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Services secrets pour les fêtes

Avec l’arrivée de Noël et de 2011, une idée de cadeau avec un livre sur … les services secrets. Un travail éditorial de grande qualité avec des documents inédits fort justement salué par de nombreux media. De la fiche de renseignement sur Hitler (1924) en passant par des séductrices de légende (Mata Hari, Josephine Baker) jusqu’aux innovations technologiques,  l’ouvrage fourmille de très belles photos et de textes accessibles.

 

 

 

Dans les archives inédites des Services Secrets de Bruno Fuligni, Collectif, Editions de l’Iconoclaste, 350p., 69 euros

A l’occasion d’une conférence à l’EHESS le 14 décembre, le sinologue et socio-économiste Guilhem Fabre est revenu sur son ouvrage Propriété intellectuelle, contrefaçon et innovation. Il a constaté que depuis 25 ans les droits de propriété intellectuelle ont pris une importance croissante et que la révolution technologique (biologique, informatique) et la mondialisation des années 90/2000  ont donné un rôle encore plus stratégique aux droits en question. La transnationalisation des entreprises a également amplifié le phénomène avec l’importance des actifs intangibles. Le rôle des droits de propriété intellectuelle a évolué car s’ils étaient à l’origine prévus pour « réserver un marché à une entreprise avec une limite spatiale et temporelle », leur rôle s’assimile désormais à « un outil d’accumulation et de conquête des marchés ». Avec Internet et la mondialisation, la chaîne de valeur des entreprises a été bouleversée et a créé de nouvelles tensions Nord/Sud et Producteur/Consommateur. Guilhem Fabre a insisté sur le rôle des blockbusters dans les domaines pharmaceutique et cinématographique au sein desquels les droits de propriété intellectuelle sont stratégiques. Mais ces blockbusters rencontrent plusieurs limites comme la facilité des copies à coût bas et l’arrivée des pays émergents qui participent en général à la sous-traitance des dits produits. Guilhem Fabre a aussi à juste titre insisté sur  la maîtrise des réseaux de distribution et le marché gris des importations parallèles qui  sont souvent en fait les vrais enjeux de la contrefaçon.

Propriété intellectuelle, contrefaçon et innovation de Guilhem Fabre, Publications des Universités du Rouen et du Havre, 180 p., 16 euros

Eric Przyswa, www.risk-05.com, risk05 site de décryptage et de recherche sur les risques contemporains

Les éditions CNRS proposent une série d’ouvrages dédiés à la criminalité. Parmi les parutions les plus récentes on peut relever le livre de Bertrand Monnet, directeur scientifique de la Chaire Management des Risques Criminels de l’EDHEC, et de Philippe Véry, professeur dans cette même école de commerce, qui dressent un panorama des nouveaux risques économiques en relation avec la criminalité et le terrorisme. Cette analyse synthétique et claire avec de nombreux graphiques permettra aux acteurs en entreprises de mieux cerner les différents types de menaces susceptibles de fragiliser leur organisation. L’ouvrage a aussi le mérite de ne pas tomber dans une vulgarisation trop simpliste et les auteurs reconnaissent notamment qu’il reste difficile pour des chercheurs de connaître les réalités économiques des mafias ou grandes organisations criminelles, d’autant que selon eux, avec le temps, l’économie licite et illicite serait particulièrement imbriquée. Ils qualifient ainsi de telles organisations « d’extrémistes économiques (…) qui cherchent le profit par tous les moyens ». Le cas de la contrefaçon est aussi détaillé et selon les auteurs, trois modèles de contrefaçon coexistent. Dans un premier cas, les contrefacteurs n’ont aucun lien avec le crime organisé. Il s’agit en fait d’entreprises légales simplement désireuses d’exercer une concurrence déloyale en ne respectant pas les droits de propriété intellectuelle. Dans un second cas on assiste à une association entre des entreprises légales (chargées de la production des faux) et d’entreprises criminelles transnationales (utilisées pour transporter et distribuer les contrefaçons). Enfin la « contrefaçon peut également être  intégralement maîtrisée par une ou plusieurs organisations criminelles ». Mais ce schéma d’organisation intégrée serait rare et concernerait notamment le cas de la Camorra qui a développé une industrie du luxe parallèle. On peut relever au passage que les deux premières catégories contredisent en grande partie la rhétorique bien rodée des pouvoirs publics ou lobbies sur le thème « acheter un produit contrefait c’est financer le crime organisé ».

Un second ouvrage publié par le CNRS revient plus spécifiquement sur le cas de la contrefaçon. Pierre Delval, expert auprès des Nations Unies, dresse dans son livre un tableau global du « Marché mondial du faux ». L’auteur insiste à juste titre sur les chiffres erronés repris tel quel et sans validation par les principaux acteurs du débat (ainsi que par la plupart des medias).L’auteur cite en référence les statistiques du Government Acccounting Office (GAO), un organisme indépendant qui réfute les chiffres de la contrefaçon qui correspondrait à 5-7 % du commerce mondial : le GAO aboutit à des données 200 fois inférieures aux statistiques généralement transmises par l’industrie nord-américaine… Il y a donc une grande incohérence des organismes officiels sur l’ampleur du phénomène et cela jette un voile de suspicion sur la réalité des défis en cours. Delval insiste également sur le caractère restrictif de la définition de la contrefaçon en fonction des droits de propriété intellectuelle. En effet la contrefaçon devrait surtout intégrer la notion de dangerosité vis-à-vis du consommateur et s’orienter sur le concept de « crime contrefaçon ». Toujours selon l’auteur, les autorités de contrôle (police, douanes) sont trop dépendantes des titulaires de droits pour « détecter dans l’urgence et sans ambiguïté le vrai du faux ». Il y a donc aussi une dérive procédurière dans la lutte anti-contrefaçon qu’il conviendrait de résoudre.L’apport de la preuve de contrefaçon est également de plus en plus délicat à effectuer et selon Pierre Delval « l’étude du faux » devrait inciter à davantage d’humilité car même les douaniers les plus avertis se sont laissés abuser par des produits contrefaits.

Enfin les éditions CNRS ont publié un petit ouvrage d’Alain Bauer intitulé « A la recherche de la criminologie : une enquête ». Le livre correspond en fait au cours inaugural du 8 février 2010 effectué pour l’inauguration de la Chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers. Inauguration qui avait par ailleurs fait l’objet de polémique puisqu’elle avait été contestée par certains chercheurs de l’institution… Il n’en demeure pas moins que ce texte est pertinent car Bauer y questionne le concept de criminologie et démontre avec des arguments précis la complexité du phénomène  qui a traditionnellement été enseigné en France de manière marginale au sein des facultés de droit.Il rappelle par ailleurs la spécificité de notre pays où la criminologie n’existe « que de manière incidente et dérobée, soit sous la forme de recherches effectuées sous d’autres bannières, soit sous la forme de travaux conduits par des « criminologues » autodidactes ou autoproclamés ». Cette faiblesse académique nous distinguerait de pays tels que le Canada ou l’Italie. Alain Bauer propose donc de nouvelles approches pour mieux identifier la réalité contemporaine des phénomènes criminels avec notamment l’importance des relations internationales, de l’économie numérique et de la prospective dans le cadre des analyses. Il insiste par ailleurs à juste titre sur le décryptage des « risques peu visibles » mis en relief par le sociologue allemand Ulrich Beck et qui nécessitent des « organes de perception » devant aider les acteurs et les citoyens à mieux cerner les dangers à venir. Propos lucides ou voeux pieux ? On se demande en effet ce qu’il en est sur un plan plus opérationnel car depuis cette conférence inaugurale, la Chaire en question brille surtout par sa discrétion en termes de recherche…

Les nouveaux pirates de l’entreprise de Bertrand Monnet et Philippe Véry, CNRS Editions, 250 p., 23 euros

Le marché mondial du faux de Pierre Delval, CNRS Editions, 278 p., 25 euros

A la recherche de la criminologie : une enquête d’Alain Bauer, CNRS Editions, 64 p., 4,36 euros

Neuroéconomie de Christian Schmidt

Christian Schmidt, professeur à l’université Paris-Dauphine, a récemment reçu le 1er prix du risque décerné par la Fédération Française des Sociétés d’Assurance pour un ouvrage sur la Neuroéconomie. Dans ce livre, Schmidt considère que la neurobiologie apporte une vision nouvelle en complément de la théorie économique des choix rationnels qui continue de distinguer les choix en univers certain et les choix en incertitude. En effet dans la neurobiologie « le schéma dominant n’est pas le calcul, mais plutôt l’attente qui, mobilisant l’intention du sujet, va orienter son choix; d’où l’importance des notions de « récompense » et de « pénalité ». » Donc le risque découlerait directement de « l’anticipation de la récompense attendue par le décideur et des corrections qu’il effectue sur cette anticipation, en utilisant des informations recueillies sur l’environnement incertain dans lequel il opère. » Schmidt insiste sur l’importance du contexte et de la faculté d’anticipation du sujet, il cite en particulier l’économiste Schackle qui distingue les événements « contre attendus » et les événements « inattendus ». Dans le premier cas l’événement est pris en compte par le décideur et un degré de « surprise potentielle » peut y être associé, alors que dans le second cas « une contingence a complètement échappé à son attention, parce qu’elle ne lui est jamais venue à l’esprit et n’a donc donné lieu à aucune espèce d’hypothèses de sa part ». L’ouvrage argumente aussi du fait que le cerveau révèle le plus souvent une très forte aversion aux situations ambiguës. Dans un article du Monde, Christian Schmidt précisait sur un plan plus opérationnel que « de telles situations, sur lesquelles on dispose d’informations contradictoires, sont de plus en plus fréquentes sur les marchés financiers, en raison directe de l’augmentation continue du nombre des informations reçues et traitées. Il est démontré alors que les agents se trouvent souvent conduits à prendre, sans s’en rendre compte, beaucoup plus de risques, avec toutes les conséquences qu’ils entraînent, pour fuir précisément cette ambiguïté qu’ils redoutent. Enfin, la prise de risque n’étant jamais affectivement neutre, c’est moins souvent la crainte directe d’une perte que l’appréhension d’avoir fait un mauvais choix qui peut expliquer certains comportements fallacieusement imputés à une aversion au risque. Il s’agit plutôt alors d’une aversion au regret qui peut rendre compte de certaines frilosités inexpliquées. » Les amateurs de neurologie appliquée aux sciences sociales trouveront dans ce livre matière à de nombreuses réflexions stimulantes. Quant aux nombreux esprits sceptiques sur une telle approche, ils resteront sans doute peu réceptifs aux propos défricheurs de l’auteur.

Neuroéconomie : Comment les neurosciences transforment l’analyse économique de Christian Schmidt, Odile Jacob, 321 p., 30 euros

Dérives du marché de l’art

Les journalistes Danièle Granet et Catherine Lamour décrivent dans ce livre les évolutions récentes du marché de l’art et en particulier l’explosion des prix de certains artistes contemporains qui s’explique, selon les auteurs, en grande partie par la raréfaction des oeuvres classiques ou modernes sur le marché. Cet ouvrage se révèle être une vision honnête mais somme toute assez superficielle des enjeux économiques en cours.
Quant aux « Grands et petits secrets » de ce monde opaque, on peut simplement relever à la lecture de l’ouvrage :
- l’affaire Lawrence Salander, galeriste new-yorkais renommé, arrêté en mars 2009 dans le cadre d’une vaste affaire d’escroquerie qui impliquait deux banques et un fonds d’investissement.
- le rôle du port franc de Genève qui depuis une nouvelle loi de douane du 1er mai 2009 ne jouit plus de l’extraterritorialité. Les oeuvres d’art stockées ne bénéficient donc plus de l’exonération des droits de douanes et de TVA. Objectif : limiter l’exportation en Suisse d’oeuvres illégales et qui ressortiraient « blanchies ».
Mondialisation oblige : notons enfin que Singapour prévoit la mise en place d’un port franc de 10 000 mètres carrés près de son aéroport où l’extraterritorialité sera assurée.

A l’heure où se tient à Genève, une conférence sur le journalisme d’investigation, une démarche plus volontaire aurait été la bienvenue.

Grands et petits secrets du monde de l’Art de Danièle Granet et Catherine Lamour, Fayard, 350 p., 20, 90 euros

Auteur du célèbre livre Gomorra où il brisait l’omerta napolitaine, Roberto Saviano nous propose dans son dernier ouvrage une nouvelle vision de ses dénonciations des systèmes mafieux. Loin de se cantonner à l’Italie, Saviano s’intéresse aussi au cas français. Ainsi à l’occasion de la présentation du film inspiré de son célèbre best-seller au festival de Cannes 2008, il décrit comment « les mafias investissent dans l’hôtellerie, les établissements balnéaires, les restaurants et fournissent en coke vacanciers, touristes, et tous les festivaliers qui grouillent sur la Croisette. »D’une manière plus générale, Saviano considère que : » La Camorra n’est pas morte. Son hégémonie est totale. Si l’on totalise les profits de leurs activités légales et illégales, les clans de Campanie brassent plus de dix milliards d’euros par an, un patrimoine astronomique qui se greffe sur le tissu de l’économie légale, européenne et mondiale. Au point qu’il semble absurde de parler encore de criminalité organisée. Il serait plus judicieux de définir les clans comme de véritables entreprises capables d’accéder au marché « propre », avec de très précieuses plus-values garanties par la protection militaire et par l’accès à ces marchés clandestins pérennes que sont l’usure et la drogue. » L’écrivain insiste par ailleurs sur le rôle croissant de courtiers dont le rôle « consiste à jouer les intermédiaires et à garantir des fonds d’investissement » dans une logique financière et entrepreneuriale. De nombreux courtiers trafiquants de drogues sont devenus « un rouage essentiel » des trafics car ils ne sont pas affiliés aux clans et si les courtiers en question sont arrêtés, le cartel criminel subsistera. » Inversement « si une famille « mafieuse » est démantelée, les courtiers continueront à avoir les mêmes interlocuteurs sans autre dommage que la perte d’un client. »
Comment informer les citoyens soumis à de telles menaces ? Face à la « masse énorme, incontrôlable d’informations » liée aux nouvelles technologies et Internet, Saviano considère que le rôle de l’écrivain (et du journaliste d’investigation) est plus que jamais stratégique car « beaucoup de choses ne sont pas racontées, non seulement parce qu’il y a une violente contrainte, mais parce qu’il est impossible, pour le public, d’accéder à ce type de récit. » Enfin ce livre est aussi un témoignage sur quelques célébrités sportives ou culturelles chères à l’auteur : de Lionel Messi à Salman Rushdie en passant par le romancier William T. Vollmann… Ces descriptions mélancoliques et littéraires ont le mérite de démontrer que Saviano est un véritable écrivain qui ne souhaite pas être réduit au rôle de martyr placé en permanence sous protection policière… Même s’il se plaît à citer le prix Nobel Isaac Bashevis Singer pour qui « c’est par la damnation de la marge que l’on rentre au coeur de la vie. »

A noter que ce livre a reçu le prix du livre européen 2010.

La Beauté et l’Enfer de Roberto Saviano, Robert Laffont, 324 p., 21 euros

Enjeux et risques de l’immatériel

Professeur à l’école des Mines de Paris et spécialiste en économie numérique, Olivier Bomsel signe dans la lignée de son ouvrage Gratuit ! , un nouvel opus de ses analyses sur les mutations industrielles liées à Internet. Dans ce livre dense, mais d’une lecture parfois difficile, cet économiste apporte une compréhension pertinente des enjeux complexes liés à l’économie immatérielle en particulier dans les industries créatives. Avant toute chose, Bomsel précise que l’immatériel inquiéte… ce qui ne manque pas de créer une difficulté de départ dans la perception voire l’évaluation des risques dématérialisés. Selon l’économiste c’est l’expérience du bien, et non le bien lui même, qui se trouve au coeur de la consommation au sein de ce nouveau territoire. Sur ces marchés d’ »expériences », ce sont les mots, les sons et les images dans une écriture dématérialisée qui structurent les prix. Ce qui sur le plan des risques implique donc pour les entreprises de focaliser la distribution de leurs produits sur les trois paramètres en question et de prendre en compte l’importance de l’accessibilité sur Internet. Selon Bomsel la nouveauté économique de l’immatériel réside « dans le fait d’établir une concurrence farouche entre fournisseurs de biens et services complémentaires pour la capture des effets de réseau induits par l’ensemble du système ». Le risque serait alors lié à la maîtrise des effets de réseau en question car le numérique « multiplie les écritures et avec elles, les possibilités d’usurpation, de falsification, d’occultation, de déphasage de la preuve, bref, d’aléa dans la réalisation des contrats (…). La dématérialisation numérique fluidifie les transactions mais en accroit inévitablement les risques. » D’autre part l’immatériel pose « de façon renouvelée le rapport au réel de l’industrie, autrement dit la représentation de ses lieux, de ses tâches, de ses procédés, de ses produits, de son utilité, de ses buts. » Le cas de la gestion des risques de la contrefaçon et de l’impact d’Internet sur le monde réel vient confirmer ce point de vue. Autre effet d’Internet : sa capacité à créer aussi « du bruit, des distorsions, de la rumeur, toutes externalités négatives renforçant l’utilité de la labellisation. » Une bonne gestion du risque consisterait alors à « reconstituer et valoriser, dans l’écriture numérique, grâce aux marques éditoriales, le protocole de collecte, d’autorisation, de mise en forme signifiante et de labellisation des faits d’actualité. » Ainsi qu’à « vendre de l’expérience signifiante, incarnée ou non dans un objet », activité certes risquée, mais qui selon Bomsel peut se révéler très rentable notamment en mutualisant les risques et en prenant en compte l’importance d’une bonne signalisation sur Internet. Enfin Bomsel considère que les outils de propriété intellectuelle demeurent des outils fondamentaux dans un tel contexte : la protection du droit d’auteur serait d’autant plus nécessaire que les marques et le droit d’auteur seraient plus menacés par la numérisation que le brevet. Olivier Bomsel tient sur ce point une vision stimulante et à contre-courant de nombreux discours libertaires liés à Internet.

L’économie immatérielle, Industries et marchés d’expériences d’Olivier Bomsel, Gallimard, 282 p., 18, 90 euros

Flux créatifs

Dans ce livre ambitieux, le journaliste et chercheur Frédéric Martel se propose d’enquêter et de décrypter les industries créatives à une échelle globale. Le sujet concerne tout particulièrement le « mainstream » que Martel définit au sens de « culture pour tous » ou plus négativement de « culture hégémonique ».
Pourtant malgré un travail de terrain sur plusieurs continents et des entretiens avec de nombreux décideurs, les analyses apparaissent en partie limitées au regard des objectifs de départ.
Certes le lecteur un peu rebuté par les raisonnements académiques appréciera le ton léger et sans pathos de l’interviewer qui n’en conserve pas moins un zeste d’esprit critique face à de grosses pointures de l’entertainment, mais on ressort de la lecture un peu désorienté et sans vision stratégique claire des rapports de force en cours. Comme le remarque le journaliste Thomas Sotinel dans Le Monde des livres, l’ouvrage de Martel est déséquilibré notamment par le poids accordé aux Etats-Unis dans les analyses et du très relatif intérêt porté au continent européen (en particulier dans le luxe, le design, la musique électronique ou les studios d’animation …).
On peut d’autre part s’étonner que la J-Pop japonaise très populaire dans de nombreux pays ne soit analysée que sur une quinzaine de pages. Autre absent de taille : Luc Besson qui à défaut d’avoir une forte crédibilité créative n’en a pas moins réussi à imposer son studio européen Europa Corp. sur le marché international. Cela dit cet ouvrage a le mérite de défricher à une échelle globale le poids des industries créatives et son succès en librairie confirme sans doute que ce secteur a un poids économique et stratégique qui va au-delà d’aspects symboliques et culturels croustillants.
Au gré de ses pérégrinations singulières en Asie ou au Moyen-Orient, Frédéric Martel apporte aussi des informations pertinentes sur les risques potentiels dans le secteur des industries des loisirs.
- Premier constat : les droits de propriété intellectuelle ont pris une part croissante au sein des studios hollywoodiens et sont au coeur des dispositifs commerciaux notamment avec l’importance prise par les produits dérivés et les nombreuses plates-formes de diffusion. Cela dit les Américains peuvent se retrouver eux mêmes piégés par leur obsession du copyright. Ainsi les Chinois avaient peu apprécié que l’esthétique du film d’animation Kung Fu Panda soit directement inspirée d’un trésor national chinois (le panda) et de leur sport fétiche (le kung fu). Selon Martel, la stratégie américaine en Chine s’avère d’ailleurs globalement négative : son interview avec Ellen Eliasoph, juriste à la Warner en Chine, fait prendre la mesure de l’échec de cette major qui avait investi considérablement en Chine et dont le relatif échec a destabilisé la direction. D’où un repli stratégique en Inde où l’environnement pour les studios serait plus favorable.
- La contrefaçon de films, DVD et CD est un phénomène que l’auteur a observé dans plusieurs pays à des échelles importantes et notamment à Sabra et Chatila où il décrit une quasi industrie de piratage moderne qui serait en relation avec des contrefacteurs chinois . Mais il ne va pas jusqu’à valider les analyses, peu étayées, du rapport de la RAND Corporation sur les liens supposés entre terrorisme et contrefaçon de films.
Enfin en « off » des interlocuteurs lui ont par ailleurs confié que certains presseurs (chinois notamment) fabriquaient à la fois des DVD légaux et pirates. Arrêter la contrefaçon en Chine apparait en fait peu réaliste et il s’agirait davantage d’éviter dans la mesure du possible certaines situations abusives ou pour certains producteurs plus habiles de prendre en compte ce paramètre dans la promotion de lancement de certains films (par exemple le James Bond Casino Royale).

Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde de Frédéric Martel, Flammarion, 464 p., 22, 50 euros

Google : le nouveau défi européen

Cet ouvrage a pour mérite de montrer que, contrairement à certains propos relayés dans le débat public, Jean-Noël Jeanneney ne perçoit pas Google comme une menace en tant que tel mais avant tout comme une entreprise qui cherche à imposer sa vision anglo-saxonne des droits de propriété intellectuelle. Par ailleurs si l’ancien directeur de la BNF indique que la mise en place de partenariats avec la multinationale américaine peut s’envisager, il insiste surtout sur la nécessité d’un sursaut européen et d’éviter tout partenariat d’exclusivité avec des entreprises de haute-technologie. Ce sont en effet les partenariats prévus de la BNF ou de la bibliothèque municipale de Lyon avec Google qui ont inquiété l’auteur qui a su créer une mobilisation efficace au-delà des clivages politiques pour suspendre de telles initiatives. Réaliste, mais non défaitiste, Jeanneney considère que même si l’Europe n’arrive pas à mettre en place des moteurs de recherche de l’envergure des Américains, elle n’en demeure pas moins potentiellement puissante en mutualisant ses compétences par des sites divers et éparpillés sur notre continent qu’il importerait de mieux coordonner. Enfin Google incarne aussi une vision du monde avec une indexation quantitative trop primaire des contenus notamment éditoriaux, or selon Jeanneney « l’obsession du nombre doit céder aux préoccupations qualitatives ». C’est aussi sur cette logique de référencement que l’auteur souhaite voir l’Europe s’impliquer davantage en valorisant le savoir-faire sophistiqué de son capital culturel.
Enfin la formation d’historien de ce haut fonctionnaire, met en relief l’importance de réfléchir aux enjeux stratégiques de la durée de l’archivage sur Internet. Car si rien ne disparaît complètement sur le web : qu’adviendrait-t-il des archives en question si Google, malgré le sens de l’innovation singulier que les observateurs lui reconnaissent, venait un jour à faire faillite ?
On peut juste regretter que ce petit livre rouge sur la révolution du numérique n’aborde pas le cas chinois. Mais la lecture de cet ouvrage qui fera date est agréable et on y sent parfois le charme un peu suranné de notre esprit européen. Ce qui reste malgré tout préférable aux étranges errements du communisme notamment contemporain ou du capitalisme le plus sauvage.

Quand Google défie l’Europe, Plaidoyer pour un sursaut de Jean-Noël Jeanneney, Mille et une nuits, 200 p., 14, 90 euros

Risk is … Money !

Magistrat et écrivain, Jean de Maillard signe un ouvrage qui aborde le problème épineux et opaque des dérives des marchés financiers. Si les sciences de gestion ont une tradition dans la maîtrise des risques financiers, de Maillard démontre à quel point la sophistication récente des produits financiers conduit à une course en avant où la vitesse joue un rôle stratégique. Selon de Maillard la gestion du risque serait devenue une « gigantesque industrie à l’échelle de la planète (…) et sa maîtrise deviendrait l’obsession des acteurs impliqués dans la globalisation, d’autant qu’au fur et à mesure de la progression des risques on constate l’effacement des dispositifs étatiques censés les réduire. (…) La dérégulation et la déréglementation ont abouti à une situation où une grande partie du contrôle des activités économiques ont été transférées des Etats aux acteurs privés qui peuvent eux-mêmes mettre en place les règles et normes de fonctionnement de leurs marchés. » Résultat : cette fragilisation de la notion de norme fragiliserait aussi le concept même de fraude qui tendrait à se diluer dans les flux des marchés. En fait le licite se mêlerait en permanence à l’illicite à des degrés divers et en fonction des opportunités du moment : « l’aptitude de l’investisseur consisterait alors à jouer des contradictions entre l’espace et le temps de la mondialisation » pour optimiser ses profits.
Plus globalement, l’auteur voit dans la fraude financière une forme de criminalité intégrée à nos systèmes politiques, économiques et sociaux qui servirait à équilibrer « les mécanismes économiques et financiers (…) comme une variable d’ajustement permanente et non plus comme une simple variable d’ajustement à la marge. » Elle n’a donc plus rien à voir avec l’analyse d’une transgression sociale chère aux criminologues.
Par conséquent l’analyse de la criminalité ne devrait donc plus se faire dans la sphère policière ou judiciaire mais dans une perspective plus large. Le « caractère impersonnel » et la variété des intervenants dans le cadre de cette fraude en quelque sorte systémique rendraient l’évaluation de son risque particulièrement délicat.
Ce type d’ouvrage intègre et argumenté est suffisamment rare dans le paysage éditorial français pour être salué. La complexité du champ de recherche, la frilosité des réflexions critiques des économistes (en amont des risques financiers) ainsi que la difficulté d’accéder à certaines sources n’ont pas empêché l’auteur de conduire une analyse rigoureuse et crédible en ayant recours à des exemples variés tels que Enron ou Goldman Sachs (qui avait participé à la création de la bulle internet et est récemment revenu sous le feu de l’actualité).

Quant au concept de risque systémique abordé par Jean de Maillard dans le secteur financier, il pourrait aussi servir de réflexion à tous les acteurs concernés par les problèmes de gouvernance liés aux réseaux d’information.

L’Arnaque, la finance au-dessus des lois et des règles de Jean de Maillard, Gallimard, 308 p.,18, 50 euros

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Risk05 s’intéresse aux nouvelles formes de risques économiques, liés en particulier à Internet et à la mondialisation. Un des secteurs privilégiés d'analyse sera les industries créatives.

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