


Les éditions CNRS proposent une série d’ouvrages dédiés à la criminalité. Parmi les parutions les plus récentes on peut relever le livre de Bertrand Monnet, directeur scientifique de la Chaire Management des Risques Criminels de l’EDHEC, et de Philippe Véry, professeur dans cette même école de commerce, qui dressent un panorama des nouveaux risques économiques en relation avec la criminalité et le terrorisme. Cette analyse synthétique et claire avec de nombreux graphiques permettra aux acteurs en entreprises de mieux cerner les différents types de menaces susceptibles de fragiliser leur organisation. L’ouvrage a aussi le mérite de ne pas tomber dans une vulgarisation trop simpliste et les auteurs reconnaissent notamment qu’il reste difficile pour des chercheurs de connaître les réalités économiques des mafias ou grandes organisations criminelles, d’autant que selon eux, avec le temps, l’économie licite et illicite serait particulièrement imbriquée. Ils qualifient ainsi de telles organisations « d’extrémistes économiques (…) qui cherchent le profit par tous les moyens ». Le cas de la contrefaçon est aussi détaillé et selon les auteurs, trois modèles de contrefaçon coexistent. Dans un premier cas, les contrefacteurs n’ont aucun lien avec le crime organisé. Il s’agit en fait d’entreprises légales simplement désireuses d’exercer une concurrence déloyale en ne respectant pas les droits de propriété intellectuelle. Dans un second cas on assiste à une association entre des entreprises légales (chargées de la production des faux) et d’entreprises criminelles transnationales (utilisées pour transporter et distribuer les contrefaçons). Enfin la « contrefaçon peut également être intégralement maîtrisée par une ou plusieurs organisations criminelles ». Mais ce schéma d’organisation intégrée serait rare et concernerait notamment le cas de la Camorra qui a développé une industrie du luxe parallèle. On peut relever au passage que les deux premières catégories contredisent en grande partie la rhétorique bien rodée des pouvoirs publics ou lobbies sur le thème « acheter un produit contrefait c’est financer le crime organisé ».
Un second ouvrage publié par le CNRS revient plus spécifiquement sur le cas de la contrefaçon. Pierre Delval, expert auprès des Nations Unies, dresse dans son livre un tableau global du « Marché mondial du faux ». L’auteur insiste à juste titre sur les chiffres erronés repris tel quel et sans validation par les principaux acteurs du débat (ainsi que par la plupart des medias).L’auteur cite en référence les statistiques du Government Acccounting Office (GAO), un organisme indépendant qui réfute les chiffres de la contrefaçon qui correspondrait à 5-7 % du commerce mondial : le GAO aboutit à des données 200 fois inférieures aux statistiques généralement transmises par l’industrie nord-américaine… Il y a donc une grande incohérence des organismes officiels sur l’ampleur du phénomène et cela jette un voile de suspicion sur la réalité des défis en cours. Delval insiste également sur le caractère restrictif de la définition de la contrefaçon en fonction des droits de propriété intellectuelle. En effet la contrefaçon devrait surtout intégrer la notion de dangerosité vis-à-vis du consommateur et s’orienter sur le concept de « crime contrefaçon ». Toujours selon l’auteur, les autorités de contrôle (police, douanes) sont trop dépendantes des titulaires de droits pour « détecter dans l’urgence et sans ambiguïté le vrai du faux ». Il y a donc aussi une dérive procédurière dans la lutte anti-contrefaçon qu’il conviendrait de résoudre.L’apport de la preuve de contrefaçon est également de plus en plus délicat à effectuer et selon Pierre Delval « l’étude du faux » devrait inciter à davantage d’humilité car même les douaniers les plus avertis se sont laissés abuser par des produits contrefaits.
Enfin les éditions CNRS ont publié un petit ouvrage d’Alain Bauer intitulé « A la recherche de la criminologie : une enquête ». Le livre correspond en fait au cours inaugural du 8 février 2010 effectué pour l’inauguration de la Chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers. Inauguration qui avait par ailleurs fait l’objet de polémique puisqu’elle avait été contestée par certains chercheurs de l’institution… Il n’en demeure pas moins que ce texte est pertinent car Bauer y questionne le concept de criminologie et démontre avec des arguments précis la complexité du phénomène qui a traditionnellement été enseigné en France de manière marginale au sein des facultés de droit.Il rappelle par ailleurs la spécificité de notre pays où la criminologie n’existe « que de manière incidente et dérobée, soit sous la forme de recherches effectuées sous d’autres bannières, soit sous la forme de travaux conduits par des « criminologues » autodidactes ou autoproclamés ». Cette faiblesse académique nous distinguerait de pays tels que le Canada ou l’Italie. Alain Bauer propose donc de nouvelles approches pour mieux identifier la réalité contemporaine des phénomènes criminels avec notamment l’importance des relations internationales, de l’économie numérique et de la prospective dans le cadre des analyses. Il insiste par ailleurs à juste titre sur le décryptage des « risques peu visibles » mis en relief par le sociologue allemand Ulrich Beck et qui nécessitent des « organes de perception » devant aider les acteurs et les citoyens à mieux cerner les dangers à venir. Propos lucides ou voeux pieux ? On se demande en effet ce qu’il en est sur un plan plus opérationnel car depuis cette conférence inaugurale, la Chaire en question brille surtout par sa discrétion en termes de recherche…
Les nouveaux pirates de l’entreprise de Bertrand Monnet et Philippe Véry, CNRS Editions, 250 p., 23 euros
Le marché mondial du faux de Pierre Delval, CNRS Editions, 278 p., 25 euros
A la recherche de la criminologie : une enquête d’Alain Bauer, CNRS Editions, 64 p., 4,36 euros
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