Profondément dépressif pendant son enfance, suite à un grave traumatisme familial, Paul, 35 ans, brillant cadre sup' dans la pub, me confiait récemment : "c'est le travail et l'entreprise qui m'ont permis de m'en sortir, de relever la tête et de me trouver". Aujourd'hui serein et équilibré, Paul se souvient : "Petit, je doutais de tout et de tous. Je n'avais ni ambition, ni vision de l'avenir". Après de vagues études, menées sans entrain ni passion, il démarre, presque par hasard, dans une agence de publicité. Petit à petit, il en gravit les échelons. Au fil des projets, des rencontres, des succès, il commence à prendre confiance en lui et à se découvrir. "On parle beaucoup de l'univers violent de l'entreprise, mais on évoque plus rarement son aspect rassurant. Pour ma part, je me suis construit grâce à mon entreprise", ajoute Paul.
Ce que m'a confié Paul m'a rappelé une conversation que j'avais eu il y a quelques temps avec Boris Cyrulnik. Neuropsychiatre et psychanalyste, ce grand spécialiste de la résilience a exploré et médiatisé la théorie selon laquelle l'être humain porte en lui la capacité de se reconstruire, même après de graves traumatismes survenus dans l'enfance. Notre entretien portait sur les personnes qui s'en sortent en développant leur propre société.
Pour Boris Cyrulnik, "on trouve une forte proportion de résilients parmi les créateurs d'entreprises, la même à mon avis que parmi les créateurs tout courts, qu'ils soient musiciens, peintres : au moins 50%. Par comparaison, je dirais qu'en politique, ce chiffre ne dépasse pas les 5%.
Pour ces personnes, réussir leur entreprise, c'est se prouver qu'elles n'étaient finalement pas des "enfants-poubelles", contrairement au sentiment qu'elles traînaient comme un boulet depuis leurs jeunes années. En fait, l'entreprise les répare. Leur victoire sociale les soigne. Il n'est pas rare qu'un résilient connaisse une réussite plus éclatante qu'un non-résilient, car il a la rage de s'en sortir. Au bureau, il ne compte pas ses heures. Cela dit, c'est dangereux, car s'il n'a pas travaillé sur lui, s'il s'est contenté des apparences, le passé risque de lui revenir en boomerang. Et il s'effondre. Pour éviter cela, il faut qu'il ait remanié son idée de lui-même, qu'il ne se considère plus, au fond, comme un enfant-poubelle, mais comme un enfant qui a été agressé, mais a réussi à se réparer.








