyable des attitudes en considérant que, vraiment, cette main était honteuse. Que nous allions en finale et cette main deviendra relativement anecdotique et pardonnée…Nos commentateurs de télévision sont – à leur corps défendant car je ne pense pas qu’ils réfléchissent à B. Williams tous les quatre matins ! – des professionnels de la fortune morale : que le coach - pardon pour l’anglicisme, je ne le referai plus – fasse rentrer un attaquant, que cet attaquant marque et nous dirons que le coaching a été merveilleux et génial ; qu’il ne marque pas et alors nous jugerons ce même coaching peu inspiré et médiocre. Bref, là encore, le jugement évolue au gré des événements postérieurs à l’acte en question…paradoxal mon cher Watson !
Le point intéressant du football, c’est que le jugement définitif sur le comportement des joueurs n’arrive qu’une fois achevée la dernière seconde du match. Autrement dit, on ne va juger du caractère bon ou mauvais de notre entraîneur qu’une fois le match terminé, c’est-à-dire une fois…que c’est trop tard (et notamment trop tard pour en changer!). Il y a un aspect tragique dans les jugements tirés de la fortune morale où l’on ne sait si un comportement est approprié ou non, jamais sur le moment, mais toujours a posteriori.
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En fait, on retrouve ce genre de mécanismes dans beaucoup de domaines de la vie sociale. Par exemple, c’est un peu ce qui se passe, comme l’écrit J-P Dupuy dans ses nombreux ouvrages (j’aurai l’occasion d’y revenir), à propos du changement climatique : que l’on fasse face à une catastrophe climatique majeure et nous nous lamenterons sur nos comportements passés…mais il sera précisément trop tard ; que la catastrophe n’arrive pas et nous considérerons que ce n’était pas si grave de polluer tant et tant…
Appliquons cela au cas R. Domenech : si l’équipe de France n’était pas sortie des barrages, il est évident que R. Domenech aurait été considéré comme un mauvais entraîneur (par définition puisqu’il n’aurait pas réussi à qualifier l’équipe de France !) et aurait été remercié et remplacé par quelqu’un de plus compétent. Or, que nous offre la main de Henry  d’un point de vue philosophique : il nous offre la possibilité d’un jugement a posteriori…mais sans en souffrir les conséquences. Sans cette main, l’équipe de France aurait perdu, mais avec elle, l’équipe se qualifie. Thierry Henry nous offre une chose incroyable : la possibilité d’un jugement a posteriori (il faut changer d’entraîneur puisque sans tricher nous aurions perdu et donc nous aurions changer de coach) mais il sacrifie son honneur (?) pour que ce jugement puisse avoir lieu sans en subir les conséquences…Chapeau l’artiste. Et en tout cas, pour les afficionados de football qui liraient ce blog, la conclusion est sans appel, il faut changer d’entraîneur !

A propos du blog

Eclairer les débats économiques contemporains par des coups de projecteurs théoriques et/ou historiques. La théorie économique est malheureusement mal connue et/ou caricaturée alors qu’elle apporte un vrai regard sur les phénomènes qui nous entourent. On fera appel au mode de raisonnement des économistes pour (re)considérer les problèmes. Mon but est aussi de commenter les positions théoriques et économiques du débat politique français. En effet, de nombreuses confusions restent persistantes sur ce que dit et ce que ne dit pas l’économie. Pour cela, je ne m’interdis évidemment pas de faire référence à des anecdotes, des lectures ou à des livres que j’ai trouvés particulièrement stimulants…

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